Tome V - Fascicule 3 - juillet-septembre 1992


La guerre 1914-1918 à Rumes

André GANY


Introduction

Rumes est situé au sud-ouest de Tournai, sur la route Tournai-Douai, à quelques kilomètres de la frontière française.

Franz Lagneau a quatre ans quand débute la Première Guerre mondiale.

Son père est sous-brigadier des douanes. Avec sa famille, il occupe une partie de la gare de chemin de fer de Rumes, l'autre partie étant réservée au chef de gare.

C'est là que ce petit garçon va vivre les affres d'une longue guerre.

Rentré à l'école en 1919, l'instituteur demandera à ses élèves de mettre leurs souvenirs par écrit.

C'est la relation faite à l'époque par le jeune Franz que nous soumettons à l'appréciation de nos lecteurs.


Devoir de vacances fait en 1919 par Franz Lagneau


La guerre - arrivée des Allemands à Rumes

Sur la fin de juillet 1914 tout le monde disait que la guerre allait éclater entre l'Allemagne et la France. On avait peur car les Allemands allaient envahir la Belgique pour attaquer les Français. On réquisitionna les chevaux pour l'armée belge. On rappela plusieurs classes de soldats. Les soldats du 3e Chasseur à Cheval de Tournai vinrent à Rumes et aux environs garder la frontière. La guerre éclata dans les premiers jours du mois d'août. Malgré le courage héroïque de nos soldats, les Allemands envahirent la Belgique en commettant partout des atrocités. On était tous effrayés à Rumes.

Le 22 août on racontait qu'on avait déjà vu des Hulans à Tournai. La garde civique avait été désarmée et on avait porté toutes les armes du village à la maison communale ; le même jour, il était passé des soldats français se dirigeant vers Tournai. Le 23 août, ils revinrent vers le soir se réinstaller à Rumes. On devinait que la situation était grave. En effet, le lendemain 24 vers midi, on entendait le canon qui grondait à Tournai. Les Français étaient battus et se repliaient vers la France. Vers 2 heures, les derniers Français partaient à peine de Rumes que des Hulans arrivaient ; le village était sans bruit, comme mort ; tout le monde se cachait.

Les Allemands frappèrent aux portes le long de la grand-route et ils demandèrent s'il n'y avait plus de Français et firent servir à boire pour leurs chevaux. Ils ne firent pas trop de dégâts au village. Ils incendièrent une grange et détruisirent une partie de la gare. Les jours suivants, les Allemands continuèrent à passer à la grand-route. Il en passa ainsi des milliers avec canons, cuisines, chariots. Peu à peu on s'habitua à les voir.

Tout à coup, vers le 15 septembre, on ne voyait plus d'Allemands depuis quelques jours et voilà que l'on signale des Français qui arrivaient de France avec des goumiers et se dirigeaient vers Tournai. Ces soldats étrangers étaient bien vêtus. La plupart de ces derniers avaient de grands manteaux gris clairs. Beaucoup de ces goumiers criaient "Vive la Belgique !" Ils avaient de beaux petits chevaux qui couraient très vite. Beaucoup de gens crurent que la guerre était finie.

Quelques jours après il passa encore des Allemands. Alors nous ne crûmes plus que la guerre allait finir. Ils firent tuer tous les pigeons à Rumes et aux environs. Nous eûmes le ravitaillement et le comité de secours. Les Allemands réquisitionnèrent les chevaux, les vaches, etc.


Pendant la guerre

Nous dûmes loger des soldats allemands en repos. Les Allemands firent remarcher les trains mais rien que pour eux. Il passa des trains très longs chargés de bois, matériels de fer, munitions servant aux tranchées. Nous entendîmes le canon toute la guerre gronder à Ypres, à Lens, etc. Il passait très souvent des Allemands sur les trains qui revenaient du front. Il passa quelques trains de prisonniers russes et plusieurs trains de Croix-Rouge allemands.

Les Allemands prirent les civils pour aller travailler à Jolimet et dans des autres contrées. Alors le village fut en fièvre. Les civils convoqués préparèrent leurs bagages pour partir. Quand ils sont partis tout le monde pleura. Beaucoup de ces hommes ne revinrent plus. Les uns moururent de froid, de faim et beaucoup d'autres causes. Les Allemands réquisitionnèrent encore les animaux domestiques. Nous n'eûmes pas beaucoup de ravitaillement. On eut les policemans et les gendarmes. Ces policemans et ces gendarmes allaient perquisitionner dans les maisons pour prendre une quantité de choses prohibées. Alors nous eûmes faim ; nous ne pûmes rien cacher. On devait livrer toutes les récoltes aux Allemands.

Des escadrilles d'aéroplanes alliés venaient tous les jours jeter des bombes.

Il en est tombé une sur la maison de Monsieur Deffontaine Remy au Rouvroir ; elle a été anéantie. Plus tard une autre bombe est tombée sur la grange de Cailleau Amédée qui fut détruite et quatorze autres bombes sont tombées, douze dans les pâtures le long de la grand-route, une autre sur la grand-route même et encore une autre près du chemin de fer. Ces trous étaient immenses. Nous ne dormîmes plus une nuit tranquille. Nous étions toujours sur le qui-vive.

Les Alliés envoyaient des petits ballons ; à ces ballons étaient attachée une quantité de petits papiers. Sur ces papiers on avait imprimé toutes sortes de choses pour démoraliser les Allemands. Tous les jours au soir, on voyait les phares des champs d'aviation allemands qui éclairaient le ciel.

Entre-temps on n'allait presque pas en classe ; une fois parce que la Croix-Rouge était installée dans la classe ; une autre fois, il n'y avait pas de charbon pour faire du feu ; ensuite, on devait aller chercher des feuilles dans les bois pour les Allemands ou encore leur chercher des orties, deux kilos par personne. On fit aussi déménager notre maître d'école pour occuper sa maison. C'était toujours de plus en plus mal, on était très malheureux. Le temps perdu pour l'étude nous a fait beaucoup de tort. Les hommes allaient au contrôle le dimanche pour la commune et tous les mois pour les Allemands.

Vers le mois de septembre 1918, on entendait le canon gronder très fort.

On disait que Douai était repris. Alors il passa à la grand-route des civils avec des chariots et des voiturettes sur lesquelles ils avaient déposé leurs bagages. Il passait aussi des batteries, des chariots allemands avec des boeufs attelés par les cornes, des automobiles, des machines pour écraser le gravier, des vaches, etc. Il passait aussi des femmes, des enfants et des hommes qui évacuaient. Parmi eux ils passaient des hommes en buse qui disaient que c'était la fin de la guerre. Les Allemands prirent une dernière fois le reste des civils ainsi que les vaches, les chevaux, les porcs, etc.

Beaucoup allèrent près de Bruxelles d'étape en étape. Les fermiers durent conduire des marchandises près de Bruxelles et plus loin. Il repassait sur les trains de soldats des petites machines et beaucoup d'autres matériels servant aux tranchées. Les Allemands amenèrent des mines sur un train et ils en déposaient une tous les 5 ou 6 mètres le long de la ligne du chemin de fer.

Quelques jours après, un vendredi, les Allemands arrivèrent pour détruire la gare. Ils firent sauter les voies. Ensuite ils arrivèrent à ma maison.

J'étais encore là avec mon père sauvant vite encore quelques objets. Premièrement ils ont enfoncé les portes du quai ; un autre soldat arriva par la rue de la gare avec une mine dans ses bras. Aussitôt il ouvrit la porte et alors il vit mon père et moi. Il nous dit de partir et nous dit de vite lui ouvrir la porte de la cave. Mon père dut la lui ouvrir et demanda dix minutes à l'officier pour aller jusqu'au grenier chercher un objet. L'officier lui accorda. Alors mon père et moi nous dûmes partir de la maison et nous allâmes nous mettre derrière le mur de la maison de Mademoiselle Christine Maton près de chez Demoulin. Monsieur le Bourgmestre, mon père et moi, nous regardâmes détruire ma maison et celle du chef de gare. Je n'oublierai jamais ce que je vis. Je vis alors la maison se lézarder et tomber peu à peu comme un château de cartes. Les Allemands durent miner 8 fois ce bâtiment pour le détruire. Le lendemain tout le monde alla voir les ruines.

Alors on disait déjà que les Anglais étaient à Bachy. Alors on se retira dans les caves en attendant l'arrivée des Anglais. Tout le monde était inquiet de savoir ce qui se passait. Pendant la nuit du samedi au dimanche, ma famille et moi nous nous étions réfugiés chez Madame Martinage, rue du Rouvroir.

Pendant la nuit on entendait marcher dans la cour. On entendait aussi des mitrailleuses de toutes parts répondre l'une à l'autre. C'était déjà les avant-gardes anglaises qui arrivaient. Le matin, on dit qu'il passait des Anglais à la grand-route. Aussitôt on alla voir. En effet, voilà un peloton qui s'amène vers le rouvroir et s'arrête près de chez Martinage. Beaucoup de gens allaient porter toutes sortes de choses aux Anglais, des fleurs, des vivres, etc. Nous avons eu des évacués de quatre ou cinq communes. Il passait beaucoup d'Anglais à la grand-route.

Puis nous eûmes alors la bataille de l'Escaut, le bombardement qui dura pendant trois semaines. Nous n'eûmes plus de ravitaillement. Nous eûmes aux Anglais des biscuits, des boîtes de viande conservée, etc. Il tomba des obus sur la maison de Dervannain Joseph ; sa femme fut tuée, sa maison abîmée. Il en tomba encore un autre sur la maison de Carton au Rouvroir ; sa femme fut tuée ainsi que deux Anglais et une petite fille née depuis quelques heures.

Après ces trois semaines de bombardement, nous eûmes l'Armistice qui fut signée le 11 novembre, un lundi. Alors les civils revinrent. Nous fûmes très joyeux que la guerre était finie et que nous n'étions pas Allemands. Nous eûmes encore le ravitaillement mais l'on débitait beaucoup plus de marchandises qu'avant le bombardement. Des soldats belges revinrent en congé. Il y avait des aéroplanes anglais qui volaient. Nous eûmes des soldats anglais en logement.


Date de mise à jour : Vendredi 27 Novembre 2015