Tome V - Fascicule 4 - octobre-décembre 1992


Le rôle des fortifications permanentes dans la défense territoriale belge 1830-1914

R. GILS


Traduction d'un article de la revue Vesting, périodique du Simon Stevinstichting, année 1992, numéro 1, avec l'autorisation de l'auteur, que nous remercions d'autant plus vivement qu'il a amélioré cette traduction.


Après les guerres napoléoniennes, il est admis comme principe que la défense du territoire doit avant tout reposer sur l'organisation d'une forte armée de campagne. Les fortifications permanentes sont rejetées au deuxième plan et n'ont plus de sens que dans la mesure où elles facilitent les opérations de son armée propre et gênent les opérations de l'armée ennemie.

L'implantation des fortifications sur le territoire se fait alors également en fonction de l'emploi envisagé de l'armée de campagne.

Nous envisagerons le rôle des fortifications belges en fonction des différentes conceptions de défense entre 1830 et 1914.


1830 - 1850

Après la révolution de 1830, notre pays hérite de la période hollandaise la "Barrière Wellington", construite sous l'impulsion des Britanniques. Elle consiste en 19 places fortes/forteresses, qui, toutes, interceptent les voies de communication avec la France et forment en conséquence une barrière à l'exception de trois (1).

(1) À l'exception de Lille-Courtrai (via Mouscron), Condé-Ronse (via Leuze) et Longwy-la-Meuse (via Arlon).

Contre la Hollande, ces fortifications ne sont pas utiles. Entre Anvers et Maastricht, il n'y pas de fortifications qui protègent le centre du pays.

Il existe la ligne Rupel - Nethe - Dyle - Demer, mais seuls Hasselt et Lierre ont conservé quelques restes de leurs anciennes enceintes. Dans le nord, la Campine constitue une région difficile à défendre. D'ailleurs, pendant la campagne des 10 jours de 1831, elle n'arrêtera pas les Hollandais.

En 1835, Hasselt et Lierre sont protégées contre une attaque par surprise et des fortifications de campagne voient le jour à Grobbendonck, Herenthals et Westerloo. Il existe également des plans pour des fortifications à Lierre, Malines, Hasselt, Diest, Aarschot et Zammel (2). Pour la défense de la frontière, l'armée de campagne est concentrée pendant l'été dans un camp près de Montaigu, plus tard près de Beverlo. En même temps que les fortifications le long de la frontière française, ce concept de défense est appelé "Système de lignes de places fortes parallèles à la frontière". Après la paix de 1839, l'intérêt pour la défense de la frontière nord disparaît et seule Diest continuera à être fortifiée (1837-1855). Cette fortification doit assurer la liaison avec une armée de secours en provenance de la vallée mosane.

(2) Près de Westerlo, à l'embouchure de la Laak dans la Grande Nethe. En 1824, le capitaine-ingénieur hollandais Ninaber avait cherché un emplacement pour une fortification capitale près d'Oosterlo.

En raison du fait que les grandes puissances sont convaincues que la Belgique est un trop petit pays pour se défendre seul avec succès contre la France et craignant qu'en cas de conflit les armées françaises n'investissent et ne s'installent dans certaines places fortes - avec le problème de les en chasser de nouveau - une "Convention des Forteresses" avait déjà été signée le 14 décembre 1831, par laquelle la Belgique s'engageait à démanteler les fortifications à Menin, Ath, Mons, Philippeville et Mariembourg. Toutefois, en raison de la guerre avec la Hollande, notre pays demanda et obtint un sursis et le sursis devint remise.

Par le Traité des XXIV Articles, la neutralité fut imposée à la Belgique et notre indépendance garantie par les grandes puissances. Cela implique que notre neutralité doit être défendue par les armes, par nos propres troupes, en attendant le secours des garants. Malheureusement, cela n'apparaissait pas de façon expresse dans le traité, ce qui, pour beaucoup, constituera une excuse pour freiner les efforts nécessaires à une défense du territoire efficace.

Maintenant que les difficultés avec notre voisin du nord sont derrière nous, l'ennemi potentiel redevient la France. Ceci pour des raisons historiques comme les guerres des XVIIe et XVIIIe siècles, mais il existe aussi en France une idée d'annexion et de revanche, entendue ça et là, et même sensible, comme en 1848, lors de l'affaire de "Risquons-Tout" (3).

(3) Hameau près de Mouscron où un détachement belge avait dispersé une dénommée "Légion belge" (une troupe d'un effectif de 2000 hommes payés, équipés et transportés par les Français).

Entretenir les places fortes de la Barrière Wellington coûte très cher et les occuper toutes et les défendre en cas de conflit n'est pas réalisable. En plus, le jeune État belge réalise un vaste programme de construction de ponts, routes et chemins de fer, de sorte que la barrière devient bientôt un fardeau, d'autant plus que des fortifications devraient être construites en complément... Les fortifications existantes sont maintenues provisoirement, mais entre 1847 et 1851, plusieurs commissions sont chargées de l'étude de la défense nationale (4). Le résultat en est la conception défensive de 1851.

(4) Créées par A.R. du 15 septembre 1847, A.R. du 1er mars 1851 et A.R. du 14 octobre 1851.


1851

Le concept est basé sur la défense pied à pied du territoire. On reconnaît que la Belgique n'est pas en état de se mesurer seule avec, par exemple, la France ou la Prusse. Mais, parce qu'une agression contre la Belgique neutre serait considérée par les autres garants comme une déclaration de guerre contre eux, on arrive à la conclusion que l'agresseur ne pourrait diriger qu'une partie de ses forces contre la Belgique, d'où chances accrues pour nous de nous défendre avec succès. Il serait imprudent de mettre l'armée de campagne en oeuvre pour une bataille décisive et on estime qu'il est préférable de mener des actions retardatrices pour gagner du temps, suffisamment pour permettre la jonction des armées des garants avec la nôtre. L'étude des lignes de défense, pour permettre cette jonction, amène la commission sur la Meuse et l'Escaut et leurs fortifications. Elle reconnaissait la nécessité de camps retranchés à Aarschot et Malines.

Comme suite à ces études, on maintient les places fortes suivantes :

- sur la Meuse : Liège, Huy, Namur et Dinant ;

- sur l'Escaut : Tournai, Audenaerde, Gand, Termonde et Anvers ;

- entre les deux, au sud : Mons et Charleroi ;

- entre les deux, au nord : Diest et des travaux de campagne à Aarschot et Malines ;

- comme défense côtière (et lieu de débarquement des Anglais) : Ostende et (provisoirement) Nieuport sont maintenus.

Les places suivantes sont abandonnées : Ypres (en 1853), Ath, Philippeville, Mariembourg et Bouillon. Nieuport sera démantelé en 1856.

En cas d'attaque venant du sud, le gouvernement se retire à Anvers ; en cas d'attaque venant de l'est, il a le choix entre Mons et Anvers. L'armée de campagne, avec sa base opérationnelle à Anvers, défend le pays pied à pied, en faisant front le plus souvent possible pour retarder l'ennemi. Une bataille n'est envisagée que si le rapport des forces est favorable et la retraite vers Anvers préservée. En cas de revers, l'armée de campagne se retire derrière la ligne Escaut - Rupel - Dyle - Demer défendue par les têtes de pont de Gand, Termonde, Malines, Aarschot et Diest. Enfin, l'armée de campagne peut trouver refuge dans le camp retranché d'Anvers, d'où, après renfort des garants, elle peut à nouveau intervenir offensivement. Cette conception est également connue comme "Système de lignes de places fortes perpendiculaires à la frontière".


1859

Les études en rapport avec le camp retranché d'Anvers ont comme résultat une conception de défense qui concentre pratiquement tous les moyens autour d'un grand camp retranché qui forme à la fois base opérationnelle et réduit national. Un grand nombre de places fortes peuvent donc être abandonnées.

Le concept s'articule comme suit :

1. Une ligne de défense sur la ligne Rupel - Dyle - Demer s'appuyant sur Diest et l'Escaut et des travaux de campagne dans les têtes de pont de Malines et Aarschot.

2. Un réduit national pour le gouvernement et l'armée, basé sur une place fortifiée d'Anvers étendue, à la fois base de ravitaillement et pivot de manoeuvre.

3. Une ligne de manoeuvre sur l'Escaut depuis Rupelmonde et surveillé par la place de Termonde et la Citadelle de Gand. Cette ligne de manoeuvre doit permettre à l'armée de campagne de rester maîtresse des deux rives de l'Escaut à Anvers (pour, par exemple, traverser l'Escaut près de Termonde et attaquer sur la rive droite, l'ennemi investissant Anvers) et assurer la liaison avec la mer, sans devoir emprunter l'Escaut maritime.

4. Sur la Meuse, la Citadelle de Namur et la Citadelle et la Chartreuse de Liège sont maintenues. Diest doit assurer la sécurité des communications avec l'est.

Sont abandonnées les places fortes d'Ostende (1865), Audenarde, Tournai, Mons, Charleroi, Dinant et Huy.

En cas de conflit, le gouvernement se retire à Anvers. L'armée va à la rencontre de l'assaillant, livre des actions retardatrices, sans se laisser accrocher, se retire derrière la ligne Rupel - Dyle - Demer et enfin rejoint le réduit national, pour y offrir une résistance active jusqu'à l'arrivée des garants. Cette conception est aussi appelée "Système dit de la grande enceinte".

En 1868, l'édification d'un camp retranché sur la rive gauche d'Anvers entraîne l'abandon de la Citadelle de Gand et Termonde est transformée en double tête de pont.

Après 1876, compte tenu de la portée accrue de l'artillerie, la principale défense du réduit national est déplacée de la ceinture des forts vers la ligne Rupel - Nethe et les forts de têtes de pont de Lierre, Walem et Steendorp sont construits.

La guerre franco-allemande de 1870 entraîne avec elle une autre sorte de danger, notamment qu'un des belligérants se rue à travers notre pays (5).

(5) Quand une armée française est encerclée à Sedan en 1870, la question est posée de savoir si on essayerait de traverser la Belgique en direction de Lille. La conclusion éclata clairement : "Envahir la Belgique ce serait s'attirer 70.000 ennemis de plus".

Pour défendre militairement notre neutralité, deux armées sont constituées : l'Armée d'Observation à la frontière et l'Armée d'Anvers. La Citadelle de Gand qui avait déjà été désarmée, mais était encore intacte, fut remise en état de défense et mise seulement hors service définitivement après 1870.


1887

La guerre de 1870 change profondément la situation militaire et politique en Europe de l'Ouest.

Très vite, aussi bien la France que l'Allemagne renforcent leurs nouvelles frontières. Ainsi les Français fortifient la région Verdun - Toul et Épinal - Belfort, de telle façon que seules deux ouvertures subsistent : "La trouée des Charmes" et "La trouée de Stenay" (6).

(6) La "Trouée de Belfort", appelée également "Porte de Bourgogne", entre Belfort et la frontière suisse fut fermée par des fortifications par les Français.

Les Allemands fortifient Thionville, Metz et Strasbourg et disposent au-delà des passages fortifiés du Rhin. Une attaque frontale est de ce fait rendue très difficile et une manoeuvre par l'aile gauche à travers notre pays vraisemblable.

Notre pays ne craint plus maintenant une politique française d'annexion mais bien - le revanchisme verbal français nous fait craindre le pire - la ruée d'un des partis à travers notre pays. Initialement, on craint encore le plus la France mais, après la disparition de Bismarck en 1892, l'Empire allemand va mener une politique assez agressive et imprudente, si bien que la perception du danger va changer lentement.

Notre neutralité nous oblige, en cas de franchissement de la frontière, à livrer une résistance active.

La vallée mosane, prolongée par la Sambre et l'Oise, est une voie d'invasion historique et forme un couloir, vers Paris d'un côté, vers le Rhin, entre Cologne et Wesel d'autre part. Le plan prend forme d'établir sur la Meuse, à Liège et à Namur, deux positions fortifiées, avec comme but :

- interdire l'usage de la Sambre et de la Meuse comme chemin d'invasion ;

- former des points d'appui pour l'armée de campagne, d'où elle peut opérer sur les deux rives de la Meuse (7).

(7) Très plausible compte tenu des effectifs des armées en cette période :
Sadowa : 220.000 Autrichiens et Saxons contre 215.000 Prussiens ;
Gravelotte : 120.000 Français contre 200.000 Prussiens ;
Sedan : 130.000 Français contre 200.000 Prussiens.

Les positions fortifiées de Liège et de Namur restent limitées à une ceinture de forts, sans enceinte.

Pour ne pas être considéré, à la Conférence de la Paix, comme belligérant, il serait imprudent de réunir notre armée avec celle de l'un des partis.

La conception de défense de 1887 est la suivante : la réunion de l'armée de campagne dans le centre du pays avec comme base d'opération Anvers. L'armée peut opérer à partir de trois positions fortifiées et peut éventuellement recevoir en renfort une armée de secours. Notre armée a comme mission de menacer le flanc de l'armée ennemie qui traverse notre pays. En cas de défaite, il reste Anvers, le Réduit National. En aucun cas, une armée de campagne ne quitte le territoire national.

Les Citadelles de Namur et de Liège, de même que la Chartreuse, sont déclassées en 1891, mais Huy est à nouveau remis en service et modernisé comme fort d'arrêt pour les deux ponts de la Meuse dans cette ville. Diest et Termonde, non conçus pour résister aux obus torpilles, restent provisoirement encore en service. En 1895, l'enceinte de Diest est démantelée et, en 1906, la Citadelle. La même année, Termonde est aussi abandonnée comme place forte.

L'extension de la position fortifiée d'Anvers après 1906 ne change rien en fait à la conception de défense.

L'extension continuelle des armées rend incertaine l'utilisation de Liège et Namur par notre armée comme pivot de manoeuvre. Une extension des effectifs de l'armée à 200.000 hommes s'impose, mais cela suppose l'adaptation du principe du service militaire généralisé qui se fera attendre jusqu'en 1913... trop tard en fait pour apporter beaucoup de poids dans la balance.

Dès le déclenchement du conflit en 1914, il n'est dès lors pas étonnant que Liège et Namur sont abandonnés à leur sort et que l'armée belge s'installe en attente derrière la Gette. Devant la supériorité ennemie, il apparaît sage de se retrancher dans le réduit national, en attendant l'aide des garants qui, à l'exception d'une division anglaise de marine, ne viendra pas.

L'arrivée de renforts par la mer est exclue, parce que la Hollande interdit l'usage du fleuve par les belligérants. Le corridor du Pays de Waes doit donc rester ouvert et, dès qu'il est menacé, cela signifie que le sort de la position fortifiée est scellé et que l'armée abandonne le réduit national.


Conclusion

La résistance des fortifications belges en 1914 fut désespérément faible. La même chose peut être dite des fortifications françaises. Celles des Allemands ne furent pas mises à l'épreuve. Les causes en sont la mobilité et la puissance de feu des armées et l'évolution rapide de la technologie militaire qui fait que les fortifications vieillissent vite.


Bibliographie

DUVIVIER H., "Du rôle de l'armée de campagne et des forteresses belges en 1914", dans BBSM (Bulletin belge de Sciences militaires), mars-octobre 1928.

DE RYCKEL, Historique de l'établissement militaire de la Belgique, 1907.

BRIALMONT, Considérations politiques et militaires sur la Belgique, 1851 - 1861 - 1863.

BRIALMONT, Traité de fortification polygonale, 1869.

BRIALMONT, Les fortifications d'Anvers...

BRIALMONT, Les fortifications de la Meuse, 1887.


Date de mise à jour : Lundi 30 Novembre 2015