Tome V - Fascicule 8 - octobre-décembre 1993


L'usine d'oxygène liquide pour V2 de Tilleur

Pierre BEAUJEAN, à la mémoire de Monsieur Paul RICHELY


Monsieur Richely nous a quitté en septembre. Nos lecteurs le connaissent car il a donné à notre Bulletin d'information plusieurs articles, dont les plus récents se rapportent aux sites de Mimoyecques et d'Hydrequent-Rixent. Deux d'entre nous étaient présents à ses obsèques, à Bruxelles et ont présenté à sa famille les condoléances des membres de notre asbl. Notre déplacement était aussi une façon de nous associer à la perte que ressent la cellule bruxelloise du CLHAM, dont M. Richely était un collaborateur actif.

Le 15 mars dernier, M. Richely était encore tout près de chez nous, à la salle des fêtes de Tilleur, où, à l'invitation de "Li Bon Vî Timps", il donnait une conférence sur le sujet : "1943-1944 - Une usine secrète allemande à Tilleur" (on y fabriquait de l'oxygène liquide).

Ce sujet avait passionné l'assistance. Beaucoup de personnes avaient posé des questions ; d'autres avaient apporté des informations. Aussi, M. Richely, qui avait promis de faire un article sur ce sujet pour le bulletin du CLHAM, nous avait demandé de patienter jusqu'à ce qu'il soit complet.

Nous ne recevrons pas de Monsieur Richely l'article promis. Mais nous allons "emprunter" au journal La Meuse du 13 mars 1993 le principal de l'excellent article de Michèle Comminette qui, tout en donnant un maximum de renseignements sur l'usine d'oxygène liquide, met l'accent sur le travail de recherche mené par Monsieur Richely.

Bien après la guerre, les Tilleuriens apprennent avec étonnement que les Allemands avaient construit une usine d'oxygène liquide dans leur quartier.

C'est M. Richely, un Bruxellois passionné d'histoire militaire, qui a retrouvé la trace de cette usine. Pendant trois ans, il a consulté une montagne d'archives de la Résistance et interrogé des témoins pour en savoir plus sur cette usine mystérieuse. Les membres du "Bon Vî Timps" de Tilleur l'ont beaucoup aidé. Ils ont même retrouvé des vestiges de l'usine.

C'est en achetant le livre de Roland Hautefeuille, consacré aux "Ouvrages spéciaux" que M. Richely a découvert que les Allemands avaient projeté de construire une usine d'oxygène liquide à Tilleur. Il était prévu qu'elle fonctionne dès le 1er janvier 1944 et qu'elle produise 1500 tonnes d'oxygène liquide par mois. Là s'arrêtent les informations dont dispose le passionné d'histoire. Intrigué, il s'adresse à des amis liégeois qui n'ont jamais entendu parler de cette usine. Il prendra aussi contact avec Gaston Baptist, un membre du "Bon Vî Timps" de Tilleur, qui va se renseigner et finira par retrouver des vestiges de cette usine : un mur, un escalier.

Parallèlement à ce travail, M. Richely entame un travail de bénédictin : il consulte des archives de la Résistance. Contrairement aux ordres, elles n'ont pas été détruites après la guerre. M. Richely découvrira, parmi les 50.000 feuilles de papier pelure qui forment les courriers hebdomadaires des résistants, des bribes d'informations parlant bien d'une usine allemande à Tilleur. Mais il faut vérifier soigneusement les affirmations. "Et à cette époque-là", explique-t-il, "personne ne connaissait l'existence des V2 et les rapports ne parlent que de V1. Les Allemands étaient en train de mettre au point ces V2 qui consommaient énormément d'oxygène liquide", ajoute M. Richely. "Il était utilisé comme comburant ! Il servait à faire brûler avec plus d'intensité le carburant (éthanol) du V2".

"Or, pour lancer un V2, il fallait compter quelque 15 tonnes d'oxygène liquide. Mais avec une production allemande de l'ordre de 4.800 tonnes par mois et une production dans les pays occupés de 1.700 tonnes, cette quantité était dérisoire par rapport aux besoins des Allemands. C'est pourquoi ils ont décidé de construire très vite des usines dans différents endroits".


Des entrepreneurs belges

Des missions allemandes ont été envoyées un peu partout, à la recherche de points stratégiques où loger leurs usines. Si Tilleur a été choisie, c'est parce qu'il y existait une ancienne usine désaffectée : les aciéries Angleur-Athus.

"Ces installations étaient recouvertes d'un toit très haut. En installant leur usine en-dessous, les Allemands la protégeaient des repérages. De plus, ils bénéficiaient, pour leurs transports, de la proximité de la Meuse et du chemin de fer. Il est à noter que cette usine est la seule, à l'arrière du front, qui ait été construite et qui ait fonctionné. Elle a été érigée sous les ordres de l'Organisation Todt, chargée de toutes les constructions allemandes. Généralement, on faisait appel à des entrepreneurs belges pour monter la structure mais ils ne savaient pas ce qu'ils construisaient. Une fois leur travail fini, ils partaient et les ingénieurs allemands s'occupaient alors de l'équipement  technique. L'usine de Tilleur était semi enterrée, c'est-à-dire que les murs sortaient du sol de plusieurs mètres".

Seuls des Allemands travaillaient dans cette usine. Pour se loger, ils avaient réquisitionné bon nombre d'habitations du quartier et aussi l'école des Frères, qui était située juste en face de l'usine.

"Cette usine n'a pas fonctionné longtemps", précise M. Richely. "Elle n'est apparemment entrée en activité qu'en février ou mars 1944. Les Allemands ont eu des tas de problèmes pour mettre le V2 au point. Les premiers essais, réalisés en octobre 1943, étaient magnifiques. Mais lors des suivants, le V2 s'écrasait lamentablement : il y avait des pannes. Or l'oxygène liquide est très volatile et on ne pouvait en fabriquer que si les V2 pouvaient fonctionner".

"Le premier V2 a été lancé sur Londres le 8 septembre 1944, c'est-à-dire quand les Américains arrivaient à Liège. Il n'y avait pas de V2 à Tilleur. L'oxygène liquide était acheminé en Allemagne, probablement dans un centre d'essai de fusées".


Ferblatil

Mais qu'est devenue cette usine ? Elle a été démolie "mais on ne sait pas quand ni par qui. Ce qu'on sait, c'est qu'à la fin des années 1940, une personne qui travaillait au démontage des laminoirs de l'aciérie a vu, dans la partie occupée par les Allemands, des compresseurs et du petit matériel", ajoute M. Richely. Plus tard, le terrain a été racheté par Ferblatil mais, même en interrogeant les anciens de Ferblatil, M. Richely n'a pas obtenu de renseignements.

"Ils avaient entendu parler de murs de béton mais ne se souviennent pas les avoir vus. Beaucoup de personnes croient que l'existence de cette usine est une blague. Pourtant des tas de gens sont passés par là mais ils ne se souviennent de rien ; la mémoire est une chose bien curieuse !"

"Les Allemands avaient aussi construit un fortin à l'angle des rues de la Vieille Église et des Martyrs. M. Baptist m'en a donné une photo. Je l'ai montrée à une personne qui passait par là plusieurs fois par jour pendant la guerre. Elle ne se souvient pas l'avoir vue !"

Ajoutons que dans le bulletin d'information n° 11, de mars 1993 de "Li Bon Vî Timps", nous lisons que 23 unités de production ou compresseurs furent commandés au total avec la répartition suivante : 6 unités pour Oberraderach (station d'essais près de Friedrichshafen) - 5 unités pour KNM - 5 unités pour WL (c'est-à-dire Tilleur) - 7 unités en réserve.

Ces 23 unités représentaient une capacité de production d'environ 7.000 tonnes par mois ou 84.000 tonnes par an. Cette capacité ajoutée à celle de l'usine de Peenemünde, permettait théoriquement de produire 102.000 tonnes par an, correspondant à une cadence journalière de tir de 20,5 fusées V2 par jour.


Date de mise à jour : Vendredi 4 Décembre 2015