Tome V - Fascicule 2 - avril-juin 1992


La marine de guerre impériale allemande

Jules LEBEAU


Le XIXe siècle voit une véritable révolution s'accomplir dans les marines de guerre en ce qui concerne tant la propulsion que la construction et l'armement des navires.

La propulsion par hélice apparaît, la voile est abandonnée progressivement et les moteurs se perfectionnent sans cesse (vapeur puis diesel au début du XXe siècle).

Le bois fait place à l'acier dans la construction, ce qui permet les puissants blindages des bâtiments de ligne.

Parallèlement, l'artillerie voit augmenter sa portée et sa puissance par l'introduction des canons rayés.

L'apparition de la mine et de la torpille donne des moyens d'action supplémentaires tandis que la TSF, au début de ce siècle, accroît la portée et la sécurité des transmissions.

Ces puissantes transformations rendent les marines solidaires de la puissance industrielle des nations et la suprématie navale de l'Angleterre se voit sérieusement concurrencée par celle du 2e Reich qui possède des colonies.

Dès 1898, à Dantzig, l'empereur Guillaume II, qui veut étendre l'empire germanique à l'extérieur, proclame : "Notre avenir est sur l'eau", et confie le soin de réaliser ce projet à l'amiral von Tirpitz, ministre de la Marine, qui, en quelques années, fait de l'Allemagne la deuxième puissance navale du monde.

Le canal de Suez est ouvert en 1869, Kiel en 1895 et Panama en août 1914.

En 1914, la marine impériale se compose de : 14 cuirassés, 35 croiseurs, une centaine de torpilleurs et 30 sous-marins.

Le 1er novembre 1914, la flotte allemande du Pacifique (cuirassés Scharnhorst et Gneisenau, croiseurs Nürnberg, Leipzig et Dresden), commandée par l'amiral von Spee, livre combat à l'escadre britannique de l'amiral Cradock qui perd 2 croiseurs (le Good Hope et le Monmouth). Cette bataille se déroule au large du cap Coronet (Chili). L'escadre allemande passe alors dans l'Atlantique pour tenter de rejoindre l'Allemagne et arrive en vue des îles Falkland le 8 décembre 1914, pour y rencontrer une force navale britannique commandée par l'amiral Sturdee.

Les Britanniques alignent les croiseurs de bataille Invincible et Inflexible ainsi que 5 croiseurs cuirassés ou légers. Les uns et les autres sont surpris. Les Allemands tentent de fuir mais sont aussitôt poursuivis par les Britanniques qui coulent au canon le Scharnhorst et le Gneisenau, ainsi que les croiseurs Nürnberg et Leipzig. Seul, le Dresden s'échappe, pour être coulé le 14 mars 1915 près de l'île chilienne de Juan Fernandez, dans le Pacifique.

L'amiral von Spee coula avec son navire et on se souviendra de son nom dans l'Atlantique Sud en 1939 (le 19 décembre, le cuirassé de poche Admiral Graf von Spee se saborde à l'embouchure du Rio de la Plata, en Uruguay, après un combat avec 3 croiseurs anglais). Les Falklands aussi se sont rappelées à notre souvenir en juin 1982.

Depuis la perte de son escadre du Pacifique, la marine allemande reste dans ses ports. En mai 1916, la flotte de haute mer aux ordres de l'amiral von Scheer tente de tromper la surveillance anglaise. L'amiral Jellicoe, commandant la Grand Fleet, prévenu de cette sortie, appareille avec toutes ses forces et croise en mer du Nord.

Son avant-garde (amiral Beatty) tombe le 31 mai vers 14 heures sur l'avant-garde de von Scheer, commandée par l'amiral Hipper, qui se replie au sud, poursuivie par les Anglais. Ainsi commence la bataille du Jutland.

Vers 16.30 h, les Anglais arrivent en vue du gros de la flotte allemande.

À 18.00 h, c'est le contact des deux escadres.

Les Anglais alignent : 28 cuirassés contre 22, 6 croiseurs de bataille contre 5, 33 croiseurs contre 13, 80 destroyers contre un nombre analogue. (Les croiseurs de bataille ont un armement supérieur aux croiseurs légers. Le blindage des croiseurs est faible, voire nul, comparé à celui des cuirassés).

Une canonnade confuse s'engage par une très mauvaise visibilité et les Allemands décrochent habilement pour retraiter vers leurs ports où ils arrivent le 1er juin.

Les Anglais sont maîtres du champ de bataille mais ont perdu 6 croiseurs, 8 torpilleurs, 6000 marins. (Quelques noms : HMS Queen Mary, Black Prince, Warrior, Defence, Indefatigable, Invincible, etc.).

Les pertes allemandes se chiffrent par : 1 cuirassé, 5 croiseurs, 6 torpilleurs, 2500 marins (SMS Blucher, Pommern, Wiesbaden, Frauenlob, etc.).

Tactiquement, c'est un succès pour la marine allemande (tir plus précis, bateaux plus solides), mais au point de vue stratégique, les Anglais restent maîtres de la mer.

Les cuirassés allemands ne tenteront plus qu'une sortie le 19 août 1916 pour faire demi-tour dès que la flotte anglaise eut été signalée.

Le lendemain de la bataille du Jutland, l'amiral von Scheer avait écrit à son empereur : "Une fin victorieuse de la guerre ne peut être obtenue que par la ruine de la vie économique anglaise, donc par l'emploi intensif des sous-marins contre le commerce anglais".

L'emploi de l'arme sous-marine s'intensifia suite au blocus allié, ce qui amena finalement l'entrée en guerre des États-Unis. Le torpillage du Lusitania, le 9 mai 1915, avait soulevé l'opinion américaine contre les procédés de guerre allemands.

Partis en guerre avec 30 sous-marins, les Allemands en construisent 343 et en perdent 185. À la fin des hostilités, 88 sous-marins passent chez les Alliés.

Pour détruire le commerce anglais, des bateaux corsaires sont également utilisés avec un succès momentané car une chasse impitoyable leur est faite.

Pour mémoire, citons le voilier Seeadler, le navire marchand Möwe, le paquebot Kaiser Willem des Grosse.

Le 11 novembre 1918, un armistice est signé avec l'Allemagne pour une durée de 36 jours avec faculté de prolongation et de dénonciation pour insuffisance d'exécution des clauses dans les délais voulus.

Quelles sont les clauses navales de cet armistice ?

Article 22 : Livraison aux Alliés et aux États-Unis de tous les sous-marins (y compris tous les croiseurs sous-marins et les mouilleurs de mines) actuellement existants, avec leur armement et équipement complet, dans les ports désignés par les Alliés et les États-Unis. Ceux qui ne peuvent pas prendre la mer seront désarmés de personnel et de matériel et ils devront rester sous la surveillance des Alliés et des États-Unis. Les sous-marins qui sont prêts pour la mer seront préparés à quitter les ports allemands aussitôt que des ordres seront reçus par TSF, pour leur voyage au port désigné de la livraison et le reste le plus tôt possible.

Les conditions de cet article seront réalisées dans un délai de 14 jours après la signature de l'armistice.

Article 23 : Les navires de guerre de surface allemands, qui seront désignés par les Alliés et les États-Unis, seront immédiatement désarmés puis internés dans des ports neutres ou, à leur défaut, dans des ports alliés désignés par les Alliés et les États-Unis.

Ils y demeureront sous la surveillance des Alliés et des États-Unis, des détachements de garde étant seuls laissés à bord.

La désignation des Alliés portera sur : 6 croiseurs de bataille, 10 cuirassés d'escadre, 8 croiseurs légers (dont 2 mouilleurs de mines), 50 destroyers des types les plus récents (Par destroyer, on entend un bâtiment de guerre de moyen tonnage, peu protégé, très rapide, armé d'artillerie de moyen calibre et de tubes lance-torpilles. À l'époque, ces bâtiments sont essentiellement destinés à détruire les torpilleurs, d'où leur nom).

Tous les autres navires de guerre de surface (y compris ceux de rivière) devront être réunis et complètement désarmés dans les bases navales allemandes désignées par les Alliés et les États-Unis, et y être placés sous la surveillance des Alliés et des États-Unis.

L'armement militaire de tous les navires de la flotte auxiliaire sera débarqué.

Tous les vaisseaux désignés pour être internés seront prêts à quitter les ports allemands, 7 jours après la signature de l'armistice.

On donnera par TSF, les directions pour le voyage.

Application de ces clauses navales

Le 21 novembre 1918, à 9.40 h, la flotte livrée par les Allemands est au rendez-vous face à l'entrée de l'immense baie du Firth of Forth (Écosse).

Cette flotte se composant de 9 cuirassés, 5 croiseurs de bataille, 7 croiseurs légers et 49 destroyers est aussitôt encadrée par près de 300 bâtiments britanniques, 3 américains et 3 français qui les escortent pour se rendre au mouillage face à la ville d'Edimbourg. Des mesures de sécurité sont prises, les Britanniques craignant un acte de traîtrise. La flotte impériale, quasi inerte depuis la bataille du Jutland, est prisonnière.

Le 21 novembre, dans la matinée, l'amiral Beatty notifie à la flotte ennemie l'ordre suivant : "Au coucher du soleil, le pavillon allemand sera amené, pour ne plus être hissé sans permission". Cette consigne est ponctuellement exécutée à 15.57 h. On voit descendre de la corne du Friedrich der Grosse le pavillon allemand. Il en est de même, au même instant, sur les 69 autres navires.

Cette flotte ne reste pas longtemps à cet endroit qu'elle quitte pour arriver à Scapa Flow (archipel des Orcades, au nord de l'Écosse), le 23 novembre, où elle est internée.

Le 21 juin 1919, peu avant midi, le cuirassé Friedrich der Grosse réarbore pour la première fois depuis 7 mois le pavillon allemand, au-dessous duquel flotte un drapeau rouge. C'est le signal du sabordage donné par l'amiral von Reuter à tous les autres bâtiments de l'escadre internée. Sauf un, le Frankfurt, tous s'y conforment et peu de temps après, ils commencent à couler, plongeant par l'avant ou par l'arriére, ou chavirant et ne montrant bientôt plus que leur quille.

Pendant que se consomme le désastre, les équipages tentent de gagner le rivage sur des chaloupes en échappant aux navires anglais de surveillance.

Ainsi se suicide la flotte de haute mer allemande, juste avant la signature du Traité de Paix, le 28 juin, à Versailles.

La flotte française accomplira le même acte en novembre 1942, à Toulon.

Mais elle, elle n'était pas prisonnière.

Reddition des sous-marins

Elle est stipulée à l'article 22 des causes de l'armistice et suit de près la reddition de la flotte de haute mer.

Le 24 novembre 1918, sous la surveillance d'avions, de dirigeables et de destroyers, les sous-marins se rendent dans le port de Harwich devenu leur prison.

Une exception cependant, le Deutschland immatriculé U-155 est interné à Londres en amont de Tower Bridge, rive droite. Ce sous-marin, appelé Handels U-Boote, ou sous-marin cargo, a par deux fois traversé l'Atlantique.

Il est muni de deux soutes à fret promises au stockage de 350 tonnes de marchandises. C'est pour faire face au blocus des côtes allemandes par la Royal Navy.

Quelques noms de navires internés à Scapa Flow :

Friedrich der Grosse  

Seydlitz

Molkte

Derfflinger

von der Tarn

Hindenburg

Kaiser

Kaiserin

Markgraf

Bremse

Kronprinz

était à la bataille du Jutland,

était à la bataille du Jutland,

était à la bataille du Jutland,

était à la bataille du Jutland, y a coulé l'Invincible,

était à la bataille du Jutland, y a coulé l'Indefatigable,

était à la bataille du Jutland,

était à la bataille du Jutland,

était à la bataille du Jutland,

était à la bataille du Jutland,

était à la bataille du Jutland,

était à la bataille du Jutland,

Frankfurt : était à la bataille du Jutland. Il n'a pas été sabordé car la Royal Navy le récupéra à temps. Il passa finalement aux Américains et fut détruit à l'occasion d'essais de bombardement aériens entrepris par Billy Mitchell (1)

(1) Billy Mitchell est ce général américain qui a soutenu que des forces importantes de bombardiers peuvent à elles seules gagner une guerre. La firme américaine North American a mis au point un bombardier d'attaque, le B-25 Mitchell, qui fut le plus utilisé et engagé sur un plus grand nombre de théâtres d'opérations qu'aucun autre appareil allié durant la Seconde Guerre mondiale. Toutes versions confondues, 9816 B-25 ont été construits.

Il est intéressant de signaler que c'est dans la baie de Scapa Flow, le 14 octobre 1939, que fut torpillé le cuirassé britannique Royal Oak, entraînant 833 marins dans la mort. Cet exploit audacieux, imaginé par l'amiral Dönitz, fut réalisé par le commandant Günther Prien à bord du sous-marin de type VII B et immatriculé U-47. En 13 minutes, une épave anglaise rejoignit celles de la Hochseeflotte gisant depuis 1919 quelque distance plus à l'ouest.

Scapa Flow a perdu son importance et l'Amirauté britannique a décidé son démantèlement en 1956.

Au début de la Seconde Guerre mondiale (septembre 1939), un autre sous-marin allemand, le U-21, dépose des mines dans le Firth of Forth, dont une endommage le croiseur anglais Belfast. Le Belfast, entré en service le 5 août 1939, fut par après sévèrement endommagé par une mine magnétique le 21 novembre 1940 et immobilisé pour réparations jusqu'au mois de novembre 1942. Le Belfast est actuellement amarré côté rive droite, en amont du Tower Bridge, où il est entretenu et gardé comme musée flottant. Coïncidence ! C'est là, presqu'au même endroit, qu'était interné l'U-155 en 1918.


Bibliographie

Encyclopédie "Le panorama de la guerre"

Publication hebdomadaire d'époque "Le Miroir"

Encyclopédie des armes, éditions Atten

Grand Larousse encyclopédique


Date de mise à jour : Jeudi 26 Novembre 2015