Tome V - Fascicule 9 - janvier-mars 1994


Les sacrifiés du canal Albert

Jean-Marie LEVO


Le moteur et les quelques débris d'un "Hurricane", exposés au fort d'Eben-Emael (*), nous rappellent la lutte acharnée dont notre ciel du printemps 1940 fut l'enjeu.

(*) En 1992, à Lens-Saint-Servais, commune de Geer, un groupe de chercheurs, animé par François Chabot et son fils, découvrait, enterrés à 5 mètres de profondeur, dans un terrain spongieux, une multitude de pièces et un moteur Rolls-Royce V-12, d'un chasseur Hurricane abattu le 12 mai 1940, alors qu'il était piloté par le sergent Kenneth Townsend, affecté en 1940 au 607e Squadron (County of Durham) de la Royal Auxiliary Air Force.
Le sergent Townsend subit de graves brûlures aux mains et au visage. Il fut soigné tout d'abord au collège Saint-Louis de Waremme où était établi un hôpital de campagne. Il subit par la suite plusieurs opérations aux yeux, connut cinq camps de prisonniers de guerre avant d'être rapatrié, via Berlin et la Suède, le 10 septembre 1944 en échange de prisonniers de guerre allemands. En 1945, il fut démobilisé et pensionné avec 50 % d'invalidité. Pour sa vaillante conduite pendant la guerre, il a reçu la "Distinguished Flying Medal".
Le matériel anglais retrouvé à Lens-Saint-Servais a rejoint le musée d'Eben-Emael.
G.S.

Des milliers d'avions s'affrontèrent et d'emblée, l'Allemand dicta les règles d'un combat inégal. Il imposa son omniprésence en nombre et en puissance.

La Belgique compta pour bien peu dans cette formidable bataille. Elle aligna moins de deux cents avions, dont une septantaine purent être considérés comme modernes (1). Notre aéronautique militaire (Aé M) fut offerte en holocauste. Nos valeureux pilotes et membres d'équipage sacrifièrent leur vie de propos délibéré pour une cause juste. C'est de l'héroïque sacrifice de quelques-uns d'entre eux que je vous invite à vous souvenir.

(1) Suivant les sources, le nombre d'appareils de tous types, engagés en mai 1940, varie : pour la Belgique, de 180 à 230 (le plus souvent 180) ; pour la France, environ 1000 et la moitié pour l'Angleterre ; pour les Pays-Bas ? ; pour l'Allemagne, de 3500 à 4650 (dont 358 "Stuka").

Le ciel de cette nuit du 9 au 10 mai 1940 est constellé d'étoiles et fait présager une claire et limpide journée. Depuis minuit et demi, comme toute l'armée, les régiments d'aéronautique militaire sont en alerte. Le premier régiment (1Aé) a pour mission l'observation au profit des corps d'armée (CA). Ses escadrilles, équipées de "vieux coucous" sont basées à Deurne, Gossoncourt et Bierset. Le 2Aé, c'est la chasse avec les avions modernes : douze "Hurricane" et des moins modernes: les "Gladiator" et les Fiat. Ses terrains se situent à Schaffen et à Nivelles. Enfin le 3Aé, basé à Evere, est chargé des missions de reconnaissance d'armée et du bombardement. Quinze de ses quarante et un appareils sont des "Fairey Battle".

À quatre heures, les équipages s'asseyent dans les carlingues. Les moteurs tournent au ralenti. On n'attend plus qu'une clarté suffisante pour décoller vers les aérodromes de campagne (2).

(2) En plus des 14 aérodromes du temps de paix, un certain nombre de terrains, dits de campagne (± 30), ont été aménagés.

Le lever du jour est le signal de la rupture brutale d'une paix profonde. Comme par un enchantement maléfique, le ciel se couvre d'avions. La Luftwaffe ouvre les hostilités. Dès quatre heures trente, les aérodromes principaux sont bombardés. À Schaffen, la majorité des "Gladiator" échappent aux Heinkel 111, mais les "Hurricane", sauf deux qui réussissent à décoller, sont détruits. À Nivelles, les Fiat décollent de justesse avant l'attaque. Il en est de même pour les quinze "Battle" d'Evere qui rejoignent sans perte le terrain de campagne de Belcele. La plupart des Renard R31 quittent Bierset et gagnent, indemnes, leurs aérodromes de Duras et de Hannut.

Pour les "Fairey Battle" ce n'est que partie remise. Les avions sont à peine dispersés qu'une pluie de bombes explosives et incendiaires s'abat sur le terrain. Mais la dispersion est payante : un seul avion est détruit et son équipage blessé. Le terrain n'est plus sûr et les appareils décollent pour Aalter où ils se posent à onze heures. Puis on attend...

À Hannut, arrive enfin un ordre de mission du grand quartier général. Le GQG commande une reconnaissance au dessus de la zone des ponts du canal Albert et du canal de Bois-le-Duc, entre Visé et Lanklaar. Cette reconnaissance doit permettre au 1CA d'établir une situation d'ensemble. Le sergent Rigole et le sous-lieutenant Walsch effectuent cette première mission de guerre. Le Renard R31 décolle à midi et demi et rejoint son escorte de trois Fiat qui arrive de Brustem. Une heure plus tard les appareils sont de retour. Tandis que les chasseurs s'éloignent, le Renard se pose et capote. Un pneu a été crevé et l'attache du train d'atterrissage est endommagée. Le Renard a subit des tirs terrestres partis tant des lignes allemandes que belges. L'officier observateur rapporte : "Nous avons volé à cinquante mètres du sol. Les ponts de Vroenhoven, de Veldwezelt et de Briegden ne sont pas détruits... Nous ne sommes pas parvenus au nord du secteur, tellement l'activité y est intense. Un rideau d'avions allemands..."

Dans l'après-midi deux nouvelles reconnaissances sont commandées par le 1CA. Ces missions s'effectuent sans la protection des chasseurs dont la base a été bombardée. Les avions sont touchés par des tirs partant des lignes ennemies et des lignes amies. Le feu ennemi est violent aux environs immédiats des ponts. Il n'est toujours pas possible de pousser jusqu'à Lanklaar. Les itinéraires partant de Maastricht vers nos lignes sont encore vierges de troupes ennemies.


Simultanément aux reconnaissances effectuées par le 1Aé, le GQG ordonne au troisième régiment de préparer un bombardement. Il s'agit d'attaquer une ou plusieurs passerelles jetées sur la Meuse, du côté de Lanaye, par le génie allemand. Donc, à Aalter, neuf "Battle" sont équipés. Chaque appareil reçoit huit bombes de cinquante kilos. Les pilotes sont plus nombreux que les avions et tous veulent en être. Le capitaine Pierre est le commandant des missions de bombardement, il participe donc d'office. Les deux autres capitaines de l'active : de Hepcée et Glorie ne peuvent partir ensemble. Alors ils jouent à pile ou face leur inscription sur la liste des équipages. André Glorie gagne ! Il partira donc. Le premier sergent Rolin-Hymans est aviateur, ancien combattant de la Grande Guerre. Il est le seul à avoir une expérience du combat aérien. Il a été rappelé pour faire du service à terre et n'a eu de cesse jusqu'à ce qu'il figure de nouveau sur le rôle du personnel navigant. Il revendique l'honneur de participer : il est retenu. Parmi les membres d'équipage, à part le capitaine Pierre chargé d'élaborer le règlement de bombardement, Glorie et Jordens, personne n'a jamais procédé à un exercice de bombardement réel.

Imperturbable, au milieu de l'excitation générale, le chef, le capitaine Pierre, surnommé "Pyrrhus", inscrit les équipages sur le tableau noir. Derrière le numéro de code de l'avion, s'alignent les noms du personnel, d'abord le pilote puis le bombardier :



1er Pl



2e Pl



3e Pl


- T73

- T60

- T58

- T70

- T64

- T61

- T62

- T68

- T71

- Capt Pierre (Chef de Pl) et Lt Cloquette

- Adjt Verbraeck et Adjt Dome

- Adjt Timmermans et 1er Sgt Rolin-Hymans

- Capt Glorie (Chef de Pl) et Slt Vandenbosch

- Adjt Binon et Cpl Legand

- Adjt Delvigne et Sgt Moens

- Adjt Jordens (Chef de Pl) et Sgt de Ribaucourt

- 1er Sgt Wieseler et Adjt De Coninck

- Adjt Vandevelde et Cpl Bergmans



Quelle est la situation sur le front du canal Albert en cette fin de l'après-midi du 10 mai ? Elle apparaît catastrophique. Depuis l'aube, les unités de la septième division d'infanterie (7DI) sont écrasées sous les bombes des "Stuka". Mais aussi, et surtout, quatre opérations aéroportées allemandes, par planeurs, se sont déroulées au lever du jour. Les trois premières avaient pour objectif la capture des ponts sur le canal : à Veldwezelt, à Vroenhoven et à Canne. Les deux premières actions ont parfaitement réussi. Les ouvrages d'art, intacts, sont aux mains des parachutistes qui forment deux solides têtes de pont. À Canne, le pont leur a sauté au nez. Mais ils s'accrochent au terrain, malgré de lourdes pertes. La dernière opération était, comme l'appelleront plus tard les Allemands, le plus hardi coup de main de toute l'histoire militaire : la neutralisation du fort d'Eben-Emael. Là aussi, l'objectif est atteint. Les canons du fort ayant une action vers le nord sont hors d'état de tirer, sauf ceux de la coupole sud. Cette coupole ne se prive d'ailleurs pas de canonner tant et mieux les aéroportés, terrés sur le fort et tous les objectifs lui signalés. Et de plus, le pont de Briegden n'a pas sauté.

D'heure en heure, des unités d'infanterie de la Wehrmacht et de la Flak renforcent les éléments avancés. Dans le secteur de Canne, les tentatives de franchissement du canal échouent sous les feux de l'artillerie de la 7DI et d'un ouvrage défensif du fort : le bloc canal nord. À Aalter, c'est toujours l'attente ! Quand va-t-on finalement attaquer ? Il n'est toujours pas question des ponts du canal Albert. Les instructions du GQG restent: le départ se fera sur ordre et l'emplacement exact de l'objectif sera précisé ultérieurement. Et le temps passe ! À dix-huit heures dix, la mission est décommandée. La passerelle sur la Meuse a été détruite par notre artillerie. Quarante minutes plus tard, un nouvel ordre d'exécuter un bombardement, sans autre précision, arrive. Le capitaine Pierre téléphone à l'EM du 3Aé. Il réclame ses ordres. Il veut décoller de nuit, ses avions sont équipés pour, et attaquer à l'aube. Mais à dix-neuf heures vingt l'action est différée au lever du jour. Le capitaine de Hepcée libère les équipages, ils doivent être de retour sur la plaine à trois heures.

Le GQG semble vraiment fort indécis quant à l'attitude à adopter. L'artillerie va détruire les ponts. Puis une contre-attaque terrestre est envisagée. Mais rien ne se fait et les heures passent. Pourtant un moyen de destruction peut être mis en oeuvre. Notre artillerie lourde sur voie ferrée est là, à portée de tir, pas loin des ponts. Seulement on ne l'actionne pas car nous ne pouvons pas tirer en territoire hollandais (3) ! Alors on repense à l'aviation. Mais la nuit est tombée et aucun ordre précis n'est encore donné. Cependant tous ces ordres et tous ces contre-ordres s'échangent par radio et en clair. Et bien sûr tous les messages sont captés par les Allemands. Si bien que, à minuit moins le quart, la quatrième division blindée allemande reçoit la communication suivante : "Die 4PzDiv wird gewarnt, dass nach einem aufgefangenen feindlichen Funkspruch, am 11 früh der Brückenschlag bei Maastricht von feindlichen Luftstreitkräften angegriffen werden soll" (la 4e division blindée est avertie, que d'après une conversation radio ennemie qui a été captée, le 11 tôt, les ponts en construction près de Maastricht doivent être attaqués par des forces aériennes ennemies). Et voilà, le comité de réception est en place. Si les blindés sont avertis il en est indiscutablement de même pour la Luftwaffe et pour la Flak. Cependant aucun blindé n'a atteint le canal Albert. Les chars s'entassent dans Maastricht, derrière les ponts sautés de la Meuse. Les sapeurs du quatrième corps d'armée de la Wehrmacht travaillent sans relâche. Deux ponts de seize tonnes sont en construction.

(3) La 4e batterie d'ALVF (artillerie lourde sur voie ferrée) se trouvait entre Bilzen et Eigenbilzen avec deux pièces de 170 mm et la 9e, près de Hasselt, avec une pièce de 280 mm.

À trois heures, les équipages sont de retour au terrain. Un quart d'heure plus tard, les mécaniciens mettent les moteurs en marche. L'attente reprend. Enfin, le téléphone du bureau de renseignements sonne : l'attaque est suspendue pour faire place à deux reconnaissances. Il faut aller voir l'état des ponts du canal Albert et se rendre compte si l'ennemi a réalisé des moyens de franchissement de l'obstacle. Et de nouveau c'est la frénésie. Tout le monde est volontaire. Tous veulent agir. L'action va faire place à cette interminable guerre des nerfs. Trois avions partiront. Les deux premiers exécuteront une reconnaissance à vue et le troisième prendra des photographies. Il n'y aura pas de protection de la chasse. Les nouveaux équipages se forment : Pierre et Cloquette, Binon et Vandenbosch, Jordens et Glorie. Sur la piste, mécaniciens et armuriers désarment de leurs bombes les trois "zincs". Les aviateurs s'empressent vers leurs Fairey. Il faut agir au plus vite, arriver au petit jour dans l'espace à reconnaître.

Tout est prêt ! Déjà l'aube teinte le ciel d'une lueur pâle. Mais c'est le contre-ordre et en même temps un nouvel ordre. Les reconnaissances sont décommandées, c'est le bombardement des ponts qui se fera. Les premiers équipages désignés partiront. Et si une nouvelle fois c'est annulé, un nouveau rôle de service prendra cours à midi. Le personnel technique replace les bombes sur les "Battle". Les ordres se précisent. Le premier peloton décollera à cinq heures quarante-cinq, son objectif est le pont de Veldwezelt. Cinq minutes plus tard, le deuxième peloton partira pour Vroenhoven. À six heures, l'adjudant Jordens emmènera ses équipages vers Briegden. Cette fois une escorte est prévue. Deux pelotons de trois Gloster "Gladiator" couvriront les bombardiers dans leur zone de travail. La protection directe sera effective à partir de six heures. Les "Gladiator" escorteront le retour des "Battle". Le vol s'effectuera à une altitude de trois cents mètres. Les avions sont parés. Les aviateurs finissent de s'équiper. L'adjudant Frans Delvigne est déjà prêt. Il aide tout le monde et plaisante, comme toujours. Il a été pilote de chasse et est un virtuose de l'acrobatie aérienne. Il rêve de chasse homérique. Dans moins d'une heure il va mourir aux commandes d'un avion de bombardement. Le jour est levé, peloton après peloton, les avions décollent. L'ultime sacrifice sera bientôt consommé.

Les bombardiers du premier peloton, menés par "Pyrrhus" prennent la direction de Veldwezelt. Les avions volent bas, en formation espacée. Voici Gand que les avions contournent par le sud. Soudain deux avions allemands croisent les "Battle", font demi-tour et poursuivent nos avions. Le lieutenant Cloquette, mitrailleur à bord du T73 ouvre le feu par courtes rafales. Nos trois "zincs" gardent résolument le cap vers l'est. Les avions allemands s'attaquent au T60. L'adjudant Dome identifie l'ennemi : des bombardiers Dornier, rapides et puissamment armés. Un duel, à deux cents mètres de distance, s'engage entre le premier ennemi et notre T60. L'adjudant Verbraeck quitte la formation et fonce vers le sol. L'avion vole en rase-mottes, sautant les obstacles. Accroché à sa Browning, Dome tire sans discontinuer. L'affrontement dure depuis plus d'un quart d'heure. Le Dornier rompt le combat. Est-il touché ? Déjà le deuxième Allemand prend la relève et la lutte reprend. Notre pilote est blessé de quatre balles dans le dos. Il continue, malgré la souffrance, à maintenir son appareil en ligne. Dome lui crie de se poser. Une nouvelle rafale pénètre l'habitacle et fracasse les mains du mitrailleur. Il ne reste plus à l'ennemi que d'achever le T60 mais le Dornier se place à côté du Fairey et le pilote fait signe à Verbraeck d'atterrir. Le T60 termine sa mission dans un champ à Lebbecke. Après un dernier passage, les deux bimoteurs allemands s'éloignent.

Le T73 et leT58 foncent toujours à basse altitude, cap plein est. Au sud de Hasselt, trois chasseurs, probablement des Messerschmitt 109, les interceptent. Le T58 s'abat en flammes. Les corps de l'adjudant Timmermans et du premier sergent Rolin-Hymans seront retrouvés dans les débris de l'appareil. L'avion du capitaine Pierre et du lieutenant Cloquette arrive donc seul en vue de l'objectif. La défense antiaérienne se déchaîne. L'avion évolue au milieu d'un déluge de mitraille. Le pont est là, juste au-dessous, mais les bombes ne se détachent pas. Alors le capitaine Pierre vire posément, reprend l'alignement de la cible, toujours en plein tir ennemi, et largue les huit bombes. Le pont est raté de peu. À quelques mètres, la route est défoncée. Les projectiles, équipés de fusées instantanées, les seules disponibles, font des dégâts dérisoires. Criblés de mille blessures, le T73 prend le chemin du retour.

Le peloton du capitaine Glorie emprunte un itinéraire légèrement plus au sud que celui du capitaine Pierre. Les appareils volent bas, parfois même très bas, à cinquante mètres à peine. Cette tactique doit leurs permettent de se soustraire à la chasse ennemie et, le cas échéant, obtenir l'appui de la DCA amie.

À distance, les aviateurs aperçoivent l'aérodrome d'Evere, leur aérodrome ! La piste est parsemée de cratères de bombes. Les ruines des bâtiments sont encore fumantes. Aux environs de Louvain, les avions sont pris dans un feu d'artifice de projectiles traçants. Mais l'acharnement des tireurs belges n'a d'égale que leur maladresse. Le T64 et le T61 volent quelques instants côte à côte. L'adjudant Binon adresse un signe de la main à Frans Delvigne qui répond en agitant les ailes de son "zinc". À Tirlemont, l'accueil de la DCA belge est le même qu'à Louvain. Mais il faut laisser aux servants de la DCA qu'ils n'ont pas l'habitude de voir nos cocardes dans le ciel. Quant au service de guet, il sera prévenu à onze heures de l'opération contre les ponts ; soit trois heures après qu'elle soit terminée.


C'est avec un bien pauvre matériel que nos aviateurs partent pour cette première et dernière mission de bombardement. En effet, si le "Battle" est un avion relativement récent - il date de 1936, il ne concurrence pas les appareils de la Luftwaffe. Il peut emporter quatre bombes de cent vingt-cinq kilos logées dans les ailes. Mais la version belge de l'appareil, fabriquée sous licence, comporte des attaches extérieures, sous les ailes, pour huit bombes de cinquante kilos. Il n'est pas équipé de viseur. Le bombardement se fait au jugé à une altitude qui ne peut dépasser les trois cents mètres. Le bombardier-observateur dispose, pour voir l'objectif, d'une trappe ouverte dans le ventre de l'appareil. Le largage des bombes se fait électriquement et une commande de secours mécanique peut être actionnée par le pilote. Deux mitrailleuses Browning assurent la défense. Aucun blindage ne protège l'équipage et les réservoirs.

Fairey Battle

Type : MK 1 (monomoteur de bombardement)

Moteur : 1 RoIls Royce Merlin II de 1050 cv

Armement :

1 Mi. Browning 7,65 mm tirant vers l'avant, située dans l'aile droite

1 Mi. Browning 7,65 mm servie par le mitrailleur arrière

Charge de bombes : 8 bombes de 50 kg ou 4 de 125 kg

Envergure : 16,45 m

Longueur : 12,90 m

Hauteur : 4,72 m

Poids :

à vide : 3040 kg

en charge : 4900 kg

Altitude de 4572 m atteinte en 13 minutes 36 secondes

Vitesse :

maximum à 3962 m : 388 km/h

de croisière : 380 km/h

Plafond absolu : 7620 m


Enfin, sur la gauche, la ville de Tongres d'où montent des fumées d'incendies. Cette fois les tirs terrestres sont allemands et précis. Les avions sont touchés. Aux portes de la ville, les "Battle" survolent une colonne motorisée. Le sous-lieutenant Vandenbosch lâche quelques rafales ; un projectile ennemi lui passe entre les jambes sans, heureusement, le toucher. Glorie conduit son escadre vers le nord. Et, bientôt, les avions arrivent face au pont et entrent dans un véritable mur de feu. C'est l'enfer. Le capitaine Glorie attaque le premier. Le sous-lieutenant réserviste Vandenbosch déclenche le système de largage. Mais rien ne se passe ! Le T61 suit à cent mètres et, lui non plus, ne lance aucune bombe. Finalement le T64 de l'adjudant Binon est sur l'objectif. Ses bombes partent. Elles rasent le parapet et tombent dans le canal. Binon vire et fonce au ras des pâquerettes poursuivi par une pluie de mitraille. Il aperçoit, sur la rive gauche du canal, plusieurs planeurs de grande taille.

Déjà André Glorie a fait demi-tour et revient sur la cible. Son avion n'est plus qu'une épave. De l'huile bouillante gicle et arrose l'habitacle. Vandenbosch est toujours couché à sa fenêtre de visée. Il veut voir tomber les bombes. L'avion est à quatre cents mètres d'altitude et pique jusqu'à cent cinquante mètres. Glorie lâche sa charge qui rate le pont. Courageux jusqu'à l'abnégation, fidèle jusqu'à la mort, Frans Delvigne suit imperturbablement l'avion de son chef. Il largue ses bombes sans résultat aucun. Le pont reste parfaitement intact. Le T70 flambe ! Glorie ordonne à son adjoint de sauter. Le sous-lieutenant Vandenbosch échappera ainsi à la fournaise, mais il se blesse gravement. Le capitaine André Glorie s'écrase aux commandes de son Fairey. L'adjudant Delvigne et le sergent Moens sont tués dans leur avion qui, probablement, explose en vol.

Le T64 retourne à sa base en mitraillant tout ce qui passe sous ses ailes et lui semble ennemi. Au loin le "Battle" du capitaine Pierre revient de Veldwezelt.


À six heures, le troisième peloton décolle et prend la direction de Gand, qu'il dépasse par le nord. Tout semble calme. Mais tout à coup, dans les environs de Lierre, le T71 file vers le sol. Aussitôt, les deux autres Fairey l'imitent instinctivement, croyant à une attaque de la chasse ennemie. Les mitrailleurs des T62 et T68, le doigt sur la détente, scrutent le ciel qui reste vide de tout avion. Que s'est-il passé ? Encore une fois c'est la défense antiaérienne belge qui a tiré. Il n'y a aucune troupe allemande dans la région survolée. Le caporal Bergmans a reçu une balle dans la fesse. Il perd son sang en abondance. L'adjudant Vandevelde fait demi-tour et ramène son camarade à la base.

Les T62 et T68 continuent leur vol à basse altitude et arrivent aux abords de Beringen. De nouveau, les "Battle" sont pris sous le feu d'armes belges. Les deux avions sont touchés de nombreuses fois. Le moteur du T62 dégage une lourde fumée noire. Le pilote s'efforce de prendre de l'altitude et grimpe jusqu'à trois cents mètres. Il ordonne à son coéquipier de sauter. Le sergent de Ribaucourt se jette dans le vide. Une sangle de son parachute s'accroche à la mitrailleuse arrière. L'aviateur reste suspendu le long de la carlingue. Jordens secoue tant qu'il peut son "zinc". Le parachute se libère, alors Jordens saute à son tour. Mais pour nos troupes au sol le combat n'est pas fini. L'avion descendu, il reste l'équipage. Les balles sifflent autour des deux parachutistes qui arrivent, malgré tout, indemnes au sol. Ils sont aussitôt faits prisonniers par leurs "camarades". Après beaucoup de difficultés, ils se feront reconnaître.

Un seul avion endommagé, son réservoir bâbord est troué, continue la mission. Des tirs belges le poursuivent. Le premier sergent Wieseler fait zigzaguer son appareil pour dérégler les tirs des mitrailleuses amies (sic). Le pont approche et la Flak prend la relève de la DCA. L'avion tient le coup et, percé comme une écumoire, se présente dans l'axe de l'objectif. Le pilote se tourne vers son mitrailleur :

"Ça va ?"

"Ça va."

L'adjudant CSLR (candidat sous-lieutenant de réserve) Deconinck, très calme, actionne le système de largage. Une colonne de fumée monte au pied de la cible. Wieseler, au ras du sol repart vers nos lignes. Mais l'avion faiblit. L'essence gicle du réservoir perforé. Moteur réduit au minimum, l'avion grimpe jusqu'à cent cinquante mètres.

"Deconinck, saute !" hurle le pilote.

Alors, toujours très maître de lui, l'adjudant plonge dans le vide. Il se cassera un pied. Wieseler intoxiqué par les émanations d'essence cherche à atterrir. L'incendie menace. Enfin un endroit se présente. Le train d'atterrissage refuse de sortir. La pression d'huile est tombée à zéro. Le sous-officier pose son avion sur le ventre. Il se précipite hors de l'habitacle et s'éloigne rapidement. L'épave peut s'embraser à tout moment. Quand il se retourne, il frémit. Les bombes sont toujours là, accrochées sous les ailes, elles ont servi de patins lors de l'atterrissage !

Il est six heures cinquante quand Vandevelde rentre à Aalter. Bergmans est immédiatement hospitalisé. À sept heures trente-cinq, le T64 de Binon et Legand se pose. L'avion est durement touché. Enfin, cinq minutes plus tard, Pierre et Cloquette sont là également.

L'adjudant Binon fait son rapport au sujet des planeurs qu'il a vus, à quelques mètres, sur les rives du canal.

"Des planeurs ?"

"Vous avez mal vu !"

"C'est impossible, ce sont certainement des avions ennemis abattus !"

C'est sur cette dernière ineptie que se termine la mission de bombardement des ponts du canal Albert. Sur neuf avions, six sont abattus. Sur dix-huit aviateurs, cinq sont morts, quatre sont blessés et deux sont intoxiqués. Les objectifs sont intacts.

Goliath a vaincu David. Tout a manqué à nos aviateurs, tout, sauf un formidable courage ! Mais le sacrifice ne s'arrête pas là. La chasse de protection a vécu, elle aussi, son martyre.


L'aube du 10 mai a vu, à Schaffen, la destruction de la presque totalité de nos chasseurs les plus modernes : les "Hurricane". Douze "Gladiator", sur quinze, ont rejoint le terrain de campagne de Beauvechain. C'est là que va donc arriver, le 11 mai, l'ordre de mission de protection des bombardiers. Cet ordre a été précédé d'une valse d'hésitations, d'ordres et de contre-ordres. Mais finalement, la mission est confirmée à cinq heures deux. Six avions, constitués en deux pelotons, participeront à l'action. Ils décolleront sur ordre du commandant d'escadrille pour être dans le secteur des ponts à six heures. Le vol se fera à une altitude de neuf cents mètres. Les chasseurs assureront la protection directe des "Fairey" sur les objectifs, puis les escorteront à une altitude de trois cents mètres sur le chemin du retour. Les deux pelotons sont rapidement organisés :


1er Pl



2e Pl



- G22

- G19

- G31

- G27

- G32

- G25

- 1er Sgt Rolin (Chef de Pl)

- Sgt Pirlot

- Sgt Vandenbroeck

- Capt Guisgand (Chef de Pl)

- 1er Sgt Winand

- 1er Sgt Clinquart



Gloster Gladiator 1

Type : MK 1 (monoplace de chasse biplan)

Moteur : 1 Mercury IX de 840 cv

Hélice : bipale en bois Watts

Armement :

4 Mi. de 7,65 mm (deux montées en fuselage et deux sous les ailes inférieures) ; alimentation de 600 coups pour chaque Mi. de fuselage et 400 coups pour les Mi. d'aile

Envergure : 9,76 m

Longueur : 8,33 m

Hauteur : 3,12 m

Poids :

à vide : 1560 kg

à pleine charge : 2140 kg

Vitesse ascensionnelle : 640 m/min

Vitesse :

au niveau de la mer : 374 km/h

à 3300 m : 430 km/h

à 4700 m : 454 km/h

Plafond :

opérationnel : 10.970 m

absolu : 11.270 m

Équipage : 1 homme



C'est à cinq heures trente-cinq que le premier peloton prend l'air en direction de l'est. Entre Saint-Trond et Tongres, les "Gladiator" rencontrent un Dornier et le prennent en chasse. Mais le gibier leur échappe.

Bientôt apparaît, sous les plans des avions, enclavée entre le canal Albert et le Geer, une esplanade en forme de gigantesque pointe de flèche. C'est le terre-plein du fort d'Eben-Emael. Le chef de peloton y aperçoit de nombreux planeurs qu'il prend pour des avions abattus. L'escadre remonte vers le nord-est. Dans un kilomètre, les ponts seront en vue.

Soudain, des Messerschmitt 109 fondent sur la formation belge qui se disloque. Rolin fonce dans une mince couche nuageuse. Il estime la force adverse à huit appareils. Une de ses mitrailleuses, la droite de capot, est inutilisable. La bande de cartouches s'est désengagée. Au sortir des nuages, le G22 tombe sur un chasseur ennemi qu'il arrose, à cent mètres, du feu de ses armes. L'Allemand grimpe, plein gaz, dans les nuages. Il est certainement touché. Mais notre chasseur, beaucoup moins rapide, doit abandonner la poursuite. Et, hélas, de très loin, un autre Messerschmitt le prend pour cible. Un obus explose dans le fuselage du G22. Les câbles de commande sont sectionnés. L'avion, incontrôlable, se met en spirale serrée sur la droite. Il pique vers le sol, mais, heureusement, ne s'enflamme pas. Le pilote saute en parachute. L'avion s'écrase dans un verger, le long de la route qui relie Tongres à Maastricht. Dès le début de l'engagement, le G19 s'abat en flammes. On ne retrouvera, ni les restes de l'avion, ni ceux du pilote. Le sergent Pirlot est porté disparu à jamais.

L'engagement n'a pas duré plus de deux minutes. Le sergent Vandenbroeck rompt le combat et rentre à Beauvechain avec un avion endommagé. Il se pose à sept heures trente. Quant au premier sergent Rolin, dès son arrivée au sol, il est capturé par des soldats belges. Le sous-officier est ligoté avec du fil téléphonique et poussé dans une cave, sur un tas de pommes de terre. Un peu plus tard, il sera fait prisonnier, avec ses gardiens belges, par les Allemands.

Le deuxième détachement de protection connaît un destin semblable à celui du peloton Rolin. L'itinéraire suivi passe un peu plus au sud. Le vol s'effectue sans problème jusqu'à Zichen. Mais là, un "Staffel" de Messerschmitt intercepte les Belges. La formation de combat allemande, qui compte douze appareils, disperse les "Gladiator". Le sergent Clinquart s'abat aux commandes de son G25 en flammes, en bordure du Geer, dans les campagnes de Fexhe-Slins. Le capitaine Guisgand pose son G27, dont les commandes sont hors d'usage, le long de la route qui relie Celles à Waremme. Le pilote est légèrement blessé à la figure. Il sera soigné par un pharmacien de Waremme. Le premier sergent Winand peut s'échapper et ramener, à sa base, son G32 abîmé. Il atterrit en même temps que le sergent Vandenbroeck.

L'action de la chasse de protection est terminée. Le tribut est lourd. Le courage déployé n'a pu forcer le destin. Un pilote est mort, un deuxième est porté disparu, un troisième est blessé, et un autre est prisonnier. Quatre avions sont abattus et deux sont endommagés. Un appareil ennemi a peut-être été touché par le premier sergent Rolin. Les "Gladiator" n'ont pas rencontré les "Battle". La mission suicide des ponts du canal Albert est terminée.

Les Alliés, français et anglais, vont prendre, avec autant d'insuccès, la relève des Belges.



Le 11 mai à neuf heures, le major Tilot et l'adjudant Brasseur font sauter le pont de Briegden. Le sous-officier y laisse la vie.

À Maastricht, le premier pont lancé par le génie allemand est ouvert aux blindés. Désormais, plus rien ne pourra arrêter leur ruée au coeur de la Belgique.

Pendant deux jours, nos alliés attaquent les ponts, les débouchés de Maastricht et les colonnes ennemies circulant dans le secteur. Les pertes sont effroyables : quarante-six bombardiers anglais et douze français sont perdus. Avec les appareils belges, le nombre d'avions abattus s'élève, au moins, à soixante-huit. Mais combien d'autres sont endommagés ? Mais surtout quel est le bilan en vies humaines ? (4)

(4) Les bombardiers français et anglais étaient escortés par des chasseurs. Je n'ai pas trouvé de document traitant des pertes subies par les avions d'escorte. Peut-être, le "Hurricane" du Sgt Townsend en était-il un ?

Le 12 mai, au soir, l'holocauste est terminé. Les ponts de Vroenhoven et de Veldwezelt sont toujours en parfait état. L'armée allemande continue à déferler sur notre pays.


Date de mise à jour : Mercredi 9 Décembre 2015