Tome I - Fascicule 5 - avril-juin 1981

À propos du bombardement du faubourg d'Amercoeur en 1794

Jacques LIENARD


II y a trois ans, j'ai eu l'occasion d'écrire un article au sujet de ce dramatique épisode de l'histoire liégeoise : la destruction du faubourg d'Amercoeur par les Autrichiens (article paru dans le catalogue de l'exposition Neuf siècles de vie autour de Saint-Remacle, Liège, 1978. J'ai surtout envisagé la question de la reconstruction ordonnée par le Premier Consul en 1803.). Je me permettrai aujourd'hui d'ajouter quelques remarques intéressant l'aspect militaire de la question. Mais rappelons d'abord les événements précédents. Battue à Fleurus le 8 Messidor an II (26 juin 1794), l'armée de Frédéric de Saxe-Cobourg se replie vers le Rhin, talonnée par les "Carmagnoles" du général Jourdan.

Le 9 Thermidor (27 juillet), les soldats français s'infiltrent dans la ville de Liège et, aidés par la population, repoussent leurs adversaires jusqu'au pont d'Amerc?ur. Mais ils n'iront pas plus loin ! Les Autrichiens réussiront en effet à tenir le faubourg situé sur la rive droite de l'Ourthe (Ils ne quitteront la Chartreuse que le 19 septembre au lendemain de la victoire française de Sprimont). La défense est appuyée par les redoutes hérissées de canons et édifiées depuis plusieurs jours sur le rebord de la "montagne de la Chartreuse" de part et d'autre du couvent.

Ulcérés par la perte de nombreux compagnons d'armes massacrés pendant leur difficile retraite à travers le quartier d'Outremeuse, les "Kaiserlicks" ne rêvent plus que de vengeance et vont parvenir à arracher à leur général en chef la permission de bombarder la ville. Les tirs vont commencer le 28 juillet et dureront trois longs jours écrasant le faubourg d'Amercoeur et une partie d'Outremeuse sous les boulets. Environ 180 maisons seront détruites et une quinzaine d'habitants tués.

Sur le plan militaire, on doit se demander de quels types de pièces les Autrichiens ont pu disposer à ce moment : artillerie de campagne et/ou de siège ?

Le plan ci-joint peut expliquer à mon sens pourquoi le bombardement n'a été effectué qu'avec des canons et des obusiers de campagne. Si l'on prend comme base d'un triangle le flanc du couvent prolongé à gauche et à droite par la ligne des batteries et, comme hauteur, la distance de ce même couvent au pont Saint-Julien (soit 1 km), on comprend pourquoi la patte d'oie formée par la rue d'Amerc?ur, Basse-Wez et Sous-l'Eau a été soumise à des tirs concentrés. À la fin du XVIIIe siècle en effet, l'artillerie de campagne a une portée efficace de l'ordre de 700 m pour les pièces de 4 (c'est exactement la distance du couvent au pont d'Amercoeur). Les pièces lourdes (de 8 et de 12) peuvent tirer à 800/900 m (4, 8, 12 livres, c'est-à-dire le poids du projectile. À noter que la portée des obusiers est la même). Bien sûr, sur des cibles étendues, les coups peuvent porter à plus d'un kilomètre, mais alors la précision manque totalement. On trouve d'ailleurs dans les papiers du temps la mention de la chute de boulets ça et là dans le quartier d'Outremeuse.

Les Français, installés à la Citadelle, ont bien tenté d'effectuer une contre-batterie, mais la portée de leurs canons étant aussi insuffisante, ils n'ont réussi qu'à aggraver le sort des habitants d'Outremeuse !

Il semble donc certain que l'armée autrichienne ait été totalement démunie de mortiers capables d'envoyer des projectiles explosifs ou incendiaires à environ 2 km. Si les artilleurs impériaux avaient possédé un tel matériel, ils ne se seraient certainement pas gênés pour détruire le centre de la ville comme l'avait d'ailleurs fait le marquis de Boufflers en juin 1691.



Le bombardement du faubourg d'Amercoeur en 1794


Date de mise à jour : Mardi 27 Octobre 2015