Tome I - Fascicule 5 - Avril 1981


"Le Journal de Charleroi" et la guerre de sécession (1861-1865)

Gaston DURY


Introduction

Dans ces quelques pages, nous n'avons pas traité de toute la guerre de sécession, ni même de toutes les relations entre la Belgique et les États-Unis entre 1861 et 1865. Nous avons résumé d'excellents travaux sur le sujet et décidé de dépouiller le seul journal carolorégien du temps. Tel quel, nous espérons qu'il apportera sa pierre à l'histoire d'un problème toujours discuté !


Bibliographie

I. Sources

A. Inédites

Le Journal de Charleroi, 1-1-1861 au 31-12-1865 à la Bibliothèque communale de Charleroi.

B. Présentation

CAMPE (R.), DUMON (M.) et JESPERS (J.-J.), Radioscopie de la presse belge, Verviers, 1975, pp. 391-410, 582-583, 589.

II. Travaux

A. Bibliographie générale

Article "Sécession (guerre de)", in Encyclopaedia universalis, vol. 14, Paris, 1972, pp. 795-797.

Article "Civil War", in Encyclopaedia brittanica, 15e éd., vol. 4, Chicago - Londres - Toronto - Genève - Sydney - Tokyo - Manille - Séoul - Johannesbourg, 1975, pp. 674-681.

NERE (J.), La guerre de sécession, Que sais-je ?, n° 914, 4e éd., Paris, 1975, 127 p.

B. Bibliographie spéciale

BALACE (F.), L'armurerie liégeoise et la guerre de sécession (1861-1865), in Documents et mémoires de la commission communale de l'histoire de l'ancien pays de Liège, fasc. XIII, Liège, 1978, 400 p.

La Belgique et la guerre de sécession (1861-1865). Étude diplomatique, in Bib. Fac. Philo et Lettres Univ. de Liège, fasc. 226, Paris, 1979, 638 p.


Critique des sources

"Le Journal de Charleroi" est l'ancêtre, avec "Indépendance", de l'actuel "Le Journal et Indépendance".

Le Journal de Charleroi avait un tirage de 500 exemplaires le 4 avril 1849. Le 17 août 1869, il tirait à 3.900 exemplaires. La dernière estimation (actuelle, 1973) donnait 57.000 exemplaires.

Le quotidien est pour l'instant socialiste indépendant. Il n'en a pas toujours été ainsi.

Le premier numéro daté du 1er juillet 1838 avait été réalisé par un groupe de démocrates carolorégiens. On y défendait les principes libéraux et les institutions libérales. Le Journal est dès lors ardemment progressiste, libéral et violemment anticlérical.

Vers 1860, notre quotidien décide de demeurer à l'écart du débat politique mais très vite il deviendra "l'organe de l'Association libérale", la tendance libérale doctrinaire. À ce moment éclate la guerre de sécession.


1° La guerre de sécession (1861-1865)

Conflit intérieur des États-Unis d'Amérique qui, à propos de la question noire, opposa de 1861 à 1865 une confédération d'États du Sud aux États du Nord, et qui se termina par la victoire de ces derniers.

À la suite de l'élection à la présidence de l'anti-esclavagiste Lincoln (1860), la Caroline du Sud, suivie de dix États, rappela ses représentants au Congrès, fit sécession de l'union et forma à Richmond, sous la direction de Jefferson Davis, une confédération autonome.

II en résulta une longue guerre opposant les fédéraux ou "Nordistes" (22 millions), désireux de maintenir l'unité du pays, aux confédérés ou "Sudistes" (9 millions dont 4 millions de Noirs), qui voulaient éviter à tout prix la ruine qu'entraînerait pour eux l'abolition de l'esclavage.

Les confédérés déclenchent les hostilités lorsqu'ils décident de s'emparer par la force de Fort Sumter, forteresse fédérale qui garde l'entrée du port de Charleston (13 avril 1861). Malgré leur infériorité matérielle, économique et numérique, les Sudistes parviennent à mobiliser 838.000 habitants commandés par les généraux Lee et Jackson, bénéficiant dans ce domaine de la supériorité numérique (deux millions d'hommes mobilisés à partir de 1863).

Les Nordistes l'emportent après une guerre de quatre ans qui, par l'ampleur des effectifs mis en ligne et par la dureté des combats préfigure la Première Guerre mondiale.


2° La Belgique et les États-Unis. Étude diplomatique

Il est incontestable que cette guerre civile marqua la phase la plus importante des relations belge-américaines tant au point de vue diplomatique, économique que dans le domaine des idées et des sentiments.

Des contradictions apparaissent dans l'attitude de la Belgique vis-à-vis des états en conflit selon les sources d'information.

Il s'agit également de séparer nettement la politique personnelle du Roi de l'attitude du gouvernement qui constituait une sorte de façade de neutralité derrière laquelle le souverain (Léopold 1er) put agir à sa guise et soutenir les efforts diplomatiques du Sud.

Le statut de neutralité de la Belgique convenait parfaitement au rayonnement économique du pays.

La compétition acharnée des agents d'armements du Nord et du Sud a eu une importance considérable sur l'évolution de notre industrie armurière (il en va de même de nos jours).

Une des causes de la guerre civile est la disparité économique entre le Sud agricole et le Nord industrialisé, ainsi que les tensions politico-économiques qui en résultèrent.

Lorsque les États du Nord réclameront un relèvement des barrières douanières dans l'intérêt de leurs manufactures, le Sud s'estima lésé, d'autant plus qu'il fournissait la majorité des exportations de matières premières américaines (coton, tabac).

Le commerce avec l'Europe dépendait de commissaires établis à New York et Liverpool qui avançaient, moyennant un taux d'intérêt élevé, l'argent nécessaire au payement des récoltes et prélevaient leur pourcentage sur les ventes.

De là l'idée de sécession afin d'établir un commerce direct avec l'Europe, commerce qui se substituerait à l'intermédiaire new yorkais. La Belgique s'intéresse à ce projet, une société sera créée avec les encouragements du gouvernement belge et l'intervention active de Léopold 1er.

Le Direct Trade s'imposa aux économistes du Sud comme panacée : en vendant directement leurs matières premières à l'Europe, ils se débarrasseraient ainsi des intermédiaires du Nord.


Origine des relations belgo-américaines (1857)

Les principes économiques prônés par les propagandistes du Direct Trade ne pouvaient qu'éveiller la sympathie de la Belgique industrielle et commerciale du XIXe siècle.

L'initiative en revient au consul américain Baylor qui voulait détrôner Manchester et Liverpool de leur rôle d'entrepôt et de marché cotonnier. Il présenta aux hommes d'affaires anversois un plan en trois points :

1. Création à Anvers d'un entrepôt central pour les importations de produits des manufactures de coton ;

2. création d'une ligne directe de bateaux à vapeur entre la Belgique et la Louisiane ;

3. Organisation à la Nouvelle-Orléans d'une exposition des produits de l'industrie belge.

Les Anversois se montrèrent sceptiques vis-à-vis de Baylor qui affirmait vouloir traiter en tant que délégué de l'association des planteurs de Géorgie.

La chambre de commerce d'Anvers se montra réticente envers le projet et le peu de garanties qu'il offrait et critiqua l'aide que le gouvernement belge semblait lui apporter.

Le consul belge à New York déclarait que si quelqu'un traitait avec cette société il n'engageait que lui-même et ceux des planteurs dont il aurait la signature.

Finalement, le 27 avril 1859, se constitua un comité pour le développement du commerce direct entre la Belgique et le Sud des U.S.A., composé surtout d'industriels bruxellois.

Le 19 décembre 1859, ce comité convoqua une assemblée générale d'industriels et de négociants intéressés à la fondation d'une compagnie belgo-américaine pour le développement du commerce direct.

Les fondateurs de la société, après leurs premières réunions effectuèrent une démarche auprès du Duc de Brabant "comme protecteur de toute entreprise de ce genre". Le gouvernement belge apportait de son côté à la nouvelle société son appui moral.

L'opinion libérale très marquée de la plupart des dirigeants ne pouvait laisser croire à une sympathie réelle pour le Sud esclavagiste. Du reste, ils affirmaient que leur intérêt pour le Sud était purement commercial et qu'ils n'envisageaient pas "de s'identifier aux luttes politiques d'un pays éloigné".

L'exposition des produits belges qui eut lieu à Macon le 30 novembre 1860, obtint un vif succès de curiosité et certains produits, notamment les armes, s'enlevèrent immédiatement.

Dans les États du Nord, par contre, l'exposition belge suscita une certaine irritation.

Le coup de tonnerre de la sécession de la Caroline du Sud, l'agitation politique de la Géorgie, les premiers signes de panique financière se conjuguèrent pour faire du côté commercial de l'exposition un désastre.

Le 16 mars 1861, le congrès provisoire procéda à la nomination de trois hommes comme représentant conjointement la confédération auprès des gouvernements de Grande-Bretagne, France, Russie et Belgique.

Leurs instructions leur enjoignaient de négocier avec ces puissances des traités de reconnaissance, d'amitié et de commerce.

Le point le plus important et capital pour l'Europe était donc de nouer sans tarder des relations avec la nouvelle confédération pour approvisionner en coton ses manufactures.

Rappelons à titre documentaire que l'industrie du Lancashire acceptait 500.000 travailleurs à cette époque.

Le 29 avril, après le déclenchement des hostilités, Davis annoncera au congrès l'envoi de la mission sudiste pour reconnaître les États du Sud et la signature de traités de commerce.

La Belgique, citée en avant-poste des pays européens, créa dans le Nord une certaine sensation que Blondeel (diplomate belge) s'employa à calmer.

Cette inclusion de la Belgique dans les objectifs diplomatiques des États du Sud avait en effet de quoi surprendre. Notre pays n'intéressait les Sudistes que dans la mesure où il leur serait utile.

En effet, la Belgique manufacturière productrice d'armes de guerre et consommatrice de coton brut était un partenaire commercial fort intéressant. Quant au Roi Léopold, il jouissait Outre-Atlantique d'une réputation bien établie d'oracle politique et les confédérés considéraient ces éventuelles sympathies comme un atout important. Les deux leviers de la diplomatie confédérée en Belgique seront donc la position particulière du Roi et le statut de neutralité de notre pays.

King, premier émissaire sudiste, se rendit en Europe afin d'acheter 50.000 fusils pour les troupes géorgiennes. Il se rendit ensuite à Bruxelles pour prendre contact avec les industriels belges de la compagnie belgo-américaine.

Mais les faibles résultats de l'exposition de Macon ne permirent pas l'organisation d'une ligne maritime où tout était à créer. D'où une grande désillusion pour le représentant sudiste et ses compatriotes.

En Belgique, King n'avait donc rien pu obtenir des milieux d'affaires que l'expression de sentiments favorables à la jeune confédération et des v?ux très platoniques de succès.

Il put créer à Anvers en août 1860 la compagnie générale de commerce belge (sous le patronage moral du Duc de Brabant) qui visait à fournir aux États du Sud du matériel militaire et ferroviaire d'origine liégeoise. Notre pays exultait.

Mais les industriels et capitalistes belges boudaient l'entreprise que la guerre civile, le blocus, le caractère de contrebande rendaient des plus aléatoires.

Toute la diplomatie sudiste reposait sur la reconnaissance de la confédération et l'arme de coercition économique semblait la mieux adaptée à ce but. En effet, l'Angleterre était le centre mondial de l'industrie cotonnière.

Fascinés par cette théorie, les confédérés accueillirent d'abord avec faveur l'établissement du blocus des côtes du Sud par la Navy.

Les confédérés s'efforcèrent d'aggraver de façon délibérée la rareté du coton par un embargo à destination de l'Europe.

1862 constitua le temps fort d'une "famine du coton" bien réelle pour les ouvriers qui en étaient frappés (Angleterre, France, Belgique). Il y eut alors en Angleterre plus de 500.000 chômeurs et plus de 2.000.000 de personnes assistées.


La diplomatie fédérale à Bruxelles

Le 19 mars 1861, Lincoln désignait Sanford comme Ministre résident à la cour de Bruxelles.

Il s'installa tout d'abord à Paris en prévision d'un séjour de 2 mois qu'il comptait entrecouper d'une visite hebdomadaire à Bruxelles.

Cette apparente légèreté correspondait aux ordres de Seward.

En premier lieu, maintenir la représentation diplomatique des U.S.A. dans la capitale belge.

Ensuite, il était chargé d'une mission spéciale à Paris afin de surveiller les efforts sudistes en France et en Grande-Bretagne.

Outre sa mission en Belgique, Sanford mena de pair des entreprises privées, mercantiles ou financières et des missions officielles ou officieuses : achat de matériel de guerre pour le War Department, etc...

Ces accusations ne purent jamais être prouvées.

Certes, Sanford eut des relations privilégiées avec certains fournisseurs peu scrupuleux, mais il expliquait ses actes par le souci de priver l'armée du Sud de toute possibilité d'obtenir du matériel de guerre en Belgique.

En deux mois, il livrera à son gouvernement 28.000 fusils lisses, 27.648 fusils rayés, des revolvers d'une valeur globale de 446.298 dollars plus 400 T de salpêtre et 10 T de plomb.

Ses fournisseurs liégeois empochèrent 1.357.421 francs.

La plupart de ce matériel, de qualité médiocre, provenait de surplus prussiens ou autrichiens, ce qui provoqua un important scandale au U.S.A.

Par son habileté, Sanford put s'assurer de précieux contacts dans les sphères dirigeantes de Paris et Bruxelles.

Le premier assistant engagé par Sanford fut un certain Talbot qui remplissait des fonctions mal définies à mi-chemin entre celles de chancelier de légation et celles de secrétaire privé.

Talbot fut surtout employé pour le contrôle à Anvers des expéditions de matériel de guerre.

De 1862 à 1864, Talbot fut remplacé par un personnage assez inattendu, John Bernard Fitzpatrick, évêque de Boston.

Sanford l'utilisa pour défendre la cause unioniste auprès des catholiques belges. Mais bientôt il se chargea volontairement de tâches fort peu ecclésiastiques allant du recrutement d'espions et hommes de main pour le Secret Service à la direction de la légation en l'absence de Sanford.

Au début de la guerre, les seuls auxiliaires de Sanford étaient les consulats de Gand et Anvers occupés respectivement par Robert Livingston et James Quiggle.

Sanford n'avait qu'une confiance très limitée envers Livingston en raison de ses sympathies pour les Sudistes ; il fut donc remplacé par un certain Levison.

Par contre à Anvers, le consul général était un chaud partisan de l'union.

Les consulats anversois et gantois étant fort éloignés des centres manufacturiers de Liège et de Verviers où Nord comme Sud se disputaient les contrats de fournitures militaires, il importait donc d'établir de toute urgence à Liège un consul, liégeois de préférence, qui surveillerait les opérations sudistes.

Ce poste fut occupé tour à tour par des Américains et même par un Belge du nom de Van Campen de New York.

Mais aucun ne donna entièrement satisfaction car impliqué dans des opérations privées et hasardeuses.

À côté de ces Américains, il faut rappeler la collaboration agissante d'hommes de loi belges pour essayer d'empêcher légalement la sortie de Belgique de matériel destiné au Sud et pour rabattre les prétentions de certains négociants liégeois.


La neutralité de la Belgique

Le 22 juin, le Moniteur publia une déclaration à l'occasion de la guerre d'Amérique, annonçant les dispositions légales frappant les citoyens belges ayant "par des actions hostiles non approuvées par le gouvernement exposé des citoyens à des représailles ou exposé l'État à une déclaration de guerre".

Le 25 juin, une nouvelle déclaration interdisait l'entrée des ports belges aux corsaires sous quelque pavillon que ce soit.

La déclaration du 25 juin était en fait la proclamation de neutralité du gouvernement belge, suivant les proclamations déjà publiées par la Grande-Bretagne, la France, l'Espagne et la Hollande.

Le souci belge d'appliquer la neutralité aux deux belligérants se manifeste également de façon fort nette dans le problème des fournitures d'armes.

Le gouvernement belge avait recommandé aux agents belges aux États-Unis de ne pas se compromettre dans des contrats de fourniture d'armes et avait fait la même recommandation à la compagnie belgo-américaine subsidiée par l'État.

Mais pour le reste, les firmes privées avaient toute latitude de vendre au Nord comme au Sud.

Le Roi Léopold quant à lui ne faisait pas mystère dans sa correspondance avec la Reine Victoria de ses sympathies ouvertement sudistes.


L'interventionnisme en Belgique

En juin 1862, Rogier déclarait : "Nous voulons du coton et commercer".

Ce but allait être le souci principal de sa politique américaine et il allait envisager avec plus de faveur l'idée d'une intervention européenne en Amérique.

En effet, les répercussions sur la classe ouvrière sont un des principaux soucis du gouvernement et de toute l'opinion belge.

Près de 15 % de la population gantoise doivent être secourus par l'Assistance publique.

Cette situation dramatique fournit un argument choc à la diplomatie sudiste.

L'attitude du Roi dans l'affaire des cuirassés sudistes construits en Angleterre montre toute l'influence de notre souverain sur la scène internationale. Il conseilla en effet à la Reine Victoria avec l'appui des juristes de la couronne de retenir les cuirassés au port par mesure politique et non plus de les saisir, mesure légale qu'il était impossible de défendre en justice. En connaissant ses sympathies pour le Sud, il est permis de croire que c'est pour conserver intact le potentiel militaire et moral de la Grande-Bretagne et lui garder tout son poids dans la balance européenne qu'une telle action fut développée.


Médiation royale

Tout en continuant à appeler de ses v?ux une intervention britannique dans la guerre d'Amérique, le Roi envisageait d'y exercer ses talents diplomatiques en se faisant confier par les États du Nord eux-mêmes la tâche de médiateur.

Il reçut Sanford le 23 mai pour lui proposer une solution à l'amiable, même au prix de la séparation des États du Sud.

La victoire tantôt des uns, tantôt des autres sur le plan militaire, relégua ce plan aux oubliettes. Ce n'est que lorsque le Nord eut l'avantage que le Département d'État se manifesta en indiquant qu'il n'était pas question d'un arbitrage.


L'affaire des recrutements (juin 1864-jullet 1865)

Au moment même où il accordait son appui à la formation d'une légion belge pour le Mexique, le cabinet Rogier se vit confronté avec les problèmes diplomatiques et juridiques posés par les recrutements organisés sur le sol belge en faveur des Etats du Nord.

Les entreprises d'enrôlement à destination de l'étranger étaient frappées par un ensemble de dispositions légales mais, en fait, les autorités fermaient les yeux sur les recrutements, pour autant que l'enrôlement garde un caractère individuel.

Au début de la guerre, plusieurs officiers et sous-officiers belges mirent leur épée au service des États du Nord, par idéal ou par esprit d'aventure.

L'appel aux volontaires européens était rendu nécessaire par la libération prochaine au printemps 1864 des milliers de soldats enrôlés pour trois ans au début du conflit.

C'est dans ce contexte qu'entra en scène Louis Dochez, citoyen belge récemment rentré des États-Unis qui, mandaté par les sociétés charbonnières de l'Illinois, entreprit d'embaucher des ouvriers mineurs.

Il fut cependant accusé de s'être livré à des recrutements clandestins pour l'armée du Nord.

Une enquête ordonnée par le consul belge à New York ne parvint pas à prouver les rumeurs qui circulaient au sujet de ce trafic.

Le secrétaire d'État Seward dut reconnaître qu'on avait enrôlé de très nombreux émigrants européens à leur arrivée en Amérique.

À la fin 1864, Dochez fit publier dans "L'Étoile belge" une annonce demandant des "volontaires émigrants" rédigée de façon fort ambiguë.

Il semble cependant que les Belges qui s'embarquèrent à bord du Bellona à Anvers connaissaient leur sort futur de remplaçants militaires.

Le recrutement par Dochez de sujets belges provoqua une note très ferme réclamant "un strict Fairplay".

Rogier, devant l'ampleur prise par l'affaire au sein de l'opinion publique, demanda à son collègue de la justice d'envisager des poursuites contre Dochez et pria Sanford de lui fournir quelques explications.

Les contingences politiques belges intérieures et extérieures avaient tour à tour développé et étouffé le scandale causé par les pratiques des agents fédéraux.


Les diplomates belges aux États-Unis

La majeure partie des événements diplomatiques de la guerre se déroulèrent en Europe et les représentants des puissances européennes dans la capitale fédérale limitèrent le plus souvent leur action à fournir à leurs gouvernements des rapports détaillés sur la situation politique et militaire ou à transmettre à Seward les doléances ou les explications élaborées par leurs ministres respectifs.

La légation de Belgique à Washington ne fit pas exception, d'autant plus que la politique étrangère personnelle du Roi était indépendante du courant de correspondance entre le Ministère des Affaires étrangères et ses agents aux États-Unis.

D'autre part, l'effacement de la légation s'explique par l'absence de Blondeel, ministre plénipotentiaire, de son poste pendant la phase diplomatique culminante du conflit.


Les consuls dans le Sud

La situation des consuls et agents consulaires belges établis dans le Sud était très délicate.

Officiellement, la Belgique n'avait pas reconnu l'indépendance de la confédération et ses agents restaient accrédités auprès du gouvernement de Washington.

Ils avaient donc la tâche délicate d'éviter tout acte portant ombrage au gouvernement fédéral, tout en restant en bons termes avec les autorités séparatistes et qui pouvaient entraver leurs activités commerciales.

Les sympathies avouées des citoyens belges pour le Sud illustrent bien le clivage très net que la guerre civile imposa au système consulaire belge aux États-Unis et les atteintes qui pouvaient être portées à la politique de stricte neutralité définie au début de la guerre par derrière.


Conclusions

La guerre de sécession marque le temps fort des rapports belgo-américains pendant le XIXe siècle tant du point de vue diplomatique, idéologique ou économique.

Au nom des intérêts économiques qu'il lésait, crise industrielle provoquée par la "famine du coton" mais aussi crise du commerce d'exportation, la France et la Grande-Bretagne prétendirent passer du rôle d'observateur à celui d'arbitre qui couvait le désir de reconnaître l'indépendance des États du Sud.

La neutralité à maintenir et la défense des intérêts belges étaient les seuls champs d'action ouverts à la diplomatie belge aux États-Unis.

Derrière le maintien des relations cordiales avec le gouvernement fédéral, se dessinait une hostilité qui ne pouvait que confirmer Léopold 1er dans l'attitude favorable aux États du Sud et à la reconnaissance de leur indépendance.

La personnalité du Roi fut le pivot de l'activité diplomatique nordiste comme sudiste en Belgique.

Les cours et cabinets d'Europe font appel à ses bons offices, ses liens personnels, sa curiosité agissante.

L'activité royale est totalement indépendante de celle du gouvernement belge qui semble admettre que la politique étrangère "fait partie du domaine privé du Roi". Il y aura donc deux politiques belges dans le conflit américain.

L'essentiel de la politique belge dans la guerre civile américaine peut être attribué à la coïncidence d'intérêts existant entre le monarque et les États du Sud, à sa politique personnelle et familiale.

La diplomatie nordiste fut la seule à faire entendre sa voix à Bruxelles.

La Belgique ne reconnut pas le droit de belligérant aux confédérés ; elle sembla adopter la version nordiste du "conflit intérieur" et se cantonner ainsi dans une neutralité favorable en fait aux États du Nord.

Les confédérés connaissant les sympathies du Roi essayèrent de faire prendre par notre pays l'initiative de leur reconnaissance et de la faire ensuite sanctionner par nos garants franco-britanniques. Mais le plan échoua à la suite des conseils de prudence de Paris et de Londres.

Le Roi s'est fait la charnière d'une action diplomatique commune anglo-française en Amérique.

À travers son Roi, à travers même les détours les plus personnels de sa politique, c'est la Belgique neutre et indépendante qui s'imposait sur la scène européenne et qui jouait un rôle de loin supérieur à son importance réelle.


3° L'armurerie liégeoise et la guerre de sécession

Aucune disposition légale ne permettait au gouvernement belge de contrôler la vente d'armes de guerre aux puissances étrangères ou d'en prohiber la sortie à destination des belligérants.

Nos fabricants vendaient donc leurs fusils "aussi librement que le tabac ou le drap" et tout en suivant d'assez près le commerce et les mouvements des stocks d'armes, les autorités belges comptaient sur "l'impartialité traditionnelle" des armuriers liégeois pour se tirer de tout incident diplomatique en affirmant que l'on fournissait aux deux camps en présence.

De tout temps, la destination réelle des armes belges exportées a été un mystère, les exportations directes à destination de pays précis étant seules reflétées dans les statistiques commerciales et douanières.

Pour répondre à la demande pressante d'armes de guerre, l'industrie liégeoise fit appel aux surplus de divers gouvernements étrangers qui seront transformés quant à leur système d'ignition et rayés dans les ateliers locaux.

Nous pourrions dire que, lors de la première année de guerre, les deux camps en présence étaient équipés de fonds de greniers des états européens.

Il faudra attendre juillet 1861 après la défaite fédérale à Bull Run pour que le War Department dépêche en Europe le colonel Schuyler aux fins d'acheter 100.000 fusils, 10.000 carabines...


Les opérations du Sud en Belgique

Il est évidemment quasi impossible de retracer les achats effectués pour le compte du Sud par des spéculateurs privés.

La plus grande discrétion était de rigueur dans ce genre d'affaire.

À la mi-avril 1861 arriva à Bruxelles Thomas Butler King qui entra aussitôt en contact avec le général Fair qui le dirigea vers les fabricants liégeois.

Le 18 septembre 1861, le bâtiment anglais Bermuda entra dans le port de Savannah avec une importante cargaison d'armes et de matériel, dont 18.000 carabines belges.


Les conséquences pour l'industrie armurière liégeoise

Les statistiques du commerce extérieur belge d'une part, celles du nombre d'armes à feu éprouvées au banc d'épreuves de l'autre, mettent bien en évidence la phase de prospérité que constitue pour l'industrie armurière liégeoise la période 1860-1865 d'autant plus que cette phase se situe entre deux périodes d'activité générale et de rayonnement international modeste pour l'armurerie.

Cette avalanche de commandes militaires stupéfia les contemporains et les rapports diplomatiques, ceux de la chambre de commerce de Liège, ainsi que les colonnes de la presse, contiennent des témoignages de l'émerveillement du public devant une prospérité que l'on savait d'avance éphémère.

Cette prospérité de l'industrie liégeoise frappa d'autant plus le public qu'elle était contemporaine du marasme et de la crise frappant l'industrie cotonnière à Gand et ailleurs, de la crise des verreries.

C'est un âge d'or pour le commerce qui prospère au milieu de la ruine des autres.


4° Le Journal de Charleroi et la guerre de sécession

Les faits relatifs à la guerre de sécession sont traités dans le journal uniquement du point de vue des opérations militaires.

Ces nouvelles (la plupart du temps très succinctes) nous sont communiquées à intervalles d'une quinzaine de jours environ.

Durant les cinq années de ce conflit nous ne trouvons aucune trace d'une quelconque activité diplomatique de notre pays soit avec les États du Nord soit avec les États du Sud.

Par contre, nous pouvons lire régulièrement tous les événements retraçant la campagne de Garibaldi.

La politique de Napoléon III vis-à-vis de l'Italie, la question romaine, le dépouillement du pouvoir séculier du pape, ainsi que le maintien des troupes françaises dans le pays font également l'objet de longs commentaires.

Quant à la vie parlementaire de notre pays, elle est relatée de manière très brève et ne traite de problèmes n'ayant que peu d'importance.

Les faits divers occupent une place prépondérante dans le journal notamment les procès, les condamnations et les exécutions capitales.

Ces dernières nous sont décrites dans le style des romans de la série noire.

La publicité ainsi que les feuilletons ne sont ni plus ni moins importants que de nos jours.


Conclusion

Nous n'avons pas eu besoin d'insister sur l'intérêt que pouvait présenter l'étude des relations entre la Belgique et les États-Unis d'Amérique au temps de la guerre de sécession.

Il était utile de dépouiller un journal qui n'avait pas encore été interrogé sur le sujet.

Les résultats peuvent paraître assez décevants.

Ils sont certainement influencés par un tabou relatif de la question.

De notre temps, les livraisons d'armes sont toujours controversées.

De toute manière, les États-Unis étaient loin. Des événements plus proches intéressaient davantage les gens de l'époque.

Une étude plus fouillée serait bienvenue. Elle demanderait de notre part davantage de temps.


Date de mise à jour : Vendredi 6 Novembre 2015