Tome V - Fascicule 5 - janvier-mars 1993


La mort d'Adrien Heine, soldat d'Eben-Emael en mai 1940

Jean-Marie LEVO


C'est dans la boîte que je trouve la photographie. Vous savez, la grande boîte en carton que chaque famille possède et dont on ne sait plus ce qu'elle pouvait bien contenir à l'origine. C'est la grande boîte où l'on dépose, génération après génération, les menus objets qui jalonnent la vie. Des faire-part de mariage et de décès, des boutons d'uniforme, la chaîne de montre de grand-père et un chapelet s'y entassent avec quelques diplômes scolaires. Tous ces souvenirs, tous ces trésors constituent souvent le patrimoine familial des gens modestes.

La photographie, du format d'une carte postale, est un portrait d'une remarquable netteté. Elle montre un jeune homme blond, en uniforme. Son regard est clair et franc, mais comme son sourire me semble triste ! Qui est-il donc ? J'interroge ma mère et elle raconte. Elle me parle de ces années d'avant la guerre et de l'homme du portrait.

Adrien Heine, c'est le voisin de la maison d'en face, c'est l'ami de la famille. Adrien, c'est le camarade, comme on dit en ce temps-là, de ses deux grands frères. Elle se souvient des soirées passées, à une époque sans télévision, à jouer aux cartes et aux dominos avec l'enjeu d'une mandarine. Adrien, le gentil, le serviable, l'éternel sourire, est de toutes les parties.

En 1936, Adrien est appelé au service militaire. Comme c'est de tradition, il se fait tirer le portrait chez un bon photographe et, bien sûr, il offre sa photo à mes oncles, ses amis. Puis c'est la guerre qui prend Adrien et mes oncles. Adrien est dans un fort. Les "L" qui, sur la photographie, ornent son uniforme, l'attestent.

Ma famille déménage et le temps passe.

La guerre se termine et mes oncles reviennent à la maison. Notre ami, lui, ne revient pas. On parle du fort d'Eben-Emael, de blessure grave, de jambe arrachée et de mort. Puis la photographie rejoint le coffre aux souvenirs. Je l'en extrais un demi-siècle plus tard.

C'est donc avec la seule richesse de cette vieille photographie que je commence la quête de cet ami, mort dix ans avant ma naissance. Il m'est aisé de découvrir son nom dans le livre "Ceux du Fort d'Eben-Emael". Il y est renseigné comme tué aux MiCA à l'aube du 10 mai 1940. Mais aussi l'armée m'ouvre ses archives, celles de son Centre de Documentation Historique (CDH) et celles de l'Office central de la Matricule (OCM).




Adrien, Germain, Louis Heine voit le jour dans la Cité ardente le 6 août 1916. Vingt ans plus tard, il y habite toujours au 28 de l'avenue Reine Élisabeth. Il est célibataire et vit avec sa maman qui est veuve. Il exerce le métier d'ajusteur.

La recrue Heine, n° 290.3540 de la matricule, entre au service actif au RFL le 29 juin 1936.

Mille neuf cent trente-six, c'est l'année de la guerre d'Espagne et des Jeux Olympiques de Berlin. C'est l'année des rexistes, des grèves et du front populaire. C'est l'année de la première Volkswagen, de la disparition de Mermoz et de la victoire au tour de France de Sylvère Maes. C'est encore l'année où un autre champion cycliste se morfond sous le béton et sous l'acier d'Eben-Emael. Les servitudes de la vie militaire empêchent Émile Masson d'enfourcher son vélo.

Voici déjà 1937 avec le bombardement de Guernica et la sortie du film "Blanche Neige" de Walt Disney. Les États-Unis ont un nouveau champion de boxe. Joe Louis est baptisé le "Bombardier noir". Le 2 mars, le soldat Heine est en subsistance à la batterie école. Le 14, le pape Pie XI, par son encyclique "Dans ma poignante inquiétude", condamne l'idéologie nazie. Le lendemain, le soldat Heine est puni de huit jours d'arrêt dans le quartier pour "Ne pas avoir signé la liste des permissions se trouvant au corps de garde". Le 20 mars, il rejoint la batterie d'Eben-Emael.

Le 4 juin, le voilà de nouveau puni de huit jours d'arrêt dans le quartier pour : "Ayant reçu communication d'un ordre d'un brigadier, avoir dit à celui-ci, en wallon, qu'il n'avait pas d'ordre à recevoir d'un bleu". Le 29 juin, le maréchal des logis TS charge le soldat Heine de réparer la ligne des patrouilles. Il fait beau ce jour-là. Son travail terminé, au lieu de rentrer aux baraquements, Adrien se couche sur le massif du fort. Cette petite sieste, il la paie de quatre jours de salle de police. En juillet, la loi sur les congés payés est votée.

Le 27, Heine reçoit ses derniers jours d'arrêt pour : "Ayant été incité par un brigadier à aller demander la libération d'un soldat qui venait d'être incarcéré pour ivresse, avoir fait partie d'un groupe de militaires allant demander au maréchal des logis de semaine de libérer le détenu". "Ça, c'est bien lui", comme dit ma mère. Il ne purge certainement pas toute sa peine car il est mis en congé illimité deux jours plus tard.

Mais ne croyez pas que mon ami est un mauvais soldat. Il a acquis les spécialités militaires de centraliste TS, de tireur de coupole 75, de tireur casemate 75 et de tireur canon 60. Il est aussi pourvoyeur de FM et de mitrailleuse. Des aptitudes particulières pour le vélo lui sont reconnues (sic).

Spirou et Batman viennent au monde en 1938, tandis que Heine effectue des rappels : du 13 au 18 juin et du 28 septembre au 20 octobre. En Allemagne, c'est l'Anschluss.

Le samedi 20 mai 1939, les travaux du canal Albert sont terminés. C'est le jour inoubliable de l'inauguration de la Grande Saison internationale de l'Eau - Liège 1939. Le 31 août, l'explosion accidentelle des ponts minés du Val-Benoît et d'Ougrée met prématurément fin à cette prestigieuse exposition.

L'orage qui a précipité la double explosion annonce un autre qui durera jusqu'au 8 mai 1945.

Le soldat n° 290.3540 de la matricule est rappelé trois fois : du 13 avril au 1er mai, du 11 juin au 31 juillet et enfin le 26 août. Quelques jours plus tard, la Pologne est envahie.

En date du 1er janvier 1940, Adrien Heine passe à la deuxième batterie d'Eben-Emael. Il ne lui reste que quelques mois à vivre. Mais cela est une autre histoire. Le héros est présenté et le décor est planté, que la tragédie commence...

Elle est bien ennuyeuse cette soirée du jeudi 9 mai 1940. Les films qui devaient être projetés dans les locaux du patronage d'Emael ne sont pas arrivés. Monsieur l'Aumônier Meesen est bien dépité devant le mécontentement des soldats. Mais la bonne nouvelle est quand même là : les permissions de cinq jours sont rétablies et c'est pour le week-end prochain.

En rentrant du fort, Adrien Heine est perdu dans ses pensées. Demain, s'il a bien compté, il en sera à son sept cent vingt-deuxième jour sous les armes. Cela devient long et la vie de garnison est tellement monotone. Faute de pouvoir mieux occuper son temps, on sera encore couché tôt ce soir. Le journal La Meuse est oublié sur la table de la chambrée. "Chamberlain restera-t-il au pouvoir ?", "Monsieur Roosevelt dément être intervenu à Rome", "L'offensive allemande arrêtée en Norvège septentrionale". Tous ces titres ne sont pas bien joyeux. Les servants des MiCA, dont Heine fait partie, logent dans un baraquement de la caserne extérieure. Ils ont passé la journée sur le fort, à leur emplacement de tir. Le soir venu, les mitrailleuses, les munitions et le matériel sont entreposés dans la chambre des soldats.

Minuit quarante, le chef de poste surgit : "Alerte réelle". Dans les couloirs du fort, les sirènes hurlent. Fébrilement, les mitrailleurs s'habillent. Personne n'y croit vraiment, c'est probablement comme la dernière fois. Mais voici qu'arrive le commandant Van der Auwera. Il confirme que c'est réellement la guerre. Voici aussi l'adjudant Dieudonné Longdoz, le chef des MiCA, qui vient prendre son personnel en charge. Il est convaincu du sérieux de l'alerte, mais il ne croit pas à la guerre.

Comme d'habitude, lors des alertes, les hommes des MiCA déménagent les baraques. Le mobilier, les documents, les vivres, les couchages, tout doit être rentré dans le fort. Les collègues de Mi Nord et de Mi Sud sont également au travail. Partout, gradés et soldats s'affairent et l'activité est intense. Les brèches dans les réseaux de barbelés sont obstruées, des chevaux de frise et des tétraèdres sont mis en place. Du côté du village, la nuit est calme : pas de lumière ni aucun bruit. À deux heures, le soldat, champion cycliste, Masson quitte ses collègues des MiCA et va se mettre, avec cinq hommes, à la disposition du chef du cantonnement à Wonck. L'adjudant Longdoz va déjeuner dans le fort.

Soudain, un coup de tonnerre déchire le silence de la nuit. Tous les regards se tournent vers le bloc V et la coupole Sud qui vient de tirer. Vingt fois, le canon tonne. Il n'y a plus de doute, c'est la guerre. Il est trois heures vingt-cinq.

Rapidement, l'adjudant rassemble ses hommes, qui s'équipent et vont déposer leurs affaires personnelles dans la caserne souterraine. Les mitrailleurs commencent l'escalade du massif en coltinant leur encombrant matériel. Lors des coups d'alerte, le raphia du filet de camouflage de la coupole et les taillis avoisinants ont pris feu. Le maréchal des logis Franco, le brigadier Boussier et le soldat Paque rejoignent la poterne d'entrée après avoir éteint l'incendie. Ils croisent Adrien Heine et ses compagnons. Quelques mots sont à peine échangés.

Les voici arrivés à l'emplacement de tir, sur le terre-plein, à quelque distance du bloc IV. Quatre épaulements sont creusés dans les coins d'un carré de vingt-cinq mètres de côté. Un peu à l'écart, se dresse la baraque, dite du génie, réservée à l'adjudant et au téléphoniste. C'est également dans ce petit abri que sont entreposés les havresacs, les deux mitrailleuses et les munitions de réserve.

Le jour n'est pas encore levé. Le ciel est rempli de vrombissements d'avions volant à haute altitude. Les armes, recouvertes d'une bâche, sont placées sur leurs trépieds, dans leurs épaulements respectifs. Chacun se presse à l'aménagement de la position.

Marcel Boîte constate que la caisse à eau de sa mitrailleuse est vide. Il va la remplir dans un trou voisin. Il prélève aussi des rouleaux de cartouches dans la baraque. Dieudonné Longdoz téléphone à l'officier de garde "Mi prêtes". Il est presque quatre heures. Avec les premières lueurs de l'aube, le ciel est redevenu silencieux. De grandes flaques de brumes stagnent sur le sol. Dans leurs trous, les soldats scrutent le ciel. Les mitrailleuses débâchées sont en position de tir. La première arme est desservie par Joseph Morelle, Jean Frédéric, Joseph Parmentier, Pierre Pasques et Pierre Pire. Autour de la deuxième arme, se tiennent Robert Servais, Léon Sluismans, Arthur Willems, Marcel Seret et Emile Prévôt. Charles Antoine, José Pairoux, Auguste Reichert et Georges Kips occupent le troisième épaulement. Enfin, René Fonbonne, Marcel Boîte et Adrien Heine sont dans le dernier trou. Au téléphone, dans la baraque, avec l'adjudant, il y a Albert Remy.

Soudain, c'est comme un glissement dans l'air, mais on ne distingue rien. Puis quelqu'un crie : "Nous sommes survolés". Et ils sont là, juste au-dessus du fort, à deux cent cinquante mètres. Neuf planeurs gris, sans aucun signe distinctif, descendent en décrivant de larges cercles. Le téléphone sonne, c'est le capitaine Hotermans qui appelle du corps de garde :

- "Longdoz, que se passe-t-il ?"

- "Des avions survolent le fort."

- "Savez-vous les identifier ?"

- "Non."

- "Qu'allez-vous faire ?"

- "Je vais tirer."

L'adjudant se précipite au-dehors et donne un strident coup de sifflet. Des chapelets de balles traçantes montent à la rencontre des avions qui sont à septante mètres à peine. Il semble y en avoir partout, le ciel en est rempli. Devant la multitude des cibles, le tir se disperse. Des armes s'enrayent et déjà les appareils touchent le sol. Un planeur se pose près de la coupole nord. Un autre plonge, juste sur la position. Son aile gauche accroche une mitrailleuse et la culbute. Le tireur, Charles Antoine, n'a que le temps de s'aplatir dans son trou. L'avion continue sa glissade et s'arrête à hauteur de la quatrième pièce. La porte de l'appareil est arrachée et les envahisseurs surgissent. La surprise est totale.

Dans le fort, les sirènes rugissent "Alerte avions". Georges Cavraine, canonnier à Visé I, se souvient : "Par la lunette de visée, je vois courir des silhouettes sur le massif du fort. Dans mon esprit, il s'agit de personnel du fort".

Aux MiCA, c'est le drame. La position est investie. L'éclatement des grenades se mêle aux rafales de mitraillettes. Un Allemand arrive au-dessus du trou de la pièce numéro quatre et tire à bout portant. Les trois occupants de l'épaulement sont touchés. Marcel Boîte, avec un indescriptible courage, pourra s'enfuir et, après avoir été encore blessé deux fois, rentrera faire rapport au fort. René Fonbonne est fait prisonnier et Adrien Heine est laissé pour mort au fond de son trou. La baraque est mitraillée. L'adjudant et le téléphoniste, blessés, sortent en rampant. Remy est achevé.

La tragédie des MiCA se termine, l'agonie du fort commence.

Bientôt les explosions des charges creuses succèdent aux tirs d'armes automatiques. De casemates en coupoles, de cloches de guet en observatoires, les Allemands entreprennent leur oeuvre de destruction et de mort. Plus tard, les blessés belges sont soignés et finalement abrités près de Mi Nord. Les tués, ou présumés tels, Remy et Heine, sont abandonnés sur place. Le 11 mai, les blessés sont évacués à l'hôpital de Maastricht.

Voilà ! Dans les rapports officiels du Centre de Documentation Historique et dans le livre des anciens compagnons d'armes d'Adrien, l'histoire s'arrête ici. Cependant l'Office central de la Matricule renseigne le soldat Heine comme décédé à l'hôpital de Maastricht le 25 mai 1940. Je veux donc en savoir plus et je contacte l'hôpital hollandais mais j'apprends que les archives de cette époque n'existent plus.

Puis, fort heureusement, Monsieur Armand Collin, qui fréquente assidûment le CLHAM, me communique l'adresse du frère d'Adrien, Henri, qui était soldat au 3e d'artillerie pendant la campagne des 18 jours. Ce dernier me reçoit bien cordialement et me confie ses souvenirs des circonstances de la mort de son frère.

Il me raconte que, le 23 mai 1940, un certain Monsieur Reps se présente chez la maman d'Adrien. Monsieur Reps est hollandais, mais il a travaillé de nombreuses années à Liège. Il est actuellement employé à l'hôpital de Maastricht. De sa propre initiative, il a fait le périlleux voyage vers la Cité ardente pour prévenir les familles de blessés.

Sans hésitation, la soeur aînée d'Adrien se met en route, avec son mari, en tandem. Le canal Albert est traversé sur une passerelle en planches. À l'hôpital, Adrien parle à sa soeur et à son beau-frère. Il soulève la couverture et dit en wallon : "Regardez ce qu'ils m'ont fait". Il a le corps tout bandé et il souffre terriblement. Il fait l'admiration de ses compagnons de chambre par son courage et son moral.

Le personnel hospitalier raconte que le blessé a été amené le 19 mai par un aumônier militaire belge, probablement celui du fort. Ce dernier, attiré par ses gémissements, l'aurait découvert dans une bouche d'aération (?).

Enroulé dans sa capote en lambeaux, il serrait entre ses dents son paquet de cigarettes. Un chirurgien allemand l'a opéré. Il a un poumon perforé par balle, il est blessé à la hanche et au bras par des éclats de grenade. Il souffre de brûlures sur presque tout le corps.

Le 11 juin, Monsieur Reps est de nouveau à Liège. Il annonce la mort d'Adrien, survenue le 25 mai. Il restitue à la famille quelques objets personnels emballés dans un mouchoir : sa carte d'identité, une pièce de cinquante francs, une photo prise sur le fort en janvier 1940 et sa carte de cassette.

Adrien est enterré à Maastricht puis son corps est rapatrié en 1950. Il repose au cimetière de Robermont, à la pelouse d'honneur.

Dans le récit de Monsieur Heine, plusieurs détails sont inexacts : l'aumônier n'était pas au fort le 19 mai, il était prisonnier en Allemagne. Il n'existe pas de bouche d'aération sur le massif d'Eben-Emael, mais peut-être s'agit-il du débouché d'infanterie de la coupole nord ? La date de relèvement du blessé, le 19 mai, est-elle exacte ? Comment aurait-il pu survivre neuf jours sans soins ?

Voilà ce que j'ai pu apprendre de mon ami, le soldat Adrien Heine, mort pour la Patrie à l'âge de vingt-trois ans, neuf mois et dix-neuf jours.


Date de mise à jour : Mardi 1er Décembre 2015