Tome V - Fascicule 4 - octobre-décembre 1992


Récit d'un combattant 1940-1945

Roger JAUMOULLE


Déclaré bon pour le service, je suis désigné pour le régiment de forteresse de Namur, en abrégé RFN, pour 17 mois de service actif, et affecté au fort de Marchovelette lequel, avec d'autres, fait partie de la position fortifiée de Namur.

Le 31 janvier 1938, après être descendu du train à la gare de Namur, puis avoir pris le tram à vapeur - ligne Namur-Hannut - c'est l'arrivée au fort avant midi avec hébergement dans les baraquements en bois...

Après un mois d'instruction - par temps de neige et froid de canard - c'est la fièvre et la scarlatine... ! Comme il s'agit d'une maladie contagieuse, je suis soigné à l'hôpital militaire de Namur pendant deux mois, puis renvoyé à la maison encore pour deux mois, en convalescence. Pendant ce temps, j'ai pris quatre mois de retard pour l'instruction.

Mais à l'armée, tout a été prévu : lorsque je réintègre le régiment, je suis pris en charge par un gradé pour l'instruction en plaine ainsi qu'à l'intérieur du fort. Pour celle-ci, explications du fonctionnement de la coupole GP 75 (grande portée), des autres coupoles ainsi que des casemates à mitrailleuses. En fait, j'ai reçu une instruction de luxe... ce qui me vaut d'être désigné pour la coupole GP comme chargeur-tireur, car le soldat, à l'intérieur du fort, doit être capable d'assumer plusieurs fonctions.

Le temps passe et, le 30 juin 1939, c'est la fin du service. Malheureusement, il n'est pas question de libération car le PPR (pied de paix renforcé) nous maintiendra sous les drapeaux jusqu'au 10 mai 1940...

Entre-temps la vie s'organise, car après une convocation auprès du commandant du fort, je suis désigné avec d'autres pour faire partie de l'AT (artillerie de tranchée) et rejoindre le fort d'Anloy, chargé de tout le barda, fusil compris, par nos propres moyens... Nous formons une section de 10 hommes, avec un obusier qui tire des obus à ailettes, dont la seule caractéristique est l'imprécision totale du tir... ! Nous en ferons l'expérience.

Casernés à la ferme Tillieux, à Limoy, entre les forts d'Andoy et de Maizeret, on nous désigne un emplacement à l'entrée d'un bois. Peu après, on creuse un trou de la forme d'un quadrilatère de 4 m sur 4 m, profond de 2 m, pour y recevoir les munitions qui arriveront au compte-gouttes... (je signale qu'il s'agit d'un obusier ayant servi en 14-18 !). Le trou n'ayant aucune protection, inutile d'ajouter qu'à la fonte des neiges, il y aura 50 cm d'eau, mais que nous importe cet inconvénient : nous possédons tous nos "bottes personnelles".

Peu de temps après notre arrivée à Limoy, on nous désigne une petite maison vide à Andoy, à... 3 km de la position. La maison est vide, sauf un vieux poèle qui nous rendra bien des services, et surtout de la chaleur.

Nous fabriquons des lits de fortune avec des planches récupérées à droite et à gauche ; c'est mieux qu'à même le sol.

Possédant un diplôme de boucher-charcutier, me voilà désigné pour la cuisine et l'entretien de la maison, avec la conséquence d'être exempt du travail sur la position mais de devoir m'y rendre pour y porter le dîner. Sur la photo de la petite maison à Andoy, on peut remarquer que j'y exerce une nouvelle profession : celle de barbier ; il n'y a pas de sot métier !

Et c'est le 10 mai 1940. Bien informés sur les événements par notre radio personnelle, nous rassemblons toutes nos affaires et nous nous installons sur la position pour y remarquer qu'un arbre gêne complètement la vue.

Après quelques tirs, nous nous rendons compte qu'il nous est impossible de l'abattre et comprenons seulement que, pour toucher un char ennemi, il nous faudra non pas de l'adresse, mais une chance inouïe.

Le 14 mai 1940, nous recevons l'ordre d'abandonner la position et de charger tout le matériel (sauf les munitions !!!) sur un camion.

Possédant nos vélos personnels, nous sommes désignés à cinq hommes pour démonter la ligne téléphonique qui nous relie au commandement. Il est plus que temps d'obéir aux ordres car nous entendons au loin un drôle de bruit de moteur, qui n'est pas celui d'un camion. Les chars allemands sont au carrefour Quinaux. Nous dévalons à toute vitesse à travers bois vers la Meuse, passons le pont de Jambes terriblement encombré, traversons la ville et nous sommes les derniers à passer le pont de Salzinnes car, quelques centaines de mètres plus loin, nous entendrons le fracas de l'explosion...

Sur la route de Charleroi, face aux ateliers de Ronet, c'est le baptême du feu (mitraillage par des avions allemands) et il y en aura d'autres, avec abandon du vélo au milieu de la route et plongée dans les fossés.

Arrivés au point de ralliement - centre de Mornimont - à l'effet d'y reprendre le camion, première et immense déception : de camion point, et nous ne le reverrons jamais (après la guerre, on a dit, sans contrôle possible, que le camion aurait sauté sur une mine, généreusement placée par nos amis marocains).

Nous sommes donc, avec mes quatre copains, dans l'obligation de continuer notre route à vélo dans un incroyable désordre. Les nouvelles, mauvaises, circulent à vitesse accélérée. Nous n'irons pas loin, car à Tamines, nous sommes arrêtés par les Marocains - ils sont partout aux mauvais endroits. Cinq soldats belges à vélo et sans arme, il faut avouer que c'est louche et il faudra l'arrivée d'un lieutenant français qui, après explications et vérification des cartes d'identité, nous permettra de continuer notre route.

La nuit tombe vite. Après avoir trouvé une maison vide dans les environs de Charleroi, et des vivres - c'est le premier repas de la journée, premier bain dans une vraie baignoire et un sommeil lourd de fatigue jusqu'au lendemain matin.

La frontière française passée, c'est l'arrivée à Douai, incroyablement encombrée de civils et de militaires et où un sous-officier français nous guide vers une caserne où il y a rassemblement des militaires belges. Mais après un sévère bombardement, c'est la débandade à nouveau et la disparition de trois de nos camarades. Je reste avec Dalcq pour la suite des événements.

Comme on ne s'occupe plus de nous, nous reprenons la route de la Belgique après avoir essuyé plusieurs bombardements et mitraillages par les Stukas, pour constater que ces routes sont encombrées d'un innombrable matériel anglais abandonné à la sauvette.

Nous commençons à comprendre la réalité des choses...

Après avoir logé un peu partout, dans des étables et des prairies, c'est l'arrivée aux environs de Torhout, en pleine fournaise. On entend des tirs de canons de tous côtés.

Le 26 mai 1940, nous sommes réquisitionnés comme artilleurs, puis pour remplacer des troupes en première ligne, et cela, toujours sans fusil. Puis c'est le 28 mai et la capitulation...

C'est à ce moment que nous rencontrons les premiers Allemands, montant en ligne en bras de chemises, accrochés au coude à coude et chantant à tue-tête... c'est plus impressionnant que leurs armes !!! Comme ils nous ont dépassés, nous espérons ne pas être prisonniers.

Le soir, nous cherchons un abri dans une église et à un certain moment, mon camarade Dalcq me dit qu'il a faim et qu'il faut trouver de quoi manger. Je m'endors, accablé de fatigue. Le lendemain matin, il n'est pas rentré et je ne le reverrai plus qu'après la guerre, en 1945, car il est prisonnier...

Je décide de sortir de l'église et je rencontre un officier belge qui est précisément à la recherche des soldats perdus ; il me dit que je dois me rendre dans l'usine de filature dont je n'ai pas conservé le nom, où l'on rassemble les soldats de toutes nationalités. On m'oblige à déposer mon vélo - en fait, c'est celui de mon frère, nouvellement acheté en 1938 - chez un particulier affirmant que je le retrouverai dès ma libération (!).

Le lendemain, les Belges seuls doivent sortir de l'usine, car nous devons prendre chacun trois chevaux français pour les conduire de pâture en pâture dans les villages voisins. Pendant ces quelques jours, nous sommes logés et nourris dans une école. Le 10 juin 1940, nous embarquons les chevaux dans un train en partance pour l'Allemagne.

Le 11 juin, les Flamands sont libérés... au grand dam des cinq wallons restants. Enfin, le lieutenant (flamand) nous confie qu'il essaye de nous faire libérer par tous les moyens, ce qui sera fait le 12 juin. Nous nous présentons devant un colonel allemand et, sans un mot, nous recevons un papier confirmant notre libération. Retourné auprès du particulier détenteur de mon vélo, j'y apprend que les Allemands auraient pris ce vélo...

À 9 heures du matin, je suis seul sur la route vers Bruxelles ; je fais du stop, une charrette d'abord, une camionnette de marchand de bière ensuite, qui me conduit à Bruxelles. Je traverse la ville, étonné de me trouver seul en uniforme belge. Personne ne m'inquiète, ni dans un sens, ni dans l'autre, et, après avoir pris le tram à la place Rouppe pour Wavre, puis Jodoigne, je suis chargé par un camion jusque Jauche. Les 5 derniers kilomètres à pied me paraissent terriblement légers et c'est la rentrée à la maison (*) vers 18 h, heureux de retrouver mes parents sains et saufs, après 29 mois à l'armée sans interruption. Certains de mes camarades n'ont pas eu cette chance.

(*) M. Jaumoulle habitait à Autre-Église.

Seule ombre au tableau, mon jeune frère, entré au service militaire le 15 avril 1940, n'est pas rentré et on est sans nouvelles depuis le 20 avril... Il rentrera le 1er août 1940, après une singulière odyssée en France (prisonnier aux environs de Bar-sur-Seine), mais ceci c'est une autre histoire !


Date de mise à jour : Lundi 30 Novembre 2015