Tome V - Fascicule 6 - avril-juin 1993


Regard sur l'histoire de l'artillerie (1)

Joseph THONUS


Préface

"Quelle belle chose que la guerre ! Comme on aime son camarade d'armes ! Lorsqu'on sent que l'on sert une juste querelle et que l'on est en forme au combat, les larmes nous en viennent aux yeux... De tout cela naît une délectation telle que ceux qui n'y ont pas goûté ne peuvent s'en faire une idée [...] Vous croyez sans doute qu'un homme y craint la mort. Il n'en est rien. Il se sent si fort, si exalté qu'il ne sait plus où il est. En vérité, il n'a peur de rien."

Ainsi s'exprimait Jean de Bueil qui servit sous les ordres de Jeanne d'Arc au XVe siècle.

Voilà certes une citation qui souligne sans ambages la leçon que nous a donné jusqu'à présent l'art majeur de la guerre qu'est l'armement. Ce fait, qui de nos jours, suscite un sentiment si désagréable, était cependant autrefois ouvertement accepté.

Depuis la massue de l'homme des cavernes, en passant par le feu grégeois, jusqu'aux fusées balistiques intercontinentales, fasciné par le pouvoir, l'homme a toujours chéri la guerre et les armes, si fort qu'il y a mis le meilleur de lui-même.

On a dépensé de telles sommes de science pour le développement et le raffinement des armes, qu'on se trouve aujourd'hui devant un danger sans précédent. Notre pouvoir actuel de destruction est si grand que nous n'osons nous en servir; aussi nos hommes d'État et nos stratèges ne peuvent-ils maintenant penser qu'en termes de guerres "limitées".

Aussi, si durant la guerre civile américaine, le général Sherman pouvait dire : "Le but qui légitime la guerre est d'atteindre à une paix plus parfaite", fasse le ciel que dans l'avenir une "nouvelle quête de paix plus absolue" n'entraîne un jour les sombres pouvoirs de la destruction libérés par la science, et n'engloutissent toute l'humanité dans une ruine voulue ou accidentelle.


Le pouvoir des armes

En principe, l'histoire de l'armement va de pair avec l'histoire de la guerre, car, à travers les âges, les armes ont été d'abord à son service et ont toujours fasciné le genre humain.

En retracer l'historique serait aussi en parcourir le palpitant récit de l'ascension et de la chute des empires et de la vie de ces hommes inoubliables que furent Alexandre le Grand, Jules César, Napoléon, etc.

C'est l'histoire des grandes forces de l'Histoire, et aussi des pressions économiques, des ambitions pour conquérir le pouvoir et s'en emparer, les transformations des structures sociales, les révolutions dans la technique. En synthèse, un vaste, un bouleversant panorama des activités humaines, de ses inventions, ses ambitions, l'aventure, les hauts-faits. L'influence de l'armement sur l'histoire du monde fut primordiale.

Rome a conquis son empire par la gloire et l'a perdu par la faute d'archers montés. Les chevaliers ont dominé l'Europe féodale en lui imposant leurs propres conceptions de la vie et de l'art de la guerre, jusqu'à ce que ces conceptions soient démodées et anéanties par les archers anglais, et par l'invention des armes à feu et de l'artillerie.


Avant les armes à feu

Science neuve fournissant des armes susceptibles d'organiser la guerre, l'art de travailler le métal fut le bond dans la technique qui assura l'essor de la civilisation.

L'épée, l'arc, la hache, la lance furent les principales armes de guerre pendant des milliers d'années.

Au Moyen Âge, l'Europe était fragmentée en d'innombrables petits fiefs, tous liés les uns aux autres par la politique féodale d'un prêté pour un rendu et formant de menus royaumes. Nulle terre sans seigneur, nul seigneur sans terre, tel était le principe même de la féodalité.

Le seigneur d'un lieu assurait la sécurité de ses habitants, lui-même confiant le soin de sa propre sécurité à un duc ou à un comte, qui, en contrepartie de prestations de nature militaire, lui laissait la suzeraineté de ses terres ou de son fief.

L'Église dont les biens devenaient des citadelles aussi bien temporelles que spirituelles, jouait sa part active, et, à la fin du Xe siècle, possédait un cinquième des terres de France et d'Angleterre, près d'un tiers de celles de l'Allemagne. Le Roi, quant à lui, ne jouissait que de la seule prérogative de se trouver au sommet de la pyramide.

Après avoir brisé la dernière résistance de l'infanterie, la chevalerie domine pendant plus de trois cents ans la guerre occidentale, Méprisant le fantassin, et tout armement qui n'était pas le sien, le chevalier regardant la vie du haut de sa monture, avait une superbe redoutable.

Ce devait être un spectacle magnifique que de voir ce fier combattant bardé de 50 à 80 livres d'acier, montant son puissant et massif destrier, son imposante et redoutable lance au repos, son épée à deux mains pendant à son côté, ses écuyers à sa suite !

Être chevalier était synonyme de richesse car l'équipement représentait à l'époque une petite fortune ; aussi, seul un gros propriétaire terrien pouvait-il s'offrir le luxe de se vêtir d'acier de la tête aux pieds, et d'entretenir une telle monture et une armée de vassaux. Et cependant, s'il était un farouche combattant, le chevalier était un piètre soldat et l'impression de puissance qu'il inspirait était sans proportion avec sa valeur "militaire".

De plus, la hiérarchie de commandement de l'armée médiévale était directement liée au rang social et non à la compétence. Aucune notion de stratégie ou de tactique n'existait.

Attaquant en groupes épars, les chevaliers provoquaient ensuite l'adversaire en combat singulier, dans l'espoir de le faire prisonnier et d'en réclamer une rançon.

Après avoir vu son épanouissement, les faiblesses de l'armée féodale d'Europe furent mises en évidence pendant les Croisades, bien qu'à ce moment ils disposèrent de la seule invention militaire réellement valable, l'arbalète, arme d'une efficacité telle qu'elle fut interdite par l'Église, sauf contre les "Infidèles".

Et pourtant, la chevalerie, ayant survécu à la pique et à l'arc, opposa une résistance obstinée à une nouvelle menace, la plus dangereuse jusqu'alors, celle des armes à feu.


L'apparition des armes à feu

Face à ce nouveau danger, au XVe siècle, le chevalier abandonna la cotte de maille pour l'armure à plates.

L'on vit apparaître les meilleures et les plus belles armures, qui furent exportées dans toute l'Europe. Mais si les armuriers poussèrent le raffinement à l'extrême au début du XVIe siècle, le déclin s'ensuivit rapidement car les chevaliers ne pouvaient tenir indéfiniment.

Leurs places fortes étant déjà tombées, ils étaient plus ou moins sans défense devant le Roi, disposant d'une artillerie et de troupes professionnelles.

Au Moyen Âge, le château fort avec ses donjons, ses herses, ses mâchicoulis, ses réduits, était devenu très puissant. Il était difficile de le prendre, malgré des sièges prolongés.

Après l'investissement, il fallait passer à l'attaque des remparts : bombardement avec des mangonneaux, des balistes, des trébuchets, utilisation de tourelles mobiles, de béliers, pour forcer et escalader les remparts. Ensuite les combats se poursuivaient de donjon à donjon.

L'apparition de l'artillerie bouleversa tout cela. Alors qu'auparavant, un siège d'environ un an s'avérait nécessaire pour prendre une seule place forte, en 1449, Charles VIII en prit soixante aux Anglais en Normandie.

Jeanne d'Arc a dressé le siège d'Orléans avec l'appui de l'artillerie. Le siège de Constantinople, en 1453, vit le premier bombardement organisé de l'histoire. Pendant quarante jours, une douzaine d'énormes canons auxquels s'ajoutèrent cinquante-six autres plus petits, lancèrent des pierres dont les plus grosses pesaient des centaines de livres.

Enfin, ce fut en 1492, qu'à Grenade, le dernier bastion musulman en Espagne se rendit à l'artillerie de la reine Isabelle.

Acculé par ces progrès, le chevalier se retirait dans un monde chimérique de haute courtoisie et de tournois. Après avoir vu son épanouissement, la chevalerie dégénère en frivolités ; c'est le moment de l'amour courtois et des fades romances. Agonisant dans la réalité, la chevalerie s'exalte artificiellement.

Un aspect de la vie chevaleresque était représenté par le tournoi qui, bien qu'un jeu brutal et sanglant à l'origine, était devenu un spectacle rituel et raffiné se déroulant dans des arènes pavoisées, sous l'oeil admirateur des dames. Il se prolongea jusqu'au XVIe siècle et contribua à donner au chevalier le sentiment de son importance.

Tandis que les chevaliers s'adonnaient à leurs jeux, les guerres étaient de plus en plus livrées par des soldats professionnels, non seulement par les piquiers mercenaires suisses, mais aussi par les lansquenets et les condottieri italiens.

La philosophie militaire change : si la fraude est odieuse en toute affaire, elle devient digne d'éloges et glorieuse dans les opérations guerrières. En raison de l'usage de plus en plus fréquent de la poudre, la guerre avait perdu tout vestige d'idéalisme et de chevalerie, et devenait une science.

Les guerres d'Italie, qui, de 1494 à 1525, opposèrent les Français aux Habsbourg, furent de véritables terrains d'essai où se mêlaient ancienne et nouvelle techniques. Ravenne fut le premier succès concluant de l'artillerie (1512).

À Marignan, en 1515, l'artillerie de François Ier ouvrit des brèches dans les phalanges suisses, mais seulement afin d'y faire pénétrer les charges de sa cavalerie médiévale. Quoique la pique ait survécu bien des années encore, les formations suisses eurent beaucoup à souffrir de l'artillerie qui mit fin au mythe de leur invincibilité.

Toutefois le changement le plus important résidait dans l'emploi de soldats professionnels et d'armes à feu. Le chevalier avait pratiquement disparu de la scène.

L'artillerie avait réduit tant de places fortes qu'il fallut en venir à un nouveau type de fortification susceptible de résister à l'assaut du canon. Ainsi apparurent les douves, les terrassements et les créneaux, munis à leur tour de canons. Enfin le mousquet, arquebuse améliorée, fit de grands dégâts parmi les Suisses.

De plusieurs manières, les guerres d'Italie, comme la Renaissance, marquent la fin du Moyen Âge et l'aube d'une ère nouvelle.

Désormais l'histoire de l'armement sera celle des armes à feu.

Cette "nouveauté", offrant une possibilité de destruction quasi systématisée, l'homme d'Occident déplore très vite le pouvoir de la poudre, cette "invention maudite !", cet "ignoble instrument de mort !", s'écriait l'Arioste. "Quant à l'arquebuse, c'est l'invention du démon pour nous livrer au meurtre".

L'origine des armes à feu est obscure. Les Chinois semblent avoir possédé la poudre dès le XIe siècle. Au XIIe siècle, les Arabes l'introduisaient en Occident, avec, semble-t-il, le premier et rudimentaire canon.

Les premiers canons étaient les "Pots de feu", baquets de fonte chargés de poudre et de pierres, mis à feu par un trou à la base ; ils donnèrent naissance à la forme familière des cylindres de laiton ou de cuivre, puis de fer.

En 1346, à Crécy, les canons intervinrent au siège de Calais.

"Le Seigneur et la douce Vierge Marie en soient loués, ils ne blessèrent ni homme ni femme, ni enfant".

La première génération de canons sema l'épouvante, la deuxième démantela les châteaux forts et remparts, la troisième faucha les files d'infanterie. Cette gradation dans l'efficacité fut parallèle aux modifications de la vie sociale et de l'architecture, les châteaux forts furent abandonnés, les féodaux devinrent les courtisans des rois et des empereurs.

Durant des siècles, le canon fut le dernier argument du pouvoir.

S'il n'en est plus de même de nos jours et si l'artillerie ne tient plus la même place dans l'arsenal des grandes puissances, elle s'est profondément modifiée avec l'évolution des techniques qui elles-mêmes ont sensiblement progressé, grâce aux exigences des artilleurs.

C'est la raison pour laquelle l'histoire de l'artillerie est aussi, par un certain biais, l'histoire de notre civilisation industrielle.


(À suivre)


Date de mise à jour : Mercredi 2 Décembre 2015