Tome V - Fascicule 5 - janvier-mars 1993


Jean-Joseph Charlier, dit "La Jambe-de-Bois", combattant de 1830

Gilbert SPOIDEN


Issu d'un milieu très modeste, Jean-Joseph Charlier naquit à Liège en 1794 et fut incorporé dans l'infanterie française à la fin de l'Empire. Mutilé sur le champ de bataille, il ne rentra dans ses foyers qu'après Waterloo. La très modique pension qu'il percevait lui permettait à peine de nourrir sa femme et ses trois enfants.

Il se mêla avec enthousiasme à l'effervescence antigouvernementale qui saisit Liège après les émeutes de Bruxelles (1). Le 3 septembre 1830, il se joignit au détachement qui partit pour Bruxelles sous les ordres de Debosse de Villenfagne et fut à l'origine de l'enlèvement à la Caserne des Écoliers des deux canons "Marie-Louise" et "Willem" (2) que les Liégeois emmenèrent dans leur marche sur la capitale.

(1) Sur la façade du Théâtre royal de Liège (Opéra), à gauche et à l'extérieur de la première arcade, est apposée une plaque sur laquelle est gravée l'inscription : "Ici, le 2 septembre 1830, à l'appel de Charles Rogier, s'enrôlèrent les premiers Volontaires liégeois de la Révolution belge. Conférence du Jeune Barreau de Liège 1931".

(2) Les canons "Marie-Louise" et "Willem" avaient été abandonnés à la Caserne des Écoliers par les Hollandais qui estimaient cette caserne trop difficile à défendre parce que située au coeur des quartiers d'Outremeuse et de Saint-Pholien. Ayant été encloués au moyen de chevilles en bois, ils furent rapidement remis en ordre de tir. Charlier s'était adjugé "Willem" (référence : BOVERIE D.D., L'histoire de Liège - la révolution de 1830 - la vie sociale à Liège de 1830 à 1914, Liège, éditions Gustave Simonis, 1975).
La caserne des Écoliers est connue actuellement sous le nom de caserne cavalier Fonck (voir l'article de Patrick HOFFSUMMER, Du Couvent des Écoliers à la Caserne Fonck, dans les Bulletins du CLHAM, tome I, fasc. 12 de janvier 1983, tome II, fasc. 1 d'avril 1983 et tome II, fasc. 5 de mars 1984).

Le 12 septembre, Charlier, treize de ses camarades et leurs deux canons furent incorporés dans l'artillerie bruxelloise. Le pilon et le titre de vétéran de l'Empire du Liégeois en firent rapidement une figure très populaire. On connaît son rôle dans les journées de septembre : pointant avec adresse, bien qu'il n'eût jamais été artilleur, un canon défendant la Place Royale, il déplaça plusieurs fois sa pièce, balayant la Place et le Parc où les Hollandais étaient venus s'enfermer, et les forçant à évacuer les maisons de la rue Royale et le Palais du Roi. Ce succès grisa quelque peu Charlier, entouré de l'adulation de la population bruxelloise.

Son retour à Liège fut un triomphe et il fut nommé capitaine d'artillerie en retraite en décembre 1830. Il se signala à nouveau en août 1831 en s'employant à mettre Liège en état de défense et en suivant une batterie de l'armée régulière, juché sur un caisson.

Il termina sa vie à Liège en 1866, presque oublié de ses contemporains. Il eut cependant des funérailles grandioses et une souscription fut ouverte en faveur de sa veuve.

Le bilan des quatre journées de combat dans Bruxelles fut lourd : 520 morts, 830 blessés et 450 prisonniers du côté hollandais, 450 tués et 1270 blessés du côté des Patriotes. Les braves qui ont laissé leur vie pour la Patrie seront inhumés le 29 septembre place Saint-Michel à Bruxelles, qui deviendra plus tard place des Martyrs.

Revenons à Liège, plus précisément à Rocourt, où s'élève le Monument aux Morts de 1830, au milieu d'une pelouse bien entretenue : "À la mémoire des Volontaires Liégeois morts au combat, héros de la Révolution". Il se dresse, pas loin de la Citadelle, au bout de la rue Jambe-de-Bois qui part de la rue Sainte-Walburge, à l'entrée de Rocourt

La lithographie populaire a ceci de particulier qu'elle place à gauche le fameux pilon de Charlier, alors qu'il était amputé de la jambe droite comme le montrent la lithographie de Madou, reproduite dans Fastes militaires du Pays de Liège, ainsi qu'une photo visible au Musée de la Vie wallonne à Liège. Se trouvent aussi dans ce musée, les décorations, le sabre et la jambe de bois de Charlier, à qui, dans l'enthousiasme du moment, on avait promis un pilon en or ou en argent, projet qui ne fut pas réalisé.

Au Musée royal de l'Armée se trouve le décret du Gouvernement provisoire signé Rogier, Gendebien et Jolly nommant Charlier au grade de capitaine d'artillerie en retraite et stipulant en outre que ses fils seront placés à l'école d'aspirants officiers.


Bibliographie

LECONTE Louis, Charlier La Jambe-de-Bois", dans les Éphémères de la Révolution de 1830, Bruxelles, 1945. Repris dans Fastes militaires du Pays de Liège, toujours en vente au CLHAM, 286 pages, avec illustrations.


Date de mise à jour : Mardi 1er Décembre 2015