Tome V - Fascicule 7 - juillet-septembre 1993


Le franchissement de la Meuse à Namur par le Génie américain en 1944

Colonel e.r. P. MALCHAIR


Préambule

Un heureux concours de circonstances m'a permis récemment de prendre connaissance de souvenirs de guerre rédigés par Mr. John B. Wong, citoyen américain qui, en septembre 1944, commandait la Cie C du 238 Engr Combat Bn.

J'en ai traduit des extraits relatifs au franchissement de la Meuse. Si quelques imprécisions ou incertitudes (que je signale au passage) subsistent dans ce récit, celui-ci n'en constitue pas moins un témoignage direct et vivant de l'action d'une unité du Génie de combat en opérations, non seulement sur le plan technique, mais aussi du point de vue initiative lors de l'exécution de travaux en terrain inconnu occupé par l'ennemi.


Namur

Les habitations sont silencieuses et leurs volets sont encore fermés au moment où le convoi du Génie pénètre à Namur. La première chose que nous remarquons en arrivant sur la petite place (Laquelle ?, NDT) calme et déserte, ce sont les cadavres de deux soldats allemands gisant sur les pavés. Nous sommes à l'aube du 6 septembre 1944. Les rues sont vides.

Un Combat Command de la 3e division blindée devait traverser la Meuse à Liège, effectuer une conversion vers l'ouest et se diriger vers Namur. Cette opération assurerait la sécurité sur la rive ennemie pour le site du pont flottant Steel Treadway à Namur. Celui-ci devait être construit dès l'arrivée du personnel et de l'équipement de la Cie C du 238 Engr C Bn.

À Namur, les rives de la Meuse sont revêtues et il y a des routes en dur sur les deux rives. Sur la rive ennemie, des bâtiments industriels et commerciaux sont mêlés aux habitations ; sur la rive amie, il n'y a que des maisons d'habitation. Entre Namur et Dinant, on rencontre quelques châteaux sur chacune des rives. Du point de vue accès, la construction d'un pont est possible assez facilement à n'importe quel endroit.

La vitesse du courant, environ 4 pieds/seconde, ne posait aucun problème. L'emplacement du pont fut choisi dans un petit parc (Parc de La Plante, NDT), à moins d'un mile en amont du pont de Jambes détruit. Ce pont de Jambe était constitué d'arches en maçonnerie et les Allemands avaient fait sauter 2 des 7 arches et une partie d'une pile ; les culées étaient intactes.

L'obscurité règne encore lorsque la construction du pont Steel Treadway débute à 5 h. Celle-ci se déroule avec calme et rapidité et est terminée juste avant 8 h. Aucun véhicule ne s'est encore présenté pour franchir le pont, dont la longueur est de 504 pieds. La ville reste silencieuse, les habitants ne sont pas encore sortis de chez eux.

Mais où restent les Combat Command blindés ? Il est maintenant 10 h et toujours pas de trace de blindés. Une reconnaissance de la rive ennemie s'avère nécessaire. Nous avons depuis longtemps posté des sentinelles sur cette rive ennemie, mais uniquement dans le but d'assurer la sécurité locale de routine. S'il n'y a pas de forces de sécurité importantes sur l'autre rive, où sont-elles ? Nous allons trouver le maire (II s'agit sans doute d'une autorité civile locale, qui n'est pas nécessairement le Bourgmestre de Namur, NDT). Celui-ci pense qu'il pourrait y avoir environ 175 Allemands dans les alentours, la plupart sur la rive jamboise, du côté des établissements industriels. À son avis, il n'y a pas d'artillerie.

Une reconnaissance visuelle est d'abord effectuée à partir des étages supérieurs et des greniers des habitations situées le long du fleuve. Une habitante perspicace qui avait observé les allées et venues des Allemands durant les semaines précédentes nous indique des emplacements qu'ils occupent. Aux jumelles, nous découvrons plusieurs de ces postes, notamment un emplacement de mitrailleuse dont le champ de tir couvre notre pont.

Le lieutenant Latchaw et moi-même organisons une petite équipe pour aller reconnaître la situation. Cette équipe comprend trois jeeps : une avec une Mi 50 montée sur affût ; les deux autres avec Mi 30 sur le siège avant droit. Nous avons également un bazooka et notre effectif total s'élève à une douzaine d'hommes.

Juste après la fin de la construction de notre pont, nos sentinelles placées sur la rive amie ont capturé deux Allemands installés dans un trou de fusilier à 55 yards environ en aval du pont. Ils étaient restés là pendant toute la construction du pont et, bien qu'équipés d'un poste radio, ils n'avaient alerté personne, surpris sans doute par la rapidité de notre arrivée. Nous les installons sur le capot de deux de nos jeeps. Notre équipe traverse le pont et tourne immédiatement à droite, longeant la rive vers l'amont. Notre souci principal à ce moment, c'est l'emplacement de Mi qui nous avait été signalé.

Parvenus à environ 30 yards de celui-ci, nous ouvrons le feu avec la Mi 50. Les Allemands ripostent immédiatement et le caporal Huntsinger reçoit une balle dans la jambe. Nous bondissons des jeeps et nous déployons autour de l'emplacement ennemi tout en continuant à tirer. Arrivés à portée de grenade, nous en lançons deux dans l'embrasure de l'abri. Aussitôt trois Allemands sortent de l'arrière de l'abri, les mains croisées sur la tête. Un de nos hommes, le soldat de 1ère classe Stein, servant d'interprète, nous demandons où se trouvent d'autres Allemands. Stein ne reçoit aucune réponse. Un des prisonniers est un adjudant à l'uniforme impeccable, les bottes parfaitement cirées et luisantes. Il est vraiment élégant, bien que venant de surgir de son trou. Je décide de le faire interroger.

- "Où y a-t-il d'autres soldats allemands ?"

- "Heil Hitler"

- "Demandez-lui encore une fois, Stein"

- "Heil Hitler" et en même temps il fait le salut hitlérien.

- "Encore une fois, Stein"

- "Heil Hitler".

Je demande au caporal Alleman de me passer sa baïonnette et la fixe au fusil M1 que je porte toujours. J'en pique les fesses de l'adjudant. Toujours la même réponse. Si la situation n'était pas si sérieuse, ce serait risible ; on dirait que cet adjudant revient d'un meeting nazi.

- "Stein, dites-lui d'ôter sa vareuse". En même temps, j'appuie un peu plus la baïonnette sur ses fesses, ce qui le décide à retirer sa vareuse. Sans lui en demander la permission, je lui ôte sa casquette.

 - "Stein, ses bottes"

L'adjudant s'assied sur la berge et retire ses bottes, sans que je doive encore lui piquer tes fesses. Il est encore moins difficile de le décider à enlever son pantalon. Je jette dans la Meuse casquette, vareuse, bottes  et pantalon, qui se mettent à dériver lentement. L'adjudant qui était si correctement vêtu en est maintenant réduit à une paire de caleçons longs, d'un gris sale, non lavés depuis longtemps et dégageant une odeur mêlée de sous-vêtements en laine et de savon réglementaire allemand. Cette odeur permettait parfois à nos patrouilles de détecter l'ennemi avant même de le voir ou de l'entendre !

Une fois son uniforme disparu, l'adjudant a perdu toute sa morgue. On aurait dit que sa vanité disparaissait au fil de l'eau avec son uniforme. Complètement abattu, il commence à livrer des renseignements à une allure telle que Stein peut difficilement le suivre. Il nous apprend que des troupes occupent le château voisin (Château d'Amée, NDT).

Nous laissons sur place le caporal Huntsinger et les 3 nouveaux prisonniers tandis que nous repartons en direction des usines, toujours accompagnés des deux autres prisonniers. Soudain nous apercevons six Allemands courant vers le château. Nous descendons des jeeps, prenons le bazooka et les poursuivons. En utilisant le maigre couvert des arbres, le caporal Alleman et moi rampons jusqu'à une quarantaine de yards de la façade du château. Le caporal Alleman tire un premier coup de bazooka en visant une fenêtre au niveau du sol. Il rate son coup qui percute environ 5 pieds trop haut.

- "Alleman, lui dis-je, vous n'êtes pas fichu d'atteindre la moindre cible ; passez-moi ce bazooka".

Alleman le charge et je tire ; je rate le but d'environ 4 pieds ! Je rends l'arme à Alleman sans dire un mot. Les projectiles du bazooka ont seulement provoqué des éclats aux pierres de taille de la façade. Mais leur effet sur les Allemands est suffisant : 6 soldats sortent par la porte principale, les mains croisées sur la tête. Cela nous fait maintenant un total de 11 prisonniers, soit presque un pour chacun de nous. Après ce combat miniature, nous nous regroupons et repartons, à pied cette fois, vers les usines.

Le lieutenant Latchaw et moi nous arrêtons devant une porte métallique. Immédiatement un tir ennemi se déclenche, les balles traçant une ligne en travers de la porte. En nous éloignant à toutes jambes nous nous rendons compte de ce que la base de la porte s'arrêtant à environ un pied du sol, les Allemands avaient aperçu nos pieds sous la porte, ce qui avait déclenché leur tir.

Nous avançons maintenant de plus en plus prudemment. Arrivé à l'extrémité d'un mur de pierre, je place mon casque sur le canon de mon M1 et l'agite ; rien ne se passe. Je recommence ; toujours rien. Je remets mon casque et risque un oeil au coin du mur. Bang ! Une balle rase l'angle du mur et m'érafle le front. Nous ripostons mais le feu ennemi s'intensifie ; ils tirent maintenant avec un canon AA de 40 mm. Il devient évident que l'ennemi nous est supérieur en nombre et en armement.

À ce moment, cinq tanks légers traversent le pont et viennent nous aider. Ils font partie d'un détachement de reconnaissance d'une unité de cavalerie blindée. Mais ils n'ont que des canons de 37 mm face aux 40 mm des Allemands. Il ne nous reste qu'à replier, à regret, notre groupe hétéroclite constitué de nos 3 jeeps, 11 prisonniers et 5 tanks. Ceux-ci repartent de leur côté.

Quant à la division blindée, elle n'apparut jamais dans notre tête de pont. Le pont Steel Treadway resta en service pendant longtemps et fut utilisé par des milliers de véhicules.

Au pont de Jambes, la Cie A avait construit un pont Bailay T/D pour remplacer les deux arches démolies. Ce Bailay, qui s'appuyait sur les deux arches voisines intactes, était initialement de classe 40, donc capable de supporter nos tanks les plus lourds.

Il fut décidé d'augmenter sa classe et de la porter à 70 pour permettre le passage du convoi militaire le plus lourd, c'est-à-dire un transporteur de tanks avec un tank sur sa remorque. (L'auteur fait ici une digression relative au système de classification des véhicules et convois et en conclut que le Chief of Engineers est probablement le seul capable de s'y retrouver dans les dédales de la procédure de classification !, NDT).

Le Bailey existant était constitué de 150 pieds T/D et 50 pieds D/S. En réduisant de moitié, par placement d'un support intermédiaire, la portée de 150 pieds, on atteindrait la Classe 100, ce qui serait plus que suffisant.

La Cie A construisit une pile en madriers sous la partie médiane de la travée de 150 pieds. Sur cette pile fut érigé un pilier Bailey constitué de 3 panneaux de haut. Il subsistait encore un intervalle d'environ 18 pouces entre le sommet de ce pilier et la semelle inférieure des panneaux du pont. C'est à ce stade que la Cie C fut chargée de terminer le travail.

Le lieutenant Latchaw et moi-même nous rendons sur le site pour évaluer le travail. Nous grimpons sur le pilier jusqu'à la partie inférieure du pont. Nous sommes ainsi perchés à environs 16 pieds du niveau du sol. Nous envisageons de combler l'espace vide de 18 pouces par un empilement, soit de planches 3" x 12" dont nous disposons en quantité, soit de morceaux de madriers abandonnés sur le site.

Nous sommes occupés à cette discussion lorsque soudain le pont s'affaisse jusqu'à ce que les semelles des panneaux viennent reposer sur le sommet du pilier inachevé. En même temps, nous entendons le bruit de tonnerre d'un véhicule arrivant au-dessus de nos têtes. Je crie à Latchaw de sauter, ce que nous faisons tous les deux en même temps, plongeant vers la rive sablonneuse, pour éviter les abords du pilier qui sont encombrés de débris. Notre saut est un réflexe immédiat ; par miracle, aucun de nous deux n'est blessé dans cette chute de 16 pieds. Nous nous relevons, secoués et mouillés, mais indemnes.

Notre première pensée est pour le pont ; regardant la structure, nous voyons qu'elle a repris sa position initiale. Nous nous précipitons alors sur la rive la plus proche où nous trouvons le MP qui était de garde au pont, un chauffeur et son véhicule... en l'occurrence un transporteur de tanks chargés de deux tanks légers ! C'est cette importante surcharge qui avait provoqué l'affaissement du pont. Celui-ci aurait probablement été détruit s'il n'y avait pas eu le pilier inachevé. Le chauffeur avait été terrifié lorsqu'il avait senti le pont s'affaisser. Le MP l'était tout autant, lui qui avait autorisé le chauffeur à engager le convoi sur le pont.

Le lieutenant Latchaw et moi, furieux, nous en prenons au MP. Celui-ci nous explique qu'il avait vu l'indication Cl 21 sur le tracteur et Cl 18 sur la remorque, ce qui est exact pour des véhicules non chargés. Mais avec les deux tanks sur la remorque, on était fort près de la Cl 70, soit près du double de la classe permise pour le pont de 150 pieds. Le coefficient de sécurité calculé par Sir W. Bailey pour son matériel s'était, heureusement, avéré suffisant, mais on ne saura jamais ce qui serait arrivé si le pilier inachevé n'avait pas arrêté l'affaissement du pont. Le MP fut remplacé par un homme du Génie pour le contrôle du trafic et le chauffeur reçut l'ordre d'indiquer correctement la classe de son véhicule chargé. Personne ne s'est inquiété de savoir si les deux tanks légers évacués appartenaient à l'unité de reconnaissance de cavalerie blindée qui nous avait aidés.

L'achèvement du pilier fut réalisé facilement et rapidement à l'aide de madriers, permettant ainsi au pont de supporter toutes les charges militaires.


Date de mise à jour : Jeudi 3 Décembre 2015