Tome V - Fascicule 8 - octobre-décembre 1993


Regard sur l'histoire de l'artillerie (3)

Joseph THONUS


Les premières bouches à feu

La naissance de l'artillerie "à feu" n'apparaît dans les documents anciens ou ouvrages s'y rapportant qu'en descriptions très diverses autant qu'approximatives.

À en juger par une des plus anciennes gravures datant du début du XIVe siècle, illustrant un manuscrit de Walter de Milemete (1326), la première bouche à feu avait la forme d'un vase, ou plus exactement d'une "bouteille", probablement coulée en bronze, pourvue d'un trou ou "lumière" dans la partie la plus épaisse. La mise à feu s'effectuait à l'aide d'une barre de métal dont une des extrémités était rougie au feu.

Le projectile n'était encore qu'une grosse flèche. Ces premières bouches à feu servaient principalement à lancer des flèches incendiaires par-dessus les murs d'enceinte des villes ou des châteaux assiégés. Il existe encore un exemplaire d'un tel engin au Musée militaire de Stockholm. Le tube à feu a 30 cm de long et un calibre de 3,6 cm.

Mais déjà l'on entrevoit les éventuelles possibilités de la puissance des gaz dégagés par la poudre noire, et naît l'idée d'employer cette force pour remplacer les encombrantes machines névro-balistiques et à contrepoids par des engins à feu, plus maniables, moins onéreux et plus résistants à la destruction par l'ennemi. Aussi, si les premières réalisations ne furent que de faible calibre, lançant des pierrailles ou des "plombées" en fer forgé, la tendance à ce remplacement des moyens de lancement de projectiles, mènera très vite à une rapide augmentation des calibres utilisés.


Les bombardes

Le début du XIVe siècle vit l'apparition de ces engins balistiques appelés "bombardes", nom qui, étymologiquement, signifie "bruit sourd" (cependant certains écrits ont émis l'hypothèse que le mot "bombarde" serait la déformation euphonique de "lombarde", des premières pièces du genre ayant effectivement été construites en Lombardie en 1324). Selon leur origine, les pièces correspondantes utilisant des projectiles à parachèvement sphérique portent le nom de "bomba" en italien, "büchse" en allemand, "bombarda" en espagnol, parfois "canon" en français (augmentatif de "canna", tube).

Le nom de bombarde, à lui seul, pouvant prêter à confusion, l'énorme diversité que présentaient ces engins, tant du point de vue des techniques de construction que de systèmes et de calibres, se compliquant par le fait qu'il était d'usage au Moyen Âge de donner un "nom" aux bouches à feu (nom de leur réalisateur, de la ville ou du seigneur en ayant fait l'acquisition ou en ayant commandé la construction), l'on ne s'étonnera pas d'être confronté à diverses appellations pour une même pièce ou, pour le moins, pour des pièces très semblables.

Le fer étant un métal élastique et relativement aisé à travailler par les artisans de l'époque, pendant près d'un siècle (1350 à 1450), elles seront fabriquées en fer forgé.

Étant donné qu'à l'époque, il était possible de trouver les installations et l'outillage nécessaires dans les agglomérations de moyenne importance, une équipe d'artisans spécialisés travaillant sous la direction d'un "maître-engingneur", disposant d'un plan bien étudié, pouvait se déplacer de ville en ville et travailler sur place, selon tes besoins des commandes.

Assez paradoxalement, si les seigneurs-guerriers de l'époque, manifestèrent un intérêt grandissant à la fabrication de ces engins offensifs, il semble que la noblesse et les maîtres de guerre en aient laissé le soin aux gens de métier (engingneurs), roturiers passés maîtres dans les travaux à problèmes mathématiques tout autant que dans la connaissance des divers métiers requis par de telles fabrications (mécanique, serrurerie, menuiserie) (1).

(1) Parmi les maîtres armuriers de l'époque, citons : Udo Tedesco, Ulrich von Eichstatt, Jakob von Toran, Walter von Arle.

Les premières bombardes sont formées à la manière d'un tonneau, par des barres d'acier brasées entre elles et maintenues extérieurement par des cercles d'acier leur assurant une certaine étanchéité. À l'origine, elles lançaient à grand bruit des blocs de pierres, de pierrailles, sans beaucoup plus de danger pour l'ennemi que pour l'artilleur lui-même. On les connaît alors sous la désignation de "pierriers".

Par la suite, on utilisa des "boulets de pierre", de calibre plus ou moins ajusté et de forme relativement sphérique. Étant chargés par la "gueule" (bouche) ces boulets sont maintenus par des coins de bois, afin d'en assurer l'assise dans le tube. Le vide entre le boulet et le tube était bourré d'étoupe ou de terre, afin de réduire la déperdition de gaz. Généralement ces engins éclataient après une douzaine de coups.


Les premiers affûts

À l'origine, le tube était fixé sur un socle en bois, en quelque sorte une charpente massive, dénommée "heurtoir". En principe, celui-ci étant enterré dans le sol, ces poutres absorbaient le recul provoqué par le départ du coup.

L'on distingue deux sortes de bombardes se différenciant par le genre de tir utilisé, soit, à "tir direct" (de but en blanc) - les "michelettes" en sont un exemple, soit à "tir courbe" ou indirect (à la volée).

Ceci amène la recherche de différents systèmes d'ancrage des tubes, tout en essayant cependant de procurer une certaine protection, car les accidents par explosion du tube étaient relativement fréquents.

L'affût-caisse, constitué de solides madriers, reliés solidement ensemble par des colliers de fer, protégeait en fait les servants en cas d'éclatement de l'engin tout en offrant la possibilité de donner une certaine inclinaison à la bouche à feu, la gueule étant encastrée dans le bord supérieur avant de la caisse, et l'autre bout du tube, pourvu d'une "lumière", reposant sur le fond de l'affût-caisson.

Les bouches à feu de ce type se chargeaient par la gueule à l'aide d'une petite pelle que l'on appela plus tard "lanterne". Le projectile étant bourré avec de l'étoupe, à défaut avec du foin ou du gazon, la mise à feu s'effectue à l'aide d'une lance ou d'un fer chauffé au rouge.

Il va de soi que de tels engins étaient peu maniables. Une fois mises en position, ces pièces ne pouvaient modifier leur pointage ou inclinaison qu'au prix de durs et longs travaux de terrassement et d'ancrage.

On peut s'imaginer que le transport des pièces devait entraîner d'énormes difficultés, considérant l'état des routes de l'époque, qui n'étaient généralement que des pistes et des chemins destinés aux déplacements des courriers à pied ou à cheval. Lorsque la disposition des lieux le permettait, les voies d'eau étaient utilisées au maximum.

Les bombardes devant en ordre principal créer des brèches dans les murailles attaquées, la nécessité d'agir sur l'inclinaison des tubes n'était pratiquement pas nécessaire au début de leur utilisation ; l'affût pouvait donc se limiter, comme nous l'avons vu, à un simple berceau en bois fortement charpenté, car elles n'étaient utilisées que dans les combats de siège (2).

(2) Cela pourrait expliquer la raison pour laquelle l'on ne date généralement l'apparition de la bouche à feu que de la bataille de Crécy, en 1346, première bataille d'artillerie, en rase campagne, alors que le premier coup de canon des guerres d'occident a en fait été tiré par l'artillerie de Charles de Valois, lors du siège de La Réole en septembre 1324.

Avec le temps et les nécessités d'utilisation, les tubes s'allongent et les calibres augmentent, pour atteindre jusqu'à plus de 50 cm de calibre, la pièce pesant plusieurs tonnes.

Déjà, ces grosses bombardes paraissent répondre à des règles bien précises, tirées d'un traité d'artillerie existant à l'époque (3).

(3) À ce moment de l'évolution de l'artillerie naissante, il convient de signaler un ouvrage résumant les connaissances du temps, ainsi que des suggestions révolutionnaires en ce qui concerne les techniques de mise en batterie et d'accélération des cadences de tir : le Bellifortis de Conrad Rieser von Eichstatt.

C'est ainsi que le tube a une longueur correspondant à 5 fois le calibre, de même que celle de la chambre équivaut à 5 fois son diamètre. Le poids de la poudre est en principe 1/9 du poids du projectile. La charge occupe les 3/5 du volume de la chambre à feu, 1/5 reste vide et le dernier 1/5 est rempli par une bourre (tampon en bois) destinée à communiquer l'impulsion au boulet. En principe, le poids d'une telle bouche à feu s'évalue à environ 50 fois le poids du projectile correspondant.

Suivant l'évolution des tubes, les affûts seront rendus plus mobiles et le premier pas de cette amélioration de mobilité et de pointage sera "l'affût-caisse triangulaire". Semblable à l'affût-caisson dont nous avons donné la description, celui-ci est doté de deux roulettes à l'avant et est fixé à l'arrière sur un pivot (sommet du triangle) lui permettant de pointer sur un certain arc de cercle. La manoeuvre s'effectuant à l'aide de leviers, compte tenu de l'augmentation des diamètres des calibres et, conséquemment, du poids considérable atteint par ces bombardes, l'on renoncera bientôt à ce principe de support de la bouche à feu qui, vers 1470, recevra des roues. Celles-ci, tout en donnant d'une part des possibilités de déplacements inconnus jusqu'alors, d'autre part amortissent le recul de la pièce au départ du coup, l'affût reculant sur ses roues, ce qui diminue sa fatigue.


L'évolution technique

À partir de 1450, l'exploitation des mines de cuivre va rendre possible la fabrication de canons en bronze ; le tube pourra être coûlé d'une seule pièce. Cet alliage de fer et de cuivre fondu donne enfin une matière permettant d'obtenir la construction plus précise des tubes, notamment une épaisseur relativement constante et uniforme. De plus, avec ce nouveau métal, plus souple que le fer, les risques d'éclatement sont moindres et la longévité du matériel est fortement accrue.

Technologiquement parlant, le problème ralentissant à l'époque cette évolution est surtout la difficulté d'obtenir des sources de chaleur suffisantes et pouvant être dominées avec suffisamment de rigueur pour de telles fabrications.

La possibilité de "couler" les tubes ouvre la voie à d'énormes progrès, qui améliorent sensiblement l'utilisation des bouches à feu, encore primitives, notamment la conception de pièces avec "tourillons", axes coulés en même temps que le tube. fixant ce dernier à l'affût, sans en gêner la mobilité verticale. La bouche à feu commence de ce fait à prendre l'allure de ce qui, durant plusieurs siècles, représentera le canon traditionnel.

Parallèlement, 1450 verra également l'évolution du projectile, par l'apparition des boulets en fonte de fer, qui vont remplacer les boulets en pierre qui, eux, dès le début du XVIe siècle, ne seront plus que rarement utilisés, avec des bouches à feu de type ancien.


Les bombardes-mortiers

Au début du XVe siècle, apparaissent les bombardes-mortiers dénommées communément "mortiers".

En principe, il s'agissait de pièces de très gros calibre. Un des rares exemplaires, dont la construction semble remonter à 1410-1420, se trouve au Musée national d'artillerie de Turin.

Contrairement à la plupart des pièces de ce type construites à l'instar des bombardes du siècle précédent (assemblage à la manière d'un tonneau), du fait de l'importance de leur calibre, cet engin a été coulé en deux pièces (fonte de fer). Les deux composants, chambre et tube (constituant en fait aussi la "volée", de par sa conception), restaient assemblés durant le tir, le chargement s'effectuant par la gueule. Caractéristiques du "tube" : longueur 58 cm, diamètre de 46 à 51 cm à la volée ; de la "chambre" : longueur 86 cm, diamètre de 12,5 à 15,6 cm ; longueur totale de la pièce : 1,44 m ; poids total : 1500 kg ; portée non connue. Caractéristiques particulières de cette pièce : la chambre est plus longue que le tube ! Elle tire des boulets d'un calibre de 50 cm !

Il est à remarquer que le principe de construction en deux pièces fut également utilisé pour la construction de certaines bombardes de gros calibre. En effet, vu leur poids considérable (plusieurs tonnes) et leurs dimensions, l'on divisait la bouche à feu en deux parties (à dévisser) pour en faciliter le transport (fin du XVe siècle).


Les grosses bombardes ou pierriers géants

Bien que, dès le XVe siècle, l'on réalisait déjà des bouches à feu "coulées", de par leurs dimensions et la complication de leur construction, les moyens techniques de l'époque ne permettaient pas le forage et il était encore impossible de réaliser une telle pièce en un "ensemble métallique homogène". Aussi étaient-elles encore construites selon le principe composite des premières bouches à feu.

La grosse bombarde de Steyr se trouvant au Heeresgeschitliches-Museum de Vienne reste un des rares témoins de ces pièces géantes, pouvant lancer des boulets d'un calibre de 80 cm de diamètre.

Le tube est constitué d'un ensemble d'une trentaine de barres de fer forgé de 1,30 m de long, d'une largeur de 8 à 9 cm et de 2 cm d'épaisseur. Soudées côte à côte, à la façon d'une barrique, ces barres forment une grande cuve, renforcée intérieurement et extérieurement par des cercles en fer forgé soudés entre eux. L'intérieur du tube est parachevé par des fers plats forgés et soudés à l'ensemble.

La chambre est également constituée par 32 anneaux forgés et soudés. La volée a un diamètre de 88 cm, la longueur intérieure du tube étant de 1,28 m. D'une longueur de 114 cm, la chambre a un diamètre de 18 cm. La longueur totale de la pièce est de 2,58 m et son poids d'environ 8 tonnes. Le projectile, boulet d'un diamètre de 80 cm, pèse près de 700 kg.

L'on ne connaît pas les performances de cette pièce géante, mais l'on peut cependant s'imaginer les problèmes que devait comporter, pour l'époque, l'utilisation d'une telle bouche à feu, qui semble avoir été construite dans la première moitié du XVe siècle.


Les veuglaires ou bombardes à culasse

L'idée de charger une bouche à feu par l'arrière avec un système de chambre amovible était séduisante et présentait l'avantage d'éviter l'échauffement de la pièce et les accidents qui en résultaient souvent. Cela permettait de préparer les charges à l'avance.

Réalisées en 1356 sous les noms de "sarres", "spiroles" ou "acqueraux", les veuglaires étaient composées d'au moins deux pièces : le tube, de forme cylindrique ou légèrement tronconique, et la chambre mobile ou boîte à poudre.

Cette chambre à poudre était munie d'une anse afin de faciliter sa manipulation qui consistait à introduire la partie mate dans le fond de la volée. Un coin en bois ou en fer (laichet) la calait dans cette position pendant le tir. Cette "boîte" était percée d'un trou ou "lumière" à laquelle on adaptait une fusée, ou tuyau rempli de poudre, que le servant enflammait à l'aide d'une barre rougie au feu.

Le nombre de chambres mobiles par pièce était variable, 3 ou 4 suffisaient pour maintenir une cadence de tir, de toute évidence plus rapide que celle des bombardes.

Il existait différents systèmes de verrouillage des chambres mobiles à poudre selon la construction de la culasse du tube.

Sur la figure 6a, dont le tube est hexagonal, il s'agit d'une pièce à "encastrement à joues". La chambre mobile étant introduite dans son logement, elle est verrouillée par deux clavettes chassées à coups de marteau dans des orifices pratiqués dans les "joues". Une troisième clavette tronconique est enfin enfoncée entre le fond de la culasse et la boîte à poudre, afin de serrer cette-ci contre la feuillure et de pallier au feu apparaissant à celle-ci, lorsqu'une certaine usure provoquait une perte de gaz à l'explosion (voir plan transversal).

La figure 6b présente un système à "verrouillage arrière dont la chambre à poudre est maintenue en place par une barre en fer forgé pivotant sur un axe fixé sur la tranche arrière de la culasse, se verrouillant à l'aide d une seule clavette enfoncée dans les orifices d'une frette cintrée sur la partie arrière du tube de la pièce.

Un des derniers modèles à "laichet" (petarara-veuglaire) fut construit en 1470 (figure 7). L'on remarquera que cette pièce est déjà montée sur tourillons, perfectionnement remarquable pour l'époque.


 


À l'encontre des autres veuglaires, cette-ci se compose de 3 parties : le tube, l'ensemble bloc-culasse et la chambre à poudre amovible.

L'ensemble bloc-culasse, destiné à recevoir la chambre à poudre, s'assemblant au tube à l'aide d'une cale à tenons, présente un évidement de forme tronconique, lequel est pourvu d'un berceau de chambre coulissant transversalement. Ce système ingénieux permettait une bonne étanchéité de la chambre à poudre avec la feuillure de l'ensemble culasse.

Introduite dans la partie la plus évasée de la chambre, la boîte à poudre était ensuite engagée (vers l'avant) entre les parois tronconiques, de façon à laisser passage au laichet, qui enfoncé à coups de maillet, bloquait la chambre-boîte à poudre contre la tranche de la culasse. Lorsqu'un certain jeu subsistait (usure), l'on agissait ensuite sur le berceau de la chambre afin d'obturer au mieux l'ensemble culasse-boîte à poudre.

Cette "petarara" était relativement légère pour l'époque ; d'un calibre de 63 cm, le tube, d'une longueur de 90 cm, ne pesait que 56 kg.

Bien que le veuglaire offrait la possibilité d'être dotée de 3 ou 4 chambres à poudre, ce qui permettait de diviser les opérations de sa manipulation (nettoyage, chargement, calage), d'où une augmentation appréciable de la cadence de tir, le système présentait de sérieux inconvénients.

En effet, une partie des gaz s'échappait à la jonction de la boîte à poudre et du tube (ou culasse) ; de ce fait, une quantité considérable de force de propulsion était perdue. De plus, à l'usure, suite à ces fuites, les opérations de nettoyage de l'espace d'encastrement de la boîte à poudre s'avéraient difficiles, tant le dépôt de poudre brûlée était important. Après un certain nombre de coups, le logement de la boîte à poudre s'égueulait, la majeure partie des gaz s'échappait vers l'arrière, réduisant considérablement la trajectoire du projectile.

Aussi, suite aux inconvénients d'étanchéité du système et à son manque de sûreté, vers la fin du XVe siècle, le principe "veuglaire" fut abandonné au bénéfice de pièces se chargeant... par la bouche !


Documents consultés

- Cours d'armement de l'ESAM - France.

- Description de la fabrication des bouches à feu de Huguenin.

- Traité élémentaire sur les procédés en usage dans les fonderies pour la fabrication des bouches à feu de Darstein Ch.


(À suivre)


Date de mise à jour : Vendredi 4 Décembre 2015