Tome V - Fascicule 3 - juillet-septembre 1992


Les aventuriers. Souvenirs d'un agent ARA/SAS (suite et fin)

Freddy GERSAY


Octobre 1944

La Belgique est libérée. Le cauchemar est terminé. L'allégresse règne partout. Les Américains et les Anglais, auréolés de gloire, frémissent d'enthousiasme face à l'accueil qu'ils reçoivent partout où ils s'installent. À Bruxelles, on chante "Tipperary" et "The Saints go marching in" entre deux explosions de gaudriole défoulante. Ces gens, venus de loin, n'avaient jamais rencontré cela ailleurs.

Les Belges sont là aussi, bien sûr, mais il manque les dollars. Heureusement, on a la Brigade Piron. L'armée belge, comme elle peut, se reconstitue avec des débris qui serviront de base. On fait quand même figure de parents pauvres. Les indispensables refont surface. Il faut du courage, de la compétence aussi. Mais le monde a changé. Les bons vieux principes commodes, dont on se satisfaisait, devront évoluer, avec les mentalités.

Toutes affaires cessantes, il faut juguler une inflation effarante. Le marché noir continue. Les margoulins font fortune. La foire d'empoigne des appétits a prévalu pour certains pendant quatre ans d'affilée. Des mesures énergiques s'imposent. Certains iront jusqu'à regretter les Boches. Beaucoup vont avoir mal... au portefeuille, endroit particulièrement douloureux, comme chacun sait.

En grand secret, le ministre Gutt, grand argentier du Gouvernement belge de Londres, a fait imprimer une nouvelle monnaie. Les nouveaux billets, rouges, sont destinés à remplacer les verts que les planches à billets hitlériennes avaient généreusement répandus, partout où sévissait le Reichmark.

On appliqua donc le système dont tous les Belges contemporains de cette époque se souviennent. Chacun pouvait échanger à vue ses billets périmés contre la nouvelle monnaie, à concurrence de 2000 francs maximum. Les millionnaires, qui avaient des surplus, se les voyaient confisqués et transformés en obligations d'État, remboursables dix ou vingt ans plus tard. On comprend que, dans ces conditions draconiennes, les mines s'allongèrent. Une valise d'anciens billets se liquidait par le troc d'un bibelot ou d'une relique guerrière. Désespérés, des margoulins désargentés se firent sauter la cervelle sur des paillasses de billets de banque sans valeur.

Cependant, pour obtenir le "pactole" de 2000 francs, il fallait sortir de l'anonymat, de la clandestinité éventuelle et finalement montrer patte blanche. Par la force des choses, beaucoup de marginaux se trouvaient dans l'impossibilité de montrer les documents probants sans lesquels on n'obtenait rien. Parmi ces marginaux notoires, se situaient les ARA/SAS, qui se trouvaient sans moyens dans la rue.

Ces valeureux guerriers sans uniforme, n'appartenant à aucune unité, inconnus partout, dangereusement armés et bardés de faux papiers, devaient se rabattre sur le marché noir quand ils le pouvaient. Certains avaient de la parenté sur place, qui les dépannait. D'autres, moins bien lotis, se voyaient refuser l'accès à un mess ou même à une vulgaire cantine. Ils ne pouvaient exhiber que des papiers d'identité faux émanant, soit de l'autorité occupante disparue, soit d'une clandestinité quelconque, soit encore d'une organisation de résistance suspecte. La résistance servait de base à de nombreux alibis.

Des gens un tantinet vaniteux et qui se rappelaient le bon temps avec nostalgie, n'avaient manifestement pas compris grand chose au drame mondial qui continuait à se jouer. Ils se pavanaient dans les rues de Bruxelles libérée, revêtus d'un uniforme périmé, parfois tout neuf mais qui, le plus souvent, avait été amoureusement conservé dans la garde-robe, jusqu'à la libération tant espérée.

Les gens du peuple, marolliens ou autres, comme chacun sait, peu respectueux du décorum et des exhibitions impressionnantes de dorures sur tranches, avaient qualifié ces nostalgiques de "naphtalines". C'était là, admettons-le, un manque de considération évident. Parfois, le nombre de ces prestigieux anachroniques était suffisamment considérable pour créer, par-ci par-là, des attroupements qui frisaient l'hostilité. Le ton montait. Le "vulgum pecus" posait des questions impertinentes à ces attardés dont certains portaient le sabre des grands jours et les éperons des grandes randonnées. Manque de courtoisie inadmissible et condamnable, il s'est même trouvé dans cette populace des individus qui cherchèrent à épurer l'atmosphère des relents naphtalinesques pour la remplacer par des concentrés d'oeufs pourris ou d'autre matière...

Tous ces incidents de parcours indignaient les "aventuriers" tels que Yasreg. Ils n'avaient, eux, aucun uniforme. Leurs vêtements civils, ou plutôt ce qui en restait, servaient évidemment à voiler leur nudité et la maigreur de leurs côtes, mais aussi les armes qu'ils détenaient toujours. Où se situait finalement la différence entre un ARA/SAS et un forban en quête d'un coup à faire ? On pouvait se poser la question. Bon nombre n'ont pas manqué de le faire.

Le plouc Yasreg aurait aimé revêtir autre chose que ses hardes d'aventurier ; cela lui aurait au moins garanti quelque chose dans son assiette à midi. Car même les 2000 francs généreusement octroyés par le ministre Gutt à tout le monde étaient inaccessibles pour ce plouc déguisé en civil. Et il n'était pas question de toucher aux dollars qui lui avaient été confiés et dont il était responsable.


Réception au Shell Building de Bruxelles

La salle de réception est comble. L'ambiance y est spéciale, c'est le moins qu'on puisse dire.

Yasreg fait une entrée difficilement qualifiable de triomphale, parmi des gens assis. Une atmosphère de maffia, confirmée par des visages inquiétants et des attitudes de gens qui attendent et en ont marre.

On le regarde pendant qu'il prend un siège et s'installe. Quelques visages lui paraissent quand même familiers. Tiens ! Voilà L..., l'homme de Marche-en-Famenne, que les Anglaises trouvaient si beau et si séduisant qu'elles l'avaient baptisé Charles Boyer. Cela flattait cet ancien séminariste un peu trop enclin à la gaudriole. Rencontre providentielle, dépannage en vue : L... a de la parenté à Bruxelles et y connaît beaucoup de monde. Il rentre de Paris. Il s'y est acheté un complet et ce dernier s'est rétréci. Il a l'air de s'être introduit dans une saucisse et son pantalon boude ses bottines. Il a bonne mine, lui aussi.

Quelques autres visages vus en cours d'entraînement, sous un numéro, sont là. Ce sont des retrouvailles de gens qui sont toujours anonymes.

Il y a dans cette pièce une trentaine d'individus douteux, sales et hirsutes. Personne n'est gras et personne n'a envie de rire. Chacun de ces types a derrière lui un passé et des actes de courage qu'il sera seul à connaître. Ce sont des ARA, des saboteurs, des commandos d'action directe. Ils sont tous armés, on l'a déjà dit, et certains même de grenades Mills.

Les aventuriers attendent la visite de Monsieur L..., administrateur de la Sûreté d'État qui, paraît-il, se déplace spécialement pour eux. L'exactitude est en principe la politesse des rois et on sera indulgents pour les 10 minutes de retard. Car finalement, le voilà ! On croyait voir arriver un civil, mais c'est un monsieur sanglé dans un uniforme tout neuf qui fait son apparition. Il a grande allure.

Personne ne se lève. Tout le monde reste assis. Curieuse ambiance. Les ARA/SAS le dévisagent sans un mot. On attend des explications de Monsieur L... qui, paraît-il, représente le ministre de la Justice. Et voilà qu'on a droit à un discours de circonstances. Yasreg ne s'en rappelle plus les termes. L'officiel parle de courage, de services éminents rendus par les soldats sans uniforme, et cite même en passant l'un ou l'autre qui n'est pas là ce soir pour la simple raison qu'il a disparu. On parle de dévotion patriotique et chacun se sentirait confirmé dans sa valeur si on avait le ventre plein. Ce n'est pas le cas. Mais le discours est beau, on peut faire confiance à ce juriste éminent, très élégant dans sa tenue de parade. Certains ARA/SAS se sentent venir la larme à l'oeil.

En résumé, Monsieur l'administrateur comprend la situation des laissés pour compte. Il la déplore de tout son coeur. Mais il faut comprendre qu'on sort d'une guerre. Il faut s'extirper de la pagaille. Les problèmes sont énormes, à tous les niveaux. Hélas, personne n'est responsable vraiment des retards ! Chacun doit se persuader que l'attention nécessaire est apportée à la situation difficile des ARA/SAS. La Belgique se montrera reconnaissante pour ceux qui ont fait le maximum pour sa survie... !

C'est étonnant de voir le peu de résultats que ces affirmations passe-partout grandiloquentes ont sur des marginaux à l'estomac vide. C'est alors que quelqu'un parmi les auditeurs de Monsieur L... se lève et demande la parole.

Il est grand et sec, filiforme. Il n'est pas rasé et on note d'emblée ses traits accusés et rébarbatifs. C'est un nourri aux rutabagas, comme Yasreg. Ce dernier ignore qui il est, mais l'avait cependant entrevu quelque part du côté de Liverpool, pendant l'entraînement para. Il n'a pas l'air commode et donne l'impression de rarement prendre des choux de Bruxelles pour des citrons de Corinthe. La plupart des "naphtalines" se sentiraient mal à l'aise en le rencontrant dans une rue peu passante. Pourtant son curriculum vitae de guerre est impressionnant. On le saura plus tard quand une certaine décantation se sera opérée. Mais, bien sûr, tout cela restera dans les dossiers. En feront leurs choux gras, des gens qui y auront accès et chercheront à rédiger du sensationnel.

"Monsieur l'administrateur,

"Merci de nous avoir fait l'honneur d'une visite. Nous avons bien compris vos difficultés, mais nous sommes rassurés en ce qui concerne votre souper. En ce qui concerne le nôtre, c'est beaucoup plus problématique. Nous voulons donc, avant de sortir de cette pièce, percevoir les 2000 francs, au moins, que le dernier des clochards de Bruxelles a touché. Nous ne disposons plus, Monsieur l'administrateur, que de monnaie de singe et nous en détenons encore beaucoup. Mais nous possédons aussi encore beaucoup d'explosifs qui ne demandent qu'à être utilisés. Vous savez peut-être, Monsieur, que nous sommes des militaires, en dépit des apparences, mais que nous n'avons accès à rien de ce qui est accessible à tous.

"Nous demandons la remise des documents qui nous permettront de revivre une vie normale d'abord, et les 2000 francs ensuite. Il y a une limite au scandale.

"Nous avons pleinement conscience des tergiversations et de l'hostilité de certains milieux à notre égard. Nous espérons que vous allez faire en sorte que ces obstacles disparaissent !

"Merci pour vos bonnes paroles, Monsieur l'administrateur de la Sûreté."

Une fois de plus, la mémoire fait défaut pour évoquer le temps qui passa encore avant de recevoir des documents militaires probants, mais en fin de réunion, chacun perçut une certaine somme en devises nouvelles, en principe destinée à assurer la "transition". Nous avons oublié les détails de ces transactions. En ce qui concerne Yasreg, heureusement pour lui, L..., l'homme de Marche-en Famenne, lui donna l'hospitalité provisoire.

Ce n'est qu'après un certain temps que le Docteur H..., de Comblain-au-Pont, auprès de qui Yasreg aurait dû être parachuté, le rencontra à Bruxelles.

Puis les choses se précipitèrent pour Yasreg. Des gens mandatés par la Sûreté de l'État mirent cet aventurier en mesure de rédiger et de conclure son rapport. Il n'y avait pas là de quoi pavoiser !

On le débarrassa en même temps aussi du poids encombrant de ce qu'il trimbalait : armes, munitions, cristaux d'émission. La somme en dollars qu'il détenait fut remise à qui de droit.

Chose plus importante, on lui donna le gîte et le couvert rue du Châtelain à Bruxelles. Dans cette rue qui, en 1944, se situait à la perpendiculaire de l'avenue Louise et y débouchait, Monsieur Rothschild, banquier israélite important dans le domaine de la finance, fit cadeau aux ARA/SAS d'un immeuble de grande valeur. Cet homme se sentait reconnaissant envers ceux qui l'avaient sauvé des griffes de la Gestapo, lui et sa famille. C'est en tout cas ce que l'on raconte. Mais nous ne sommes pas historiens !

Quelques jours plus tard, on pria poliment Yasreg d'avaler sans tarder une boîte de corned beef et de prendre place dans une vedette lance-torpilles britannique pour rentrer à Londres toutes affaires cessantes afin d'y rendre des comptes.

Cette randonnée l'amena à Nordhaven dans le sud de l'Angleterre, à travers une tempête dans la Manche. Le navire de guerre, où Yasreg n'était que passager, en même temps que plusieurs autres, remplissait une mission retardatrice. Secoué des heures durant comme un prunier, Yasreg finit par éjecter son corned beef entre deux couchettes, et c'est le ventre creux qu'il débarqua, satisfait.

L'expérience convainquit cet ancien clochard qu'il ne suffit pas de savoir supporter le mal de mer pour se transformer en pirate.


Épilogue

Le moment est, semble-t-il, venu pour cet aventurier en fin de course de tirer discrètement sa révérence. Il voudrait saisir cette occasion pour exprimer son appréciation pour la gentillesse et l'indulgence que lui ont témoignées des personnes qu'il ne connaît pas. Car bien sûr un demi-siècle a passé. C'est assez long quand même. Il est temps d'en finir avec ce qu'il faudra bien appeler des réminiscences plus ou moins fastidieuses. Il s'agit, dans les meilleures conditions possibles, de mettre un terme à un prurit littéraire qui s'éternise, balbutie, et se révèle finalement sans objet.

Honni soit qui mal y pense !

Au revoir et merci !

Yderf Yasreg


Date de mise à jour : Vendredi 27 Novembre 2015