Tome V - Fascicule 4 - octobre-décembre 1992


10 mai 1940. Les Spahis dans les Ardennes

Gilbert SPOIDEN


Dans son édition de la Pentecôte 1992, L'Avenir du Luxembourg nous parle des cérémonies du souvenir organisées à Saint-Hubert, en hommage aux Spahis, combattants de 1940, accourus dès le 10 mai à notre secours, dans la région de Wellin et Saint-Hubert.

Ces cérémonies ont lieu chaque année, depuis 5 ans, et servent de préliminaires au pèlerinage à La Horgne, au sud-ouest de Sedan, où la 3e brigade de Spahis, qui avait commencé la campagne dans nos Ardennes et qui était commandée par le colonel Marc, s'illustra le 15 mai 1940, face aux bataillons de Richter et Von Stüdnitz de la 1 PzDiv, au prix de très lourdes pertes.

Les autorités et associations patriotiques se rassemblent depuis 1987 au pied du monument, où une plaque commémorative a été apposée.

Cette année. Monsieur Guy Maizières, maire de La Horgne, a rappelé la mission de sacrifice de la 3e brigade de Spahis qui, du 15 mai 1940 à 09.00 h au 15 mai 1940 à 17.00 h, a affronté l'ennemi, perdant plus de 600 hommes, dont deux chefs de corps.

Il a parlé de son intention de créer une chaîne du Souvenir et de la Reconnaissance appelée à devenir européenne.

Le bourgmestre de Saint-Hubert, Claude Bonmariage, a évoqué la volonté commune de perpétuer le souvenir de ces hommes venus d'Afrique, qui s'était déjà manifestée dans sa cité par la pose de la plaque commémorative et l'érection du Mémorial au Marocain à Poix-Saint-Hubert.

Étaient présents à cette manifestation d'hommage, le vice-président provincial de la FNC, Monsieur Leroy et le secrétaire fédéral, Monsieur Vasseur.

Monsieur Debart de Corbion, vice-président de l'Association des "Amis de La Horgne" s'était chargé de l'acheminement des flambeaux allumés par deux anciens Spahis, de Saint-Hubert à Bouillon, la flamme du souvenir devant rejoindre La Horgne pour les cérémonies du lendemain, dans cette commune française si durement éprouvée durant les combats du 15 mai.

C'est la jeune sportive de 13 ans, Valérie Damien de Rochehaut, championne provinciale minimes 1990 en cross country, qui quitta Saint-Hubert avec le flambeau.

Notons aussi qu'un arrêt d'hommage au Monument "Le Marocain" fut observé à Poix, à la mémoire du premier Spahi mort lors d'un mitraillage aérien, le 11 mai 1940, alors que le mouvement de repli de la 3e brigade de Spahis venait de commencer.

Outre le bourgmestre de Saint-Hubert et ses échevins, des délégations des communes de Wellin et de Bouillon assistèrent aux cérémonies de La Horgne.

Ce jumelage patriotique Wellin - Saint-Hubert - Bouillon - La Horgne particulièrement émouvant m'incite à rechercher pour nos lecteurs les données historiques propres à illustrer les faits d'armes ainsi commémorés.

La 3e brigade de Spahis (3e BS) était commandée par le colonel Marc, qui fut grièvement blessé à La Horgne.

Elle comprenait :

- Le 2e régiment de Spahis algériens (2e RSA), sous les ordres du colonel Burnol, tué au combat.

- Le 2e régiment de Spahis marocains (2e RSM) sous les ordres du colonel Geoffroy tué au combat.

La veille du 10 mai, la 3e BS occupait des cantonnements au nord et au nord-est de la région de Mézières-Charleville. Elle avait sous ses ordres le 41e escadron du 1er Chasseurs à Cheval (41e/1er ChCh) et le 41e escadron du 19e Dragons (41e/19e Dr).

La 3e BS était la Grande Unité d'extrême droite de la cavalerie de la 9e armée française du général Corap. C'était une brigade à cheval plus lente que les deux divisions légères de cavalerie (DLC) qui l'encadraient, la 1ère DLC de la 9e armée, à gauche, et la 5e DLC de la 2e armée Hutzinger, à droite.

Elle devait progresser de Montherme en direction de Saint-Hubert entre les limites suivantes :

Au nord (1ère DLC) : Dion, Javingue, Halma, Tellin, Grupont, Champlon.

Au sud (5e DLC) : Alle, Cornimont, Carlsbourg, Opont, Libin.

Elle marche selon deux itinéraires : le 2e RSA à gauche, le 2e RSM à droite. Elle a pour premier objectif la Lomme entre Mirwart et Val-De-Poix.

Ce 10 mai, à 10.30 h, les Français ont dépassé Gedinne. Vers 15.30 h, la 3e BS dépasse la voie ferrée Gedinne-Bertrix. Vers 18.00 h, elle atteint la Lesse et, à 20.30 h, des éléments avancés sont sur la Lomme.

Le 10 mai 1940, la 3e BS n'a pas de contact avec l'ennemi.

Elle consolide sa position dans la matinée du 11 mai. Le 2e RSA tient Mirwart, le bois de Transinne et Daverdisse. Le 2e RSM est à Poix-Saint-Hubert et à Maissin.

Dans l'après-midi, le repli de la 5e DLC entraîne celui de la 3e BS qui se replie sur la Semois où elle arrive vers 20 h.

À minuit, elle occupe une position de Montherme à Sugny.

À l'aube du 11 mai, il n'y a plus de Chasseurs ardennais dans la région sud de l'Ardenne. Ceux-ci se sont repliés, conformément aux ordres reçus, durant la nuit, vers la position d'arrière-garde au sud de la Meuse à Huy.

Seuls les Français mènent le combat retardateur dans nos Ardennes du sud.

Les Allemands progressent dangereusement et arrivent sur la Semois à Bouillon (1ère Pz) à 18.15 h.

La 3e BS se replie en conséquence derrière la Meuse, par les ponts de Montey-Notre-Dame, Letheux et Lumes. Elle commence son mouvement dès 03.30 h.

Le 2e RSA s'installe à l'ouest de Mézières, le 2e RSM entre Mézières et Poix-Terron.

La 3e BS passe aux ordres du XLIe corps de forteresse et reçoit l'ordre de repartir vers l'avant vers La Granville qu'elle occupe vers 18.00 h.

Le 13 mai, elle se replie sur ordre et occupe le bois de Touligny, à 2 km au nord-est de Poix-Terron.

Le 14 mai, elle est rattachée à la 53e DI, donnée le 12 mai par le général Georges, commandant le front nord-est, à la 9e armée pour renforcer sa droite et colmater la brèche qui s'est créée entre la 2e armée et la 9e armée.

Signalons que la 53e DI est une division de série B, nullement préparée à la bataille.

La 3e BS reçoit l'ordre de défendre le canal des Ardennes, face à l'est, à Omicourt. Elle se heurte aux éléments avancés ennemis venant de Sedan, à Vendresse et à l'est de Villers-le-Tilleul.

Dans la nuit du 14 au 15 mai, les Spahis reçoivent l'ordre de mettre La Horgne en état de défense et d'y organiser une position d'arrêt à 800 m au sud du village.

Dès 08.00 h, les IIIe et Ier bataillons du régiment de fusiliers n° 1 de la 1ère Division Panzer du général Guderian venant de Singly sont au contact.

La 3e BS s'est barricadée dans La Horgne. Chaque ferme est transformée en blockhaus. Un PC de corps est dans l'église, armé d'un canon antichar de 25 tirant par un trou pratiqué dans le mur.

L'attaque ennemie démarre à 09.00 h. Les Allemands doivent réduire un par un chaque point de résistance. Huit heures durant, la bataille fait rage. Les pertes sont nombreuses de part et d'autre. Au soir du combat, on dénombrera 610 disparus sur les effectifs de la brigade.

Berben et Iselin écriront dans Les Panzers passent la Meuse, à propos de cette journée noire pour la 3e BS : "La 3e brigade de Spahis s'est entièrement sacrifiée."

Hommage soit rendu à ces vaillants combattants dont beaucoup reposent dans le petit cimetière de La Horgne, que j'ai visité récemment avec émotion et recueillement. Gloria Victis !

Humbles héros oubliés de la grande tourmente de 1940, il fallut attendre 1950 et 1956 pour que l'État français les sortent enfin de l'ombre et mette en lumière leur vaillance et leur esprit de sacrifice.


Citation du 2e Spahis algériens

Citation à l'ordre de l'armée, le 24 octobre 1950, par ordre n° 2116/C, signé par M. Max Lejeune, Secrétaire d'État aux Forces armées (Guerre).

"Régiment au brillant passé africain, a accompli au cours des tragiques journées du printemps 1940, sous les ordres du Colonel Burnol, un des plus glorieux faits d'armes de la Cavalerie française, arrachant à ses ennemis eux-mêmes, au soir de la bataille, l'hommage de leur admiration.

"Le 14 mai 1940, après quatre jours de combats incessants, a reçu la mission de tenir le village et le carrefour de La Horgne.

"Le 15 mai, attaqué dès les premières heures par un ennemi disposant d'une supériorité totale en hommes et en matériel, a résisté sans faiblir aux assauts répétés de la division blindée Westfalen à laquelle il a infligé des pertes sévères.

"Luttant pied à pied, pendant dix heures, au milieu des ruines fumantes de La Horgne, contre-attaquant à plusieurs reprises pour éviter l'encerclement, s'est laissé écraser sur place plutôt que de reculer, jusqu'à épuisement total de ses munitions.

"A perdu au cours de ce combat 14 officiers et 490 gradés ou Spahis, dont le chef de corps, tué en faisant le coup de feu au milieu d'une poignée d'hommes, au cours d'une ultime tentative de percée.

"A reçu, à 18 heures, dans la personne de quelques rescapés, les honneurs de la guerre, sur le terrain de l'action.

La présente citation comporte l'attribution de la Croix de Guerre avec palme.


Citation du 2e Spahis marocains

Ordre n° 2.259/C du 13 juin 1956.

"Magnifique régiment qui, sous l'impulsion énergique de son chef, le Colonel Geoffroy, a, le 14 mai 1940, après quatre jours de combat en retraite, reçu mission de défendre le village de La Horgne.

"Le 15 mai, attaqué par un ennemi disposant d'une supériorité totale en hommes et en matériel, a résisté sans faiblir à l'assaillant en lui infligeant des pertes sévères. Contre-attaquant à plusieurs reprises pour éviter l'encerclement, n'a cessé la lutte qu'après épuisement complet des munitions. A perdu au cours des combats 10 officiers dont le chef de corps et 240 hommes.

"Son héroïque résistance a forcé l'admiration de l'adversaire qui, spontanément, sur le terrain de faction, lui a rendu les honneurs militaires.

Cette citation comporte l'attribution de la Croix de Guerre avec palme.


Un petit musée a été créé récemment dans la commune de La Horgne. Il commémore le souvenir de ces deux régiments africains "Marrakech" (2 RSM) et Tlemcen (2 RSA), incomplets en effectifs et en armement, épuisés par les marches et les combats retardateurs, à cheval, presque sans moyens devant un adversaire agressif et puissamment armé, qui tinrent la gageure d'arrêter la progression ennemie pendant plus de 10 heures, au prix de pertes effroyables en hommes et en montures.

J'invite nos membres à visiter un jour prochain le site légendaire, son monument aux Spahis victimes du devoir, sa table d'orientation où l'on peut reconstituer la bataille et son musée bien agencé.

Ils pourront, comme je l'ai fait il y a peu, y méditer la sentence de François Ier : "Rien n'est pis que la guerre si ce n'est le déshonneur, l'esclavage ou l'absurde vengeance".


Bibliographie

La campagne de mai 1940 en Belgique. La 3e Brigade de Spahis dans nos Ardennes, les 10, 11 et 12 mai, par A. BIKAR, Lt-Col. Hre., ancien chef de la Section historique des Forces armées belges.

Troisième brigade de Spahis 1940, Journal de marche du 10 au 15 mai 1940, reconstitué en captivité par le colonel MARC, commandant la 3e BS.


Date de mise à jour : Lundi 30 Novembre 2015