Tome V - Fascicule 7 - juillet-septembre 1993


Regard sur l'histoire de l'artillerie (2)

Joseph THONUS


Qui a inventé la poudre à canon ?

La poudre, mélange de salpêtre, de soufre et de charbon de bois, fut, dit-on, inventée vers le Xe siècle par les Chinois qui l'utilisèrent à l'origine pour en faire des feux d'artifice.

À cette époque, sa fabrication n'était pas chose simple. Les matières de base étaient loin d'être pures et il manquait les bases théoriques et les moyens matériels pour les raffiner.

Les premiers mélanges étaient réalisés en proportions arbitraires, dans l'état naturel des produits, grossièrement pilés et brassés à la main. Suivant le dosage, on pouvait montrer des colonnes de feu et de fumée, des flammes éblouissantes et faire parfois entendre des explosions formidables.

Mais si, de longue date, des mélanges incendiaires étaient connus des Chinois, c'est aux Arabes que revient le mérite d'avoir accru la puissance d'expansion, en utilisant du salpêtre purifié, plus ou moins exempt de sels non carburants. Peut-être ont-ils été les premiers à réaliser les premiers essais sérieux d'utilisation des propriétés motrices ou balistiques pour le lancement de projectiles fort inoffensifs d'ailleurs ?

Une combustion est une oxydation dont la vitesse est fonction de la quantité d'oxygène apportée à la réaction. Dans la poudre à canon, c'est le salpêtre ou nitrate de potassium qui joue ce rôle d'oxydant.

La recette parvint en Occident par l'intermédiaire des Persans et peut-être des Arabes. Les Européens, eux, en firent de la poudre à canon !

La première référence écrite (1249) nous vient d'Angleterre, où le moine Roger Bacon (1214-1292) composa la formule de la poudre et décrivit sa réaction quand on l'allumait. La puissance (toute relative) de celle-ci l'effraya au point qu'il entoura sa formule de mystère. L'idée ne lui vint cependant pas que les gaz en expansion puissent être utilisés pour la projection d'un boulet.

Les Allemands, quant à eux, se basent sur un écrit du maréchal de Tavanes, qui "suggère" que la poudre à canon fut inventée en Allemagne, ceci avec d'autres "diableries" issues du luthérianisme. En effet, vers 1250, Albertus Magnus donnait une recette d'un mélange analogue à celui de Bacon.

Par contre, c'est à tort que l'on porte cette invention au crédit du moine bavarois Bethold Schwarz (1310-1384) ; celui-ci, par contre, fondit les premiers canons en bronze.

Il semble que l'on peut considérer que la date de la connaissance de la poudre noire correspond en gros à la huitième et dernière croisade, et l'on peut établir de façon certaine que la recette en était connue en Europe à partir de la seconde moitié du XIIe siècle, sans doute vers 1270.

Mais si la recette était connue, elle n'est divulguée qu'avec réticence car... la présence du soufre ne pouvait laisser augurer rien de bon sur son origine (intervention de Satan en personne). Clément Bosson laisse entendre que l'Église essaya même d'"étouffer l'affaire". Ceci n'est pas impossible car, de 1270 à 1326, soit durant soixante ans, un silence absolu se fit sur les propriétés diaboliques de cette poudre. Ce n'est donc que très lentement que l'on arrivera aux mélanges détonants, résultat d'une grande expérience reprise au début du XIVe siècle, comme le prouvent les écrits de l'époque qui nous informent des premiers essais d'utilisation de ta force expansive des gaz.

Personne ne peut donc prétendre à l'invention de la poudre.


Vers la naissance des armes à feu

Vers l'année 850, les Grecs utilisèrent une composition de poudre placée dans un roseau ou dans un bâton creux. Enflammé, ce mélange détonnant s'envolait dans une direction choisie : le "feu volant" était né. En mélangeant des salpêtres, la construction d'une fusée qui devait avoir la plus grande ressemblance avec celle de nos actuels feux d'artifice était réalisée.

Les Byzantins, les premiers, dirigèrent la fusée, soit en la tenant à la main, soit en l'attachant à l'extrémité d'une pique.

Aux Xe et XIe siècles, les Grecs disposaient d'abord des "feux volants" qu'ils lançaient dans la direction de l'ennemi, puis d'une petite fusée à main, dont ils dardaient la flamme vers le visage de leurs adversaires, enfin de grosses fusées chargées dans des cartouches solides en airain et qui étaient attachées sur une sorte d'affût mobile permettant ainsi de diriger le jet de flammes.

En 1249, les Égyptiens utilisent des projectiles, nommés "Scorpions", formés d'une cartouche ficelée et remplie de poudre, qui rampent et murmurent, éclatent et incendient.

En 1290, les mêmes Égyptiens assiègent Ptolemaïs et incendient les tours avec trois cents "machines à jeter des feux".

Ainsi, durant cette longue période qui s'étend du VIle au XIVe siècles, les armes de jet et de main sont de plus en plus remplacées par des armes utilisant le feu.

Les belligérants usaient de mélanges explosifs de diverses manières.

Par exemple :

- Ils armaient les piques, javelots et flèches avec des pelotes incendiaires ou des lances à feu.

- Ils tiraient à l'aide de leurs anciennes machines, des pierres et autres projectiles, des pots, des marmites incendiaires et des pétards.

- Ils jetaient à la main ou avec des machines, des feux volants dans les rangs de l'ennemi.

- Au moyen de grosses fusées placées sur les remparts des villes ou à bord des vaisseaux, ils dardaient sur l'ennemi de puissants jets de flammes.

- À l'aide de tubes appelés "baston à feu", ils projetaient coup par coup, à une faible distance, un nombre plus ou moins grand de projectiles incendiaires ou détonants.


Les engins précurseurs des bouches à feu

À l'instar de l'histoire de la poudre, celle de l'artillerie se compose de faits incomplètement définis et de légendes entourées de mystère.

Tout comme l'alchimie, elle a été la passion de chercheurs empiriques de la basse antiquité et du Moyen Âge.

Les documents anciens écrits ou dessinés n'ont laissé de la naissance de l'artillerie à feu que des informations prêtant à des interprétations diverses, les ouvrages retrouvés manquant de précision.

Les premiers "canons" apparaissent sous forme de vases ou de bouteilles qui servaient principalement à lancer des flèches incendiaires par-dessus les murs d'enceintes des villes ou des châteaux assiégés. En fait, c'est par l'emploi d'artifices aux formes variées et améliorées, cités par l'histoire, que les premiers exploits de l'artillerie nous sont connus.

À titre d'exemples, voici quelques événements ayant eu lieu bien avant le XIVe siècle :

- En 941, les Grecs incendient une partie des dix mille barques du tzar Igor, avec des feux projetés au moyen de tubes et que les Moscovites comparent aux éclairs.

- En 1073, Salomon, roi de Hongrie, attaque Belgrade avec des bouches à feu.

- En 1085, les Tunisiens ont sur leurs vaisseaux des machines lançant du feu avec un bruit de tonnerre.

- En 1098, au combat naval livré aux Pisans, les Grecs ont des tubes à feu figurant des têtes d'animaux.

- En 1147, les Arabes emploient des bouches à feu contre Lisbonne.

- En 1193, les Dieppois se défendent contre les Anglais avec des feux volants.

- En 1220, les Arabes ont des tubes lançant des projectiles.

- En 1232, les Tartares et les Chinois se combattent avec des tubes à feu.

- En 1238, Jacques Ier d'Aragon tire sur Valence des projectiles incendiaires.

- En 1247, Séville se défend avec des machines tonnantes dont les projectiles percent les armures.

Des manuscrits arabes du début du XIVe siècle mentionnent l'utilisation de la poudre renfermée dans des récipients en fer. Ceux-ci étaient fixés au bout d'une hampe et étaient capables de lancer à bout portant des battes en fer. Ces engins sont désignés sous le nom de Mad-Faa.

Les armes à feu employées en Europe dérivent de ces Mad-Faa arabes. Montées sur un fût en bois, elles exigeaient deux hommes pour leur mise en service : l'un soutenait et dirigeait l'arme, l'autre mettait le feu. Leur usage se répandit lentement et, pendant tout le XIVe siècle, on ne rencontra guère que des tubes de petit calibre. Leurs noms divers expliquent leur forme : baston à feu, tuyau, boîte à tonnerre.

De ces derniers engins à l'arquebuse et surtout au futur canon, il n'y aura qu'un pas à franchir.

Pour faire ce pas, il faudra d'abord raffiner le salpêtre, puis trouver un métal approprié à la construction des premières bouches à feu et, enfin, définir le projectile.

(À suivre)


Date de mise à jour : Jeudi 10 Décembre 2015