Tome V - Fascicule 3 - juillet-septembre 1992


Le scoutisme et la guerre dans un village du namurois

André GANY


1. Introduction

En 1937, alors que se profile à l'est la montée du péril, c'est surtout la guerre d'Espagne qui fait l'objet des discussions des Flawinnois. Cela ne va pas sans influencer le scoutisme. Ne voit-on pas un canevas de jeux proposé aux scouts s'inspirer très largement des combats entre les troupes de Franco et les communistes ? Les têtes de chapitres, qui correspondent chaque fois à un ensemble de jeux de plaine ou de bois, ne laissent aucun doute sur la manière de voir des chefs scouts de l'époque. Lisons plutôt :

"Vu en Espagne"

- Les communistes occupent la forteresse de Irun ; les patrouilles scoutes la recherchent (jeu d'orientation et lecture de cartes) ;

- Dans la forteresse, ils ont des prisonniers et les gardent (jeu de passage silencieux, gymnastique au sifflet) ;

- Ils donnent une mauvaise éducation à leurs enfants (concours de feux) ;

- On annonce l'attaque de Irun (jeu de gendarmes et de voleurs) ;

- Les rebelles sont pris au piège (jeu de message caché, jeu d'approche, etc.) ;

- Le calme renaît après la bataille... on rétablit la religion (sic !).

C'est vers cette époque qu'est entreprise la construction de la caserne de Flawinne destinée au régiment d'artillerie des Chasseurs ardennais. On en trouve un écho dans une lettre adressée à l'Abbé Burteau (aumônier de l'unité scoute), le 26 novembre 1937, par le docteur Ringlet, commissaire de district de Namur. On y lit ce qui suit :

"Si vous avez encore un peu de patience, vous pourrez peut-être bien recevoir un coup de main inattendu : il y a paraît-il dans les soldats qui seront casernés à Flawinne, un certain nombre de scouts et d'anciens scouts ; peut-être trouverez-vous là une aide imprévue ?"

Cette possibilité ne débouchera cependant sur aucun résultat concret.

Le problème des chefs cette fois-ci, comme souvent, sera toujours présent.

La mobilisation de l'Armée belge, début septembre 1939, va priver l'unité scoute de la plupart de ses chefs ainsi que de l'aumônier.

Ce départ va évidemment créer un sérieux problème d'encadrement auquel le staff s'efforcera de remédier par un solide programme de formation des CP (chefs de patrouille) et leur implication dans la préparation des réunions.

C'est ainsi que, dans une circulaire datée du 18 février 1940, l'aumônier incite les jeunes CP à se conduire en vrais chefs :

"Mettez-vous bien dans la tête que les scouts ne se conduisent pas eux-mêmes, tout comme les milliers de soldats que vous voyez autour de vous ne se conduisent pas eux-mêmes mais si l'armée est disciplinée, si elle marche bien, c'est parce qu'elle est conduite et bien conduite !"


2. Mai 1940

Nous savons assez peu des événements de mai 1940, sauf que l'Aumônier Burteau vivra l'invasion au fort de Maizeret et le chef de troupe, Jean Dury, au fort de Suarlée.

Quant aux locaux, ils seront mis à sac. Ce fait est confirmé par une note adressée par J. Dury à la Feldkommandantur de Namur le 28 juillet 1941 ainsi que par une demande adressée à la même époque par Charles Melebeck à un de ses amis scouts pour obtenir des gamelles et des cartes topographiques, tous objets devenus introuvables à ce moment.


3. La reprise des activités

Le retour de captivité de l'Abbé Burteau en décembre 1940 va permettre la reprise progressive des activités scoutes. Quant à l'équipe de routiers rattachée au Clan central de Namur avec une équipe de Saint-Servais, elle reprend ses activités dès février 1941. Il s'agit essentiellement de réunions au local du patronage et de sorties dans les villages des environs : Marche-les-Dames, Suarlée, Floreffe, relatées avec précision dans le Tally du Clan du Chêne. (1)

(1) Tally : livre de bord, journal

Les allusions aux événements de 1940 ou aux faits de guerre y sont rares.

Relevons-en deux : tout d'abord cet extrait du compte-rendu d'une sortie à Marche-les-Dames le 23 février 1941 : "Les plus débrouillards ont déjà mis l'allumette au bois résineux. Pendant ce temps, il ne cesse de passer des trains de troupes et de munitions."

Et cet autre extrait d'un compte-rendu de WE à Suarlée les 29 et 30 mars 1941 : "Au milieu du bois (de la commune), nous faisons un petit arrêt pour regarder les restes de munitions et de vivres qui ont été incendiés par les soldats français."

La troupe reconstituée dès le début de l'année 1941 ira cantonner quelques jours au château de Mielmont sous la houlette de Jean Dury (chef de camp) et de Charles Melebeck (assistant de camp).


4. L'âge d'or

Au départ, l'année 1942 se présente plutôt mal ! Déjà marquée par un hiver rigoureux qui a rendu toute activité impossible jusqu'au 15 mars, elle voit également s'amplifier les épineux problèmes de ravitaillement. Partir au camp devient une gageure. Chacun se doit désormais d'apporter ses propres provisions à l'intendant de service. Et encore s'arrange-t-on pour atterrir auprès d'une ferme, là où l'achat de lait est plus facile.

C'est ainsi que le programme du WE de Pâques (3 jours) organisé par la Troupe, mentionne in extenso les vivres qui sont à emporter par chaque scout : "1 pain - 1,5 kg de pommes de terre - 1 livre de carottes - 3 poireaux - 1 céleri - 1 livre de navets - 1 livre de rutabagas. Beurre - margarine - confiture. 50 gr de gruau d'avoine - 100 gr de succédané de café - 10 morceaux de sucre ? sel."

Ces prestations en nature vont perdurer jusqu'en 1947, se complétant certaines années de l'obligation de fournir également des timbres de ravitaillement pour le pain ou la viande.

Mais l'on retient surtout de 1942 que ce fut l'année de renouveau pour l'unité scoute dans son entier.

Sous l'impulsion de Jean Dury, chef d'unité, une vaste campagne de recrutement va être lancée, qui portera rapidement ses fruits ; les chiffres repris à l'état des effectifs pour l'année 1942 en témoignent éloquemment. Dès cette même année 1942, chacune des sections revigorée par un afflux de sang neuf et conduite par des chefs de valeur va redécouvrir et vivre le grand jeu scout avec toute l'ardeur de la jeunesse.

Il peut paraître étonnant, après coup, de voir s'épanouir un scoutisme à la fois joyeux, entreprenant, dynamique, profondément belge et authentiquement chrétien, à une époque apparemment aussi peu propice.

Il est pourtant bien vrai que ces années de guerre vont constituer pour le scoutisme flawinnois comme pour la plupart des unités scoutes du royaume, une des périodes fastes de leur histoire. Cela tient à plusieurs raisons :

- L'absence de toute autre distraction d'abord ! Les jeunes en sont réduits à l'écoute de la radio, aux séances hebdomadaires du cinéma Flawinavox et aux rares pièces de théâtre à la salle Talhia ou chez Solbreux.

Rejoindre Namur, c'est toute une expédition ! On a le choix entre le tram 9, Namur-Onoz, à prendre "Au marronnier", le tram 4, Namur-Malonne, à prendre à Beauce, ou le train, à prendre en gare de Flawinne, à moins que l'on ne préfère le vélo ou... la marche à pied.

Faire du scoutisme, c'est donc d'abord s'occuper sainement et intelligemment, c'est un peu prendre en main sa destinée.

- Il y a aussi sur notre sol la présence de l'occupant allemand avec toutes les contraintes que cela implique : contrôle des activités, restrictions au port de l'uniforme, limitation du droit de camper en forêt, etc. et les réactions quasi automatiques que cette présence suscite.

Être louveteau, scout ou routier, c'est inconsciemment sans doute, une sorte de refus de l'asservissement, une revendication à l'autonomie, au respect, à la liberté ; c'est une affirmation de son appartenance à la communauté belge... Je n'en veux pour exemple que le soin apporté lors de camps à vivifier la fibre patriotique (voir cérémonial ci-après).

Et aussi ce souci de chacun, du petit louveteau au routier chevronné, de porter un uniforme impeccable et de manifester ainsi son appartenance à une équipe dont il est fier.

Qui dira pourtant la peine que se sont donnée les parents pour acquérir la laine, tricoter le pull vert du petit loup, coudre les écussons achetés chez Dermine Sports... en ces temps où survivre était la seule vraie préoccupation fondamentale.

- Il y a enfin l'incertitude des temps...  Pourrons-nous encore subsister demain ? Que deviennent nos prisonniers de guerre en Allemagne ? N'allons-nous pas perdre la vie dans les bombardements ?...

À toutes ces questions angoissantes, le scoutisme apporte sa joie de vivre, la confiance en sa propre destinée en référence constante à la foi chrétienne. Ces preuves de foi se manifestent particulièrement lors des camps d'été où la messe quotidienne et matinale rassemble les scouts et leur aumônier autour de l'autel en woodcraft. C'est la potale installée à l'entrée du camp ou le mot de l'aumônier à la veillée ou au feu de camp.

C'est aussi cette piété sincère des routiers qui s'exprime ça et là au travers des comptes-rendus d'activités :

"À la chapelle du Pyrois que nous visitons, nous récitons la prière d'équipe et une prière pour les prisonniers de l'endroit" (Malonne 1944).

"Après s'être réchauffés, nous assistons tous à la grand'messe de 11 heures. Nous sommes dans le choeur et très regardés par les gens de Suarlée (Suarlée 30 mars 1942).

C'est cette messe de minuit (pratique par ailleurs interdite par l'occupant), qui rassemble l'unité scoute au grand complet dans la chapelle du château David.

C'est encore cette potale à Notre-Dame installée à l'entrée du chemin d'accès du château des 4 Seigneurs, un beau jour d'août 1944, qui voit affluer les gens des Comognes et de la Leuchère pour le chapelet quotidien en fin d'après-midi.

C'est enfin cette consécration à Notre-Dame de l'Assomption, patronne de l'unité scoute, prononcée en grande pompe le 15 août 1944, en l'église paroissiale de Flawinne.


5. 1944 - L'époque des grands bombardements de Ronet

Dès le mois d'avril 1944, les bombardements désormais réguliers de la gare de Ronet vont modifier considérablement la vie des Flawinnois. Les familles sinistrées de Ronet et d'autres qui craignent pour leur sécurité vont émigrer vers les zones plus calmes des hauts de Flawinne : Comognes, Leuchère, Crestia, Château David...

Les écoles gardienne et communale ferment leurs portes dès après Pâques. Un poste de secours est installé à l'école gardienne et l'on construit des abris un peu partout.

Les activités scoutes se poursuivent tant bien que mal, et les allusions au lent délabrement de la situation générale se font plus nombreuses dans le Tally de l'équipe training :

"... après quelques jeux, nous reprenons le chemin du retour. De fortes escadrilles anglaises sillonnent le ciel..."

"On voit des escadrilles qui bombardent Jemeppe. Le retour en tram (depuis Onoz) s'effectue normalement et quand nous débarquons, nous apprenons que le premier bombardement de Ronet vient d'avoir lieu."

Plus le temps passe et plus les choses se compliquent. J. Piette nous l'explique une fois de plus avec son sens étonnant du raccourci :

"Nous étions bien lancés, mais une fois de plus, les bombardements nous empêchèrent de continuer notre oeuvre. Les bombardements de Ronet se répétèrent souvent et les événements se gâtèrent. Le district interdit toute grande sortie ; le local fut endommagé et nous dûmes tenir nos réunions au château des 4 Seigneurs. Là, à l'entrée de l'allée, nous élevâmes une potale à N.D. de la Paix.

"Notre activité pendant ces mois se résuma en ceci. Les petits élèves n'avaient plus cours vu que les classes étaient fermées : alors des cours s'organisèrent sous la conduite d'Élan, de Sanglier, de Chevreuil, de Coucou, de Griffon et de Teddy.

"Puis plus tard on organisa de vastes jeux, auxquels tous les jeunes gamins furent invités et à la fin desquels l'aumônier leur parlait.

"Puis les bombarderont cessèrent et l'invasion commença, ce qui ne valait pas mieux. Vers le commencement d'août, nous revînmes au local ancien."


6. La Libération

"Le début du mois de septembre voit arriver la libération. C'est enfin, après 4 ans de terreur, la liberté. Vie et gloire à nos vaillants libérateurs.

Nous pouvons maintenant sans aucune peur sortir en uniforme et à cet effet les réunions et les WE deviennent plus nombreux." (Tally)


7. Épilogue

Réveillon de Noël 1944 :

"Cette année ce n'est pas à l'égal des autres années un réveillon de réjouissance mais plutôt une méditation religieuse. Une causerie vient nous aider à nous remémorer les célèbres événements.

"On commence par des chants et on apprécie à leur juste valeur les cougnous traditionnels.

"Puis viennent les projections d'actualités et puis la causerie religieuse.

"Nous assistons et nous communions avec joie à la messe de minuit, messe dont nous avions été privés pendant 4 ans". (Tally)

Le Comité des Oeuvres paroissiales de Flawinne met à notre disposition trois petits baraquements en planches, deux tables, deux poêles, et trois bancs.

Comme matériel de camp, ce même Comité nous prêtait avant guerre trois tentes très usagées, et un matériel complet de cuisine. Ces tentes et ce matériel de cuisine ont été pillés en mai 1940 dans les locaux occupés en partie par l'Armée belge (dépôt d'essence).

Il reste à présent deux seaux, quelques casseroles et une cruche.

Tout ce qui était convenable a été enlevé ; les démarches n'ont pas été faites par suite de la désorganisation de la Troupe dont le chef a été 8 mois en captivité.


Remarques concernant le salut au drapeau

Rassemblement

Qui hisse le drapeau ?

Rôle établi par le conseil des CP d'après les mérites des scouts. Ce scout aura soin de préparer le drapeau avant la cérémonie.

Cérémonial

Chef : Scout toujours?

Scouts : ? prêts !

Le scout chargé d'envoyer les couleurs quitte sa place et se rend au pied du mât.

Il se découvre et monte le drapeau

Le chef, au moment où les couleurs montent : Au pays ?

Scouts : Au Roi

Tous saluent, au chapeau ; les CP aux staffs

Chef : Fixe

Brabançonne ou autre chant de circonstance

Baisser des couleurs

À l'heure convenable, on donne le signal qui peut être entendu dans tout le camp.

En uniforme correct, un scout accompagné de 2 gardes de corps se rend au mât, salue (seul).

Le scout approche du mât, se découvre, descend le drapeau.

Tous saluent.

Le drapeau descendu, chacun reprend ses occupations.

Le scout qui l'a descendu, le plie et le remet en place (tente CT).


Date de mise à jour : Vendredi 27 Novembre 2015