Tome I - Fascicules 1 & 2 - janvier-juin 1980


La Chartreuse, forteresse hollandaise en terre liégeoise

André GANY


Au cours de l'an prochain, le Service des Constructions Militaires procédera à la remise définitive de la caserne de la Chartreuse aux autorités civiles.

L'un des derniers témoins et parmi les plus prestigieux de la fortification hollandaise en Belgique risque ainsi de disparaître sous la pioche du démolisseur. II m'a dès lors semblé bon de vous faire connaître cette forteresse, par le texte et par l'image, et d'examiner avec vous la manière dont nos devanciers résolvaient les problèmes techniques posés par ce genre de construction.


Rappel historique

Au lendemain de Waterloo, les armées alliées établirent aux frais exclusifs de la France une ligne continue couvrant le sud des Pays-Bas, depuis la Flandre française jusqu'à Maastricht via le Haut Escaut et la Meuse.

C'est ainsi que le gouvernement des Pays-Bas fit construire ou réaménager les forts de Dinant et Huy, les citadelles de Namur, Liège-Nord et Maastricht, ainsi que la forteresse de la Chartreuse.

II fortifia également les villes de Tournai, Mons, Ath, Gand, Termonde, Charleroi, Philippeville et même Ostende et Diest.

Un arrêté du Roi Guillaume d'Orange-Nassau daté du 30 août 1817 établit donc qu'une forteresse capable d'abriter 3000 hommes et 150 canons serait construite sur le plateau de la Chartreuse, au sud de Liège, au lieu-dit "Péville".

C'est le Duc de Wellington lui-même qui approuva les plans dressés par le Génie hollandais scellant ainsi définitivement le sort d'un petit hameau liégeois comprenant une bonne quinzaine d'habitations et 43 hectares de jardins, vergers et prairies, qui furent rapidement expropriés.

Entamés dès l'automne 1817, les travaux continueront sans désemparer jusqu'en 1823.

Le fruit de tant d'efforts : une magnifique forteresse répondant parfaitement aux normes de défense de l'époque, et comportant toutes les commodités nécessaires : blocs de logement, bureaux, arsenaux, magasins, poudrières, cuisines, boulangerie, infirmerie, etc. Il en aura coûté l'appréciable somme de 2.500.000 florins, soit 5.750.000 francs de l'époque.

En fait, le fort de la Chartreuse n'aura jamais l'occasion de faire ses preuves. Les seuls coups de canons tirés le seront contre les insurgés liégeois de 1830, lesquels viendront rapidement à bout du faible détachement hollandais préposé à la défense. Le butin de guerre comprendra entre autres 39 canons, 80 affûts et pour plus de 500.000 florins de boulets de fonte.

Dès 1865, l'avènement des canons à tube rayé reléguera la Chartreuse au rang des forteresses déchues.

Par l'Arrêté royal du 8 juillet 1891, la Chartreuse sera déclassée comme forteresse et réduite au simple rôle de caserne, faisant dès lors les beaux jours de diverses unités dont le 3e Génie.


Description générale

Les plans de l'époque permettent de se faire une bonne idée de ce qu'était la Chartreuse en 1823. (Pour la bonne compréhension des termes techniques employés dans le texte, le lecteur est prié de consulter le lexique).

La forteresse a l'allure générale d'un pentagone légèrement aplati, présentant deux fronts (côtés) vers la ville et trois vers la campagne au sud, ce côté étant considéré comme le secteur d'attaque le plus probable. À chaque coin, de solides bastions permettent de battre les faubourgs d'Amercoeur et d'Outremeuse, les approches sud de Liège, ainsi que les environs immédiats de la forteresse.

Ce dispositif est complété, au sud, par toute une série d'ouvrages avancés (demi-lunes avec réduits, lunettes, tenailles) et aux coins est et ouest par des lunettes s'avançant dans les vallons qui constituent des voies d'approche relativement faciles pour l'assaillant.

Le front nord (côté ville) est simplement couvert par deux demi-lunes, sans réduit et par le bastion n° 5 au saillant très évasé.

Au centre du dispositif, fermant l'arrière du bastion n° 5, le réduit principal en arc de cercle.

Des fossés secs aux talus revêtus séparent les différents ouvrages. Le rempart principal et un glacis continu englobent l'ensemble de la forteresse.

Trois ponts en bois et un grand nombre de poternes, escaliers et souterrains permettent aux défenseurs de rejoindre les emplacements de combat.

Dans les paragraphes qui suivent, nous décrirons de manière succincte les seuls ouvrages importants qui subsistent à l'heure actuelle, à savoir le bastion n° 1, le réduit principal et les murs d'escarpe et de contrescarpe.


Le réduit principal

Il se compose de trois bâtiments à un niveau de caves et deux niveaux d'habitation. Ces bâtiments ont été surmontés ultérieurement par deux niveaux supplémentaires qu'il nous faut supprimer par la pensée pour restituer à la construction son aspect original.

Ce réduit n'est certes pas beau, mais tel n'était pas l'objectif du constructeur.

Après avoir franchi le glacis balayé par la mitraille, après s'être rendu maître des ouvrages extérieurs et avoir fait taire les canons des bastions et courtines, après avoir enfin pris pied sur le rempart principal, il restait à l'assaillant à s'emparer du réduit principal pour être maître de la place.

La disposition intérieure des chambres du premier étage (44 au total), dites chambres "Wellington", fait apparaître clairement la mission de défense qui était la leur.

Les murs extérieurs de 1 m d'épaisseur résistent aux boulets. Il en va de même de la voûte en plein cintre. Les bas de fenêtres servent de banquettes de tir pour les mousquets. Deux profondes rainures verticales placées de part et d'autre des embrasures de fenêtre permettent de barricader celles-ci par un double mur de madriers remplis de terre ou de sable.

Des couloirs longitudinaux et transversaux permettent le déplacement rapide et sûr des défenseurs vers les points menacés.

Des canons peuvent enfin être amenés sur la terrasse surplombant ce premier niveau de chambres.

On ne peut qu'admirer l'ensemble de ces dispositifs de défense.


Bastion n° 1

N'étaient les maisons à l'arrière-plan et les arbres, rien n'a changé depuis l'époque hollandaise. On repère aisément les emplacements des canons, derrière un parapet de terre de 1 m de hauteur.

Les casemates bien abritées dans les flancs du bastion contenaient la dotation de boulets et de poudre prévue pour le combat.


Murs et fossés

Les fossés secs d'environ 10 m de profondeur et de largeur variable entourent les ouvrages de défense. Ils ont fourni la terre nécessaire à la constitution des parapets et remparts.

Des murs d'escarpe et de contrescarpe talutés à 1,20 m retiennent les terres. Ces murs sont en maçonnerie de briques sauf la partie basse, jusqu'à hauteur de brèche, qui est constituée de moellons de caIcaire. De puissants contreforts les épaulent tous les 5 m.

Pour présenter une meilleure résistance aux coups de canons, ces murs ont été "armés" d'éléments en pierre calcaire de section carrée et d'environ 1,50 m de longueur.

Un garnissage de pierres calcaires renforce tous les points faibles : saillants, embrasures, meurtrières, poternes...


Conclusion

Je n'ai fait qu'ébaucher ce qui pourrait devenir une étude complète et détaillée de la Chartreuse. La documentation ne manque pas. Le Hulpdepot van de Rijksarchiefdienst à Arnhem peut procurer à tout un chacun des copies des documents originaux (devis, métrés, états d'avancement, plans généraux de la citadelle, etc.).

Il n'a rien été dit de la vie quotidienne du troupier de 1825, des problèmes d'approvisionnement, de chauffage, d'éclairage, de santé...

Citons simplement cette phrase tirée d'un rapport dressé par un officier français lors d'une visite des lieux : "Derrière la courtine, à droite de la poterne qui conduit à la demi-lune est le puits principal, couvert d'une voûte à l'épreuve. II est garni d'une roue creuse à laquelle un homme imprime en marchant le mouvement de rotation, et a une profondeur de 400 pieds ; mais il était à sec en 1825, et on avait le projet de le creuser davantage".


Lexique

BASTION : Ouvrage avancé, en angle saillant, à deux faces et deux flancs. Le bastion est la clé de l'architecture militaire dite bastionnée (cfr Vauban) née de l'invention de l'artillerie du XVe siècle. Il est construit en vue de flanquer les courtines et les bastions voisins. Les faces sont armées des canons les plus puissants, l'artillerie de petit calibre étant répartie sur les flancs d'où elle n'a à battre que les fossés.

COURTINE : Portion de muraille ou de rempart comprise entre deux bastions ou tours.

ESCARPE : Talus (maçonné ou non) du fossé, placé du côté de la place-forte. Le côté opposé s'appelle CONTRESCARPE.

GLACIS : Terrain en pente douce situé en avant d'un ouvrage de défense. Son angle de pente est calculé pour que la maçonnerie de l'escarpe échappe aux boulets.

LUNETTE, TENAILLE, DEMI-LUNE : Ouvrages détachés en avant de la forteresse même et destinés à couvrir celle-ci.

PARAPET : Levée de terre de faible épaisseur (ou muraille merlonnée ou crénelée) destinée à protéger les pièces d'artillerie du feu ennemi.

POTERNE : Petite porte percée dans l'épaisseur de la muraille d'une courtine pour communiquer avec le fossé.

REMPART : Levée de terre de grande épaisseur destinée à porter les canons et à protéger l'intérieur de la forteresse.

Date de mise à jour : Mardi 20 Octobre 2015