Tome V - Fascicule 5 - janvier-mars 1993


À la Citadelle de Liège, visite du général Piron au 3A en 1950

Pierre BEAUJEAN


Au début de l'année 1950, le lieutenant-général Piron, commandant le Ier corps d'armée d'occupation, vint à la Citadelle inspecter le 3e régiment d'artillerie, qui faisait partie de cette grande unité.

Les prises d'armes n'étaient pas rares au 3A, mais celle que sa visite provoqua reste dans la mémoire du sous-lieutenant milicien que j'étais à l'époque. Le Général n'avait pas la réputation d'un chef commode et bienveillant et mes camarades et moi-même en eûmes la démonstration ce jour-là.

Cela commença dès son arrivée dans le quartier, devant la troupe au complet et au portez armes. Dans un silence "religieux" de circonstance, après qu'il eût salué l'étendard, le Général vint se placer près du Chef de Corps et, en passant à hauteur du major F.... commandant en second le 3A, il lui dit bien distinctement : "Vous avez un képi de facteur".

Si pour nous, petits candidats officiers de réserve, l'algarade paraissait assez amusante et sans conséquence, nos officiers, ceux dont l'avancement dépendait directement des appréciations du grand chef, eux, avaient compris : le Patron était venu avec des intentions assassines !

Par après, lors de la visite des cuisines, le Général fit à l'adjudant gestionnaire du ménage, qui était bien portant, et même assez "enveloppé", la remarque suivante : "Vous êtes bien gros !". Le Chef de Corps, présent bien entendu, ne put retenir un sourire et s'attira illico la réprimande : "Ne riez pas quand je fais une remarque !"

Après l'inspection, je revois encore le Général pénétrer dans le mess minuscule du bloc 24 de la Citadelle (1) et passer d'un air dédaigneux devant les plateaux chargés de verres remplis de "champagne", en commandant "une eau gazeuse". Et j'ai encore dans l'oreille la voix mal assurée du Chef de Corps : "mais mon Général, c'est frais, c'est léger !"

(1) Il s'agit bien du bâtiment où souffrirent tant de patriotes. Le mess officiers occupait la partie droite du rez-de-chaussée. J'ai personnellement été logé, comme jeune officier célibataire, dans un local situé dans l'aile gauche du même bâtiment. La partie centrale était restée divisée en cellules et n'avait reçu aucune affectation.

En guise d'épilogue, je dirai que, par la suite, le Chef de Corps est resté lieutenant-colonel jusqu'à la retraite, mais que l'algarade n'a pas empêché le major F...  de finir sa carrière comme "full" colonel, malgré son képi de facteur.



Date de mise à jour : Mardi 1er Décembre 2015