Tome V - Fascicule 2 - avril-juin 1992


Les aventuriers (6)

Freddy GERSAY


Entraînement avec le Westland Lysander

Pour accéder à la formation pour la qualification de chef d'opération, il faut avoir satisfait à tous les stades de la formation générale. Il faut aussi être parachutiste. En ce qui concerne Yasreg, sa formation ARA est toujours en cours, mais on imaginerait mal un échec au point atteint en ce moment. Il est en tout cas parachutiste.

Il doit aussi subir l'entraînement avec le Westland Lysander et en connaître les conditions d'emploi.

Pour qu'un Lysander puisse atterrir en territoire tenu par l'ennemi, il est évident que des critères draconiens doivent être rencontrés :

1. Le terrain proposé doit se situer dans un endroit isolé et le plus distant possible des garnisons allemandes.

2. II doit se trouver aussi le plus loin possible des centres habités.

3. II doit être de préférence horizontal, mais une pente de plus ou moins 2% peut être tolérée, si cette pente se place dans la direction générale des vents dominants. Ce sont les gens sur place qui déterminent ce qui convient ou non.

4. Ses dimensions diagonales doivent être suffisantes pour permettre l'atterrissage et les manoeuvres d'un Lysander : 400 à 600 m, dans plusieurs sens. Ceci a pour avantage important de réduire la longueur d'atterrissage en restant dans les critères de sécurité généraux en aviation : toujours atterrir contre le vent.

5. Si les dimensions sont suffisantes, c'est-à-dire supérieures à celles décrites ci-dessus, on peut envisager l'atterrissage d'un bombardier léger (type Hudson), ou encore un bombardier lourd. Il s'agit alors d'une opération majeure qui doit être préparée de longue date. On peut dans ce cas ravitailler les maquis en armes, munitions et viatique (préparation du D-day).

6. Le terrain préparé doit être délimité le plus exactement possible, mesuré, et situé précisément par des coordonnées sur la carte.

7. Les informations qui précèdent justifieront l'envoi d'un avion à haute attitude qui photographiera la région. Les dénivellations éventuelles devront être précisées, de même que la nature du terrain et les particularités de l'environnement.

Cela fait beaucoup de conditions d'acceptation.

Les candidats devaient donc s'entraîner à situer sur la carte un terrain soumis à l'examen et supposé propice, à la boussole à partir de trois points de repères, à le délimiter et à le mesurer avec le pas humain comme base (± 75 cm), dans tous les sens. On organisait alors un exercice sur ce terrain et on était charitablement prévenus qu'on pouvait s?attendre à des surprises.

Dans le Lysander le cockpit était double. Le premier siège regardait vers l'avant et était occupé, comme il se doit, par le pilote. Derrière ce dernier, se trouvait la masse des appareils radio contre lesquels son siège était arrimé. Celui du passager était lui aussi arrimé à cette masse, mais regardait vers l'arrière. Le tout était surmonté d'une sorte de verrière coulissante, déclenchable à l'aide d'une manette en cas de nécessité.

Le passager avait sa vision braquée vers l'horizon arrière. Il avait comme mission, en cours d'opération réelle, de signaler au pilote, par interphone, tout ce qu'il constatait d'anormal. Deux possibilités se présentaient : l'interphone fonctionnait et le pilote, renseigné, agissait au mieux ; ou bien l'appareil ne fonctionnait pas et il fallait se rabattre sur le système d'urgence. Ce dernier consistait en deux boutons poussoirs placés, l'un à gauche et l'autre à droite du cockpit, à portée de mains du passager.

En cas d'attaque par la chasse ennemie, si l'appareil attaquant venait de gauche pour s'aligner, on appuyait sur le bouton de gauche. Dans le cas contraire, on appuyait sur le bouton de droite. Dans les deux cas, le pilote était averti par un voyant coloré lumineux. Si l'attaquant était déjà en alignement, il fallait pousser sur les deux boutons à la fois.

C'est ce que Yasreg se vit contraint de faire au cours d'un exercice.

Ce plouc peu doué avait vu dans le lointain un autre Lysander et n'avait pas réalisé immédiatement que cet appareil représentait un chasseur ennemi. Sa réaction avait été un peu lente et, dans la réalité d'une situation de guerre, lui et son pilote auraient probablement perdu la vie.

À titre d'indication, lorsque ceux qui iraient pratiquer leur art au-dessus d'un terrain, en France occupée, auraient à quitter le Lysander pour sauver leur peau, la manoeuvre consistait à déclencher la partie vitrée du cockpit (à condition qu'elle ne soit pas trop récalcitrante) et à sauter de l'appareil, en comptant trois secondes avant d'ouvrir le parachute ventral à manette, qu'on trimbalait. Il était recommandé de ne pas sauter les pieds d'abord mais de basculer en arrière dans le vide, afin d'éviter de se faire couper en deux par les ailerons de l'appareil. Un coup d'oeil sur la photo du Lysander fera comprendre cette nécessité. C'était la seule façon d'avoir une modeste chance de s'en sortir. Heureusement, on ne pratiquait pas ce genre d'acrobatie à titre d'exercice et toutes ces savantes et préoccupantes indications ne pouvaient de toute façon avoir une chance de réussite que si le saut en parachute ne se faisait pas à moins de 300 mètres du sol.

Revenons à l'incident.

La réaction du pilote à l'injonction des deux boutons poussoirs fut immédiate et spectaculaire. Yasreg sentit ses intestins lui remonter au sternum. L'appareil piqua sur une distance de plus ou moins cent mètres et remonta en chandelle. C'est là que notre homme réalisa la nécessité impérieuse d'être bien arrimé dans le cockpit.

Yasreg s'est efforcé de donner une idée forcément incomplète du genre d'entraînement théorique qu'il a suivi.

Il n'a pas eu l'occasion d'utiliser ses connaissances dans la réalité de la guerre.


Retour à Kilburn : la vie de bohème

La vie ordinaire a changé. Le Home de Christchurch Avenue est totalement détruit. Fini le petit confort douillet du soir et les savates. Il a bien fallu, chacun pour soi, trouver un endroit où se réfugier la nuit. Chose difficile, compte tenu de la crise du logement qui sévit. Comme en outre, on a été une fois de plus remis vestimentairement à neuf, en civil et en militaire, il a bien fallu trouver un coin pour ranger tout cela.

La chambre que le plouc Yasreg loue contient tout juste ce qu'il faut. On n'est certes pas au Ritz. Il s'y trouve évidemment un lit, propre et net, avec ce qu'il faut pour dormir, une table avec tiroir et une garde-robe qui ferme à clé mais dont les portes se déglinguent. Le chauffage est inexistant et la température est basse en ce mois de janvier 1944. Une ampoule électrique économique - on économise sur tout en temps de guerre - éclaire juste le milieu de la table. Un abat-jour à pendeloques canalise comme il peut les radiations du lumignon là où c'est le plus nécessaire. Les restes d'une antique carpette couvrent le parquet. La garde-robe contient tout ce qui appartient, en principe, à ce plouc frigorifié. Il a en effet reçu deux complets civils tout neufs, un pardessus et un trench-coat à deux usages puisqu'il sert aussi quand on revêt la tenue de gala militaire... si l'on peut dire. Chemises et chaussettes sont neuves, comme le reste. Les godasses civiles rivalisent d'ampleur avec les croquenots qu'il préférerait porter en tous temps, à cause de la neige et du verglas. Mais là, pas question, il doit se déguiser en civil pour se rendre où le devoir l'appelle. Il détient aussi un battle-dress, tout neuf également et un couvre-chef orné de l'emblème officiel du War Office : le Lion et la Licorne entourant les Deux Roses avec la devise "Honni soit qui mal y pense". Pour les circonstances plus romantiques, il dispose de leggins (guêtrons) et d'un équipement en webbing comportant un étui (vide) à revolver. Les insignes de grades sont rouges.

Le meuble précité a de la peine à contenir tout cela, avec la valise réchappée du désastre.

Tous les jours, la brave vieille qui lui loue sa chambre, Mrs P..., le réveille ponctuellement à 6 heures 30. Elle pénètre sans opposition, la serrure n'est là que pour mémoire, dans le tabernacle où le grand seigneur Yasreg cesse soudain de ronfler et reprend contact avec la réalité et la température ambiante.

Mais, providentiellement, Mrs P... ne vient jamais les mains vides.

Les temps sont durs et le charbon est rare, mais elle apporte maternellement à ce plouc démuni la traditionnelle tasse de thé et y joint généreusement deux petites tranches de pain grillé par ci par là et recouvert de "beurre" fondu.

Le "Good Morning" se continue par une considération générale sur le temps qu'il fait et sur ce qu'on peut envisager en ce domaine pour la journée. Rien de particulièrement réchauffant. Puis, après une dernière question au sujet de ce qui pourrait manquer à Yasreg, la brave femme va s'occuper de ses chats qui, dit-elle, doivent aussi manger !

Puis, emmitouflé du mieux qu'il peut, Yasreg met le cap sur la station de métro la plus proche, afin de rejoindre, en principe à l'heure, les locaux de Hanschool Knightsbridge. C'est là qu'il profitera subrepticement de l'eau chaude qu'on trouve dans ce lieu pour se raser et se laver. Ne pas le faire serait s'exposer à des remarques mi-figue mi-raisin des instructeurs. Autant faire son possible pour éviter les commentaires.

Après plusieurs heures de rafales de morse, on passe au codage et au décodage. Il faut beaucoup d'entraînement pour arriver à coder et décoder rapidement. On doit d'ailleurs fournir plusieurs fois par semaine des exercices que l'on compose soi-même, comportant la relation d'informations fictives et leur transformation en groupes de cinq lettres, sans signification apparente, qui seront transmis en morse.

Le système très simple de codage utilisé à l'époque est, bien entendu, périmé à l'heure actuelle. Les ordinateurs auraient tôt fait d'en détecter la signification.

Chaque agent ARA avait son code personnel et connaissait celui de son correspondant. Le tout était basé sur l'utilisation d'une phrase clé pour l'un et l'autre. Yasreg avait choisi un ver tronqué de Victor Hugo :

"Au fond des bivouacs désolés, on voyait les clairons à leur poste gelés,

Rigides, blancs de givre collant leur bouche en pierre..."

Ce texte compte 20 mots, grosso modo. On en choisit parmi ces derniers un certain nombre qui, écrits sur du papier quadrillé, servent de grille au message à envoyer. Le tout est divisé en groupes de cinq lettres dont la signification sera reconstituée par le destinataire par une opération inverse du décryptage. À ces groupes de lettres s'ajoutent, dans un ordre convenu, des lettres fictives, dites lettres mortes, qui servent à faire identifier l'opérateur qui a transmis le message. Si ce dernier omet de placer ses lettres mortes là où il doit les placer, son identité est sujette à caution. Il peut ainsi faire comprendre qu'il est pris par l'ennemi et transmet des messages sous la contrainte. Les services de renseignements adverses peuvent en arriver ainsi à des jeux de dupes qui, finalement, ne trompent personne, mais font gagner du temps. Ceci peut se révéler parfois très important pour l'agent pris par l'ennemi.

On laissera aux professionnels imaginatifs le soin de décrire à leur manière les assauts d'ingéniosité déployée par chacune des deux parties en ces cas litigieux pour tenter de prendre l'autre pour plus bête que lui.


Indiscrétion

Yasreg a reçu à Hanschool, à titre d'exercice, plusieurs messages à décoder et il doit encoder lui-même des textes qu'il invente. Le tout sera remis pour vérification et correction deux jours plus tard. Il ne peut être question de faire ce genre de choses au vu et au su de n'importe qui. Il est donc recommandé expressément de travailler chez soi dans la discrétion.

Ces exercices sont importants et la pratique est nécessaire pour arriver à la rapidité, la clarté et l'exactitude en la matière. Le temps presse et la collaboration est demandée aux candidats.

Ce plouc est chez lui ce soir-là. Il a disposé ce qu'il lui faut pour remplir sa tâche et s'évertue à déchiffrer les énigmes que l'on soumet à sa sagacité. La pièce n'est pas chauffée. Il s'est enveloppé de sa capote, mais les doigts s'engourdissent.

Yasreg a appris l'importance d'être bref, concis et explicite en la matière. Il remet au net ses colonnes de chiffres et envisage de se faufiler à bref délai entre ses draps de lit glacés. Cependant, il doit encore mettre ses exercices au net. Ses instructeurs n'apprécient pas, mais alors pas du tout, de phosphorer sur un travail bâclé. Cela fait, il lui reste les brouillons et les essais erronés, qu'il glisse sans trop réfléchir dans le tiroir de sa table. La façon correcte de procéder serait de les brûler. Mais ce plouc n'a pas d'allumettes et, "Honni soit qui mal y pense", omet de le faire. Après tout, il est chez lui puisqu'il paie un loyer. Qui oserait visiter ses tiroirs ?

La journée se passe dans la routine habituelle. Yasreg a soumis ses travaux à qui de droit. Il recevra les commentaires demain s'il y en a. En paix avec le monde entier, le voilà qui rentre "chez lui". C'est bien sûr le même frigo qui l'accueille et la même lumière chiche qui éclaire sa table.

Il constate d'emblée qu'on a ouvert son tiroir et manipulé les codages d'essai qu'il avait malencontreusement laissés sur place. Un coup d'oeil dans son armoire et il est évident que quelqu'un a fait preuve de curiosité en ce qui le concerne.

La brave dame qui l'héberge s'est probablement posé la question que bon nombre de Britanniques se posent. Dans un pays qui a mobilisé toute sa jeunesse, masculine et féminine, il est rare de rencontrer quelqu'un de bien habillé, et qui semble vivre sans exercer une activité rémunérée. La chose se complique quand, dans son armoire, on trouve un uniforme et un équipement militaires. La perplexité s'installe quand on découvre dans le tiroir de sa table des écrits bizarres qui sentent l'espion à plein nez. Ce locataire énigmatique devrait être soldat comme tous les jeunes hommes de son âge, car "there is a war on!".

Yasreg fait disparaître toutes traces de ce qui intrigue sa logeuse.

Il est réveillé le lendemain comme d'habitude à 6 heures 30, mais, cette fois, ne reçoit pas son thé au lit.

C'est en s'approchant de la station de métro de Kilburn qu'il se voit discrètement aborder par deux solides quidams en civil, qui lui demandent poliment d'exhiber ses papiers et le contenu de sa sacoche. Eux-mêmes montrent leur carte de la Métropolitan Police.

La question est vite réglée. Bien sûr, ce plouc détient des documents en règle signés du War Office. Les deux policiers s'excusent et s'éloignent.

Il n'y a pas là de quoi fouetter un chat, mais voilà Yasreg averti. Il lui faudra changer de local.


Wantage-Berckshire-Oxford (fin mai 1944), invitation bizarre

Un train de banlieue poussif à deux wagons s'arrête à Wantage, près d'Oxford. C'est là un simple point d'arrêt en pleine campagne. Il ne s'agit pas d'une gare et on n'y est attendu par personne. Pour atteindre le village proprement dit, il faut de bonnes jambes et un enthousiasme juvénile... ou presque. En tout cas, il faudra bien, sauf intervention providentielle, se propulser 4 kilomètres dans la nature. On apprécierait la belle journée ensoleillée, si on avait les coudées franches. Hélas, il y a le barda à transporter.

Un renseignement obtenu d'un quidam occupé dans un champ confirme que l'on est sur la bonne voie. On n'a pas à craindre les ennuis de circulation ; la route n'est pas large mais suffisante pour le charroi rural. Des deux côtés, des champs cultivés s'étendent jusqu'à l'horizon. Ici et là, isolés dans cette nature, on distingue des bâtiments agricoles, avec dans le fond, un clocher quadrangulaire. Sur tout ce calme bucolique enrobé de silence, une alouette monte parfois au ciel dans un élan de joie. Une impression de paix, de calme, de simple bonheur, monte de cette terre. On se sentirait des ailes, si les impedimenta ne freinaient l'enthousiasme. On ressent, en effet, un sentiment de délivrance, de liberté, associé à la fierté intérieure de la réussite. Car la formation du plouc Yasreg est en principe terminée et réussie. Il a obtenu 8 jours de congé, à passer dans un endroit calme, en dehors de Londres, de préférence. Il en avait médicalement besoin, psychiquement aussi peut-être. Yasreg pouvait choisir l'endroit qu'il voulait, mais la sagesse commandait de prendre avantage de ces quelques jours de répit, avant la grande aventure qui pouvait s'imposer d'un moment à l'autre.

La vie à Londres est fatigante, épuisante, pour celui qui doit tout faire par lui-même. Les agents spéciaux se logent et s'entretiennent grâce à une indemnité suffisante mais guère plantureuse. Comme il est relaté plus haut, le Home de Kilburn est détruit. Où aller ? La solitude dans l'immensité d'une ville étrangère, où on ne connaît personne, a comme conséquence la promiscuité dans des endroits facilement accessibles, ce qu'il faudrait normalement éviter. Les pierres d'achoppement de cette semi-liberté sont l'alcool et les rencontres sans lendemain.

En plus de la dureté des temps, les bombardements aveugles de la Luftwaffe sont remplacés par la chute des missiles V1 et V2, les dernières armes secrètes du Führer. Il vaut donc mieux quitter Londres et récupérer ailleurs.

Comme Yasreg, et pour cause, n'a aucune idée d'où aller, on lui est venu en aide. Il a été gratifié d'un billet de chemin de fer pour Wantage, où il doit en principe trouver l'hospitalité d'une personne qui mettra, gracieusement ou non, le gîte et le couvert à sa disposition. Yasreg n'a aucune idée de qui est cette personne. Son ordre de marche mentionne simplement l'adresse suivante : Mrs S..., Wantage, Oxfordshire.

C'est tout naturellement que ce plouc perplexe perdu dans la nature montre sa destination finale à la conductrice d'une automobile qui suit apparemment le même chemin que lui. Elle lui a demandé où il va. Ce geste de gentillesse simplifie et accélère les choses. Mrs S... est connue de tout le village.

La porte cochère est large, solidement imbriquée dans un mur de briques noircies par le temps. Elle est à deux battants, qui doivent permettre le passage d'un charroi volumineux. Passé cette entrée, on arrive dans une allée pavée de moellons et bordée d'arbres. Des buissons fleuris, des rosiers bien entretenus, remplissent les espaces entre les peupliers.

De l'entrée, la bâtisse principale n'est pas visible. Elle apparaît une bonne vingtaine de mètres plus loin. L'allée se termine en un rond-point relativement spacieux, qui doit permettre au charroi de manoeuvrer et de faire demi-tour. Imposants, les locaux d'habitation ressemblent à ceux qu'on rencontre un peu partout dans la campagne anglaise. Rien n'y manque, pas même le lierre sur les murs.

L'"invité" dépose son barda par terre et jette un coup d'oeil aux alentours. Il constate que quelqu'un, dix mètres plus loin, lui tourne le dos, et ne semble pas s'apercevoir qu'il est là. L'homme est certainement sourd. Il s'agit vraisemblablement d'un jardinier. Il est entouré d'outils et manie une brouette. Il ne semble pas jouir de toutes ses facultés. Paisiblement, il continue à entretenir son bout de terre.

Comme rien ne semble bouger dans la bâtisse, Yasreg se décide à entrer. Le portique passé, il se trouve dans un couloir qui donne accès à plusieurs pièces. C'est alors que quelqu'un passe devant lui sans paraître remarquer sa présence. C'est une petite vieille en tablier, qui, elle non plus, ne semble pas jouir de toutes ses facultés mentales. Cependant, à la question posée en anglais par le nouveau venu, elle répond en un français sans accent que Mrs S... va venir. Il faudra attendre un peu.

Et notre homme est prié de s'asseoir dans une sorte de salon qui paraît destiné à la mise en valeur d'une quantité de souvenirs de la guerre 14-18.

Un Mauser allemand voisine avec un Lüger d'officier. Des insignes, des boutons d'uniforme, des décorations militaires, des casques à pointe de l'époque du Kaiser, sont soigneusement rangés. Des sabres et des lances de Uhlans forment des panoplies qui recouvrent les parois. Plusieurs armoires servant de bibliothèques contiennent des ouvrages en allemand et en russe. Tout le décor intérieur semble soigneusement épousseté et ciré. Les fauteuils en cuir sont recouverts de housses. Aucun bruit ne filtre de nulle part.

Yasreg se pose la question de savoir si Mrs S... a bien été prévenue de son arrivée. Comme son équipement est toujours dehors, l'idée lui vient de le récupérer. Perplexe devant cette réception pour le moins bizarre, voilà en effet un bonne heure qu'il attend, le plouc se sent travaillé par l'envie impérieuse de filer à l'anglaise et de rentrer à Londres toutes affaires cessantes. C'est dans cette intention qu'il se lève et se dirige vers la porte, juste au moment où quelqu'un survient.

Yasreg voit pour la première fois Mrs S..., bien connue de bon nombre de Belges en Grande-Bretagne. Cette personne d'origine roumaine, si les souvenirs sont bons, s'exprime en un français parfait, acquis par des études en Belgique. Elle parle couramment plusieurs langues slaves, dont le russe.

Membre du personnel diplomatique britannique à l'ouverture des hostilités, elle a dû quitter Constantza (Roumanie) et rejoindre l'Angleterre, suite à l'invasion allemande. Mrs S... est une personne charmante, d'une grande beauté et d'une haute intelligence.

Mais Yasreg constate qu'il n'est pas attendu à Wantage. La désinvolture bureaucratique a sans doute joué quelque part. Peut-être quelqu'un a-t-il simplement confondu la demeure de Mrs S... avec un hôtel de campagne ouvert à quiconque peut payer. On n'a pas cru nécessaire de prévenir. La situation est franchement désagréable et, à la limite, humiliante. Évidemment, Yasreg peut payer son séjour, mais l'impression est déprimante pour ce plouc, qui, venant de passer une période d'entraînement très dure, vivant dans une semi-clandestinité imposée par les instructions occultes, strictes et précises, ressent l'impression de solitude viscérale dans laquelle il évolue.

Le War Office dont il dépend l'a dirigé sur Wantage parce que l'on est certain que là, il a peu de chance de rencontrer des gens à éviter de préférence...

Gêné, Yasreg présente ses excuses et ses regrets de se trouver chez cette dame sans invitation. Il lui fait part de son intention de rentrer à Londres par le premier train et lui explique qu'il n'y a aucun problème pour lui à réintégrer l'appartement qui l'attend à Londres.

Mrs S... sourit, lui tend la main et lui demande de s'asseoir. Sa demeure, lui dit-elle est ouverte à tous les employés du War Office. C'est un honneur et un plaisir de leur fournir l'hospitalité. Un contretemps est intervenu mais, de toute façon, le dîner sera servi dans quelques minutes et ce sera l'occasion pour ce plouc honoré de faire la connaissance du major S..., chef des services vétérinaires des forces britanniques aux Indes, quand on utilisait encore les chevaux dans la cavalerie et les services du charroi.

Toujours souriante, avec un grain d'humour, elle se déclare convaincue que cet officier retraité se fera un plaisir, au cours du séjour auquel il est invité, de lui faire connaître son écurie de courses et ses jockeys. Elle-même s'excuse de la réception quelque peu cavalière dont il a été l'objet à son arrivée. Le jardinier que Yasreg a vu est, en effet, sourd, muet et déficient mental. La petite vieille est la gouvernante française qui, depuis de nombreuses années, vit en famille chez elle.

Mrs S... explique qu'elle était absente à son arrivée car, comme toute ménagère qui se respecte, elle a dû se rendre au village pour y faire l'achat de ce qu'on ne peut produire chez elle. Elle ajoute que la vie à Wantage est parfois monotone et qu'elle est toujours très heureuse de recevoir un invité, surtout lorsque ce dernier lui est recommandé.

Et c'est ainsi que Yasreg passa à Wantage huit jours de vie de château, dans un calme et une gentillesse inoubliable.

Le major S..., d'origine irlandaise, avait conservé l'allure et les méthodes militaires dans l'organisation de son domaine, en dépit de son âge. C'était le type traditionnel du "landlord". Ses passions étaient la terre et les chevaux. Il possédait une magnifique écurie de course et ses six jockeys portaient ses couleurs dans les compétitions.

Peu loquace, cet homme solide et énergique aimait arpenter ses terres et prenait plaisir à inviter "Horsy", surnom qu'il  avait donné à Yasreg, à des randonnées dans la campagne. Il lui présentait alors un stick et les deux hommes marchaient plusieurs kilomètres dans la paix totale. Yasreg pouvait ainsi apprécier le charme bucolique d'une vie rurale comblée.

Au village, les hommes soulevaient respectueusement leur casquette quand le "landlord" passait. Souvent, le major, qui avait un faible pour le whisky, en offrait une timbale à Yasreg au "pub" du village. À Wantage comme ailleurs, entre 11 et 13 heures, on pouvait se rafraîchir. Des ouvriers agricoles qui travaillaient sur ses terres venaient lui rendre compte de ce qui s'était passé en cours de journée.

La conversation ne se limitait évidemment pas à l'agriculture. On parlait de la guerre, des bombardements sur Londres par les V1 et V2. Tout le monde attendait les événements décisifs qui semblaient se précipiter dans le monde.

Précisément, le soir avant le rapport de la BBC, brouillé comme d'habitude par les services de Goebbels, le major faisait l'appel de son personnel.

Ce dernier, suivant les règles, se présentait quelques minutes avant la relation des événements. Toute la domesticité mâle se mettait au garde-à-vous pour entendre le "God Save the King" préalable aux nouvelles.

Ce fut à Wantage, dans cette propriété cossue enrobée de tradition pour ainsi dire médiévale que le plouc Yasreg reçut comme tout le monde la nouvelle cruciale que tout le monde attendait : les Alliés avaient débarqué en Normandie.

Ses vacances étaient terminées !


Fin août 1944 - La mission

Un beau matin, Yasreg constata la présence dans son assiette de deux oeufs sur le plat. Les choses sérieuses commençaient pour lui.

On vient d'introduire Yasreg dans l'antre du dragon.

Le bureau du colonel P... est spacieux mais sobre. Seul le centre est occupé par une lourde table en mahogany noir. Un fauteuil et deux sièges flanquent une bibliothèque bourrée de dossiers, de livres et de documents.

Une petite centrale téléphonique militaire est à portée. Le seul ornement, si l'on peut dire, consiste en un simple cadre en bois noir fixé au mur. Il attire d'emblée l'oeil du visiteur. On ne peut le manquer. Deux phrases calligraphiées en lettres gothiques s'y lisent :

"La Ruse n'est qu'un moyen?

La Droiture est une puissance !"

Réussite psychologique ! Voilà de toute évidence, un remarquable sujet de méditation pour ce plouc qui vient ici recevoir ses dernières instructions avant la minute de vérité.

Le colonel P... est en civil. Il est flanqué de son adjoint inséparable, le capitaine C... C'est armé d'un large sourire jovial que le patron va expliciter au bénéfice de Yasreg ce qu'il devra en principe faire et surtout ne pas faire. On aura droit au préalable à une esquisse sommaire sur la carte de la situation géographique en laquelle on va devoir évoluer. Entre temps et discrètement, quelqu'un a apporté, des cigarettes, un pot de café et des tasses.

Il ne reste que des souvenirs fragmentaires de cette conversation. "La guerre tire à sa fin", déclare le colonel, "vous le savez bien ! Tout le monde le sait ! Les troupes allemandes battent en retraite partout. Cependant, si on approche du but, il ne faudrait pas commettre l'erreur de sous-estimer les possibilités de durée de l'armée allemande. Il reste encore beaucoup à faire. On n'est jamais sûrs de rien. Donc la mission que vous allez accomplir est importante. Si elle ne l'était pas, on ne vous enverrait pas."

"Votre rôle sera en priorité le renseignement et la transmission. Je ne peux vous conseiller que des généralités. Subsidiairement, vous amènerez sur place plusieurs containers. Il s'agira de matériel radio, d'armement, de vivres et surtout, d'argent."

"Vous n'avez strictement rien à voir avec les activités de sabotage. Vous ne devez participer à rien de ce genre. J'attire une fois de plus votre attention sur ce point. Les imprudences sont souvent responsables de l'échec d'une mission et de ses conséquences. Restez dans votre tour d'ivoire ! Vous n'êtes pas la pour jouer au héros, mais pour transmettre les messages !"

"Au point où en sont les choses, votre mission sera probablement la dernière envisagée pour la Belgique. Vous ferez partie du Service Bayard, très important pour les renseignements qu'il fournit. Vous ferez sans doute connaissance avec le docteur H..., de Comblain-au-Pont, lors de votre arrivée. Il sera votre chef de réseau. Un comité de réception est prévu. Il se chargera de vous amener où vous devez aller. Ne vous occupez pas des containers, ce n'est pas votre travail !"

"Autre chose, que vous n'avez jamais pratiqué : des pigeons voyageurs seront parachutés en même temps que vous. Vous ne vous en occuperez pas, en principe. Les gens en place leur fixeront aux pattes des tubes contenant des messages importants. Ils signaleront aussi votre bonne arrivée. Ne les effrayez pas ! Ils ne s'envoleront pas dans l'obscurité. Ils se mettront en route d'eux-mêmes au petit jour."

Vous serez porteur d'une grosse somme en dollars. Vous en serez responsable. Vous la remettrez au docteur H... ou éventuellement à la personne qui le remplacerait. Des changements sont toujours susceptibles de se produire, surtout en ce moment. Soyez cependant circonspect. Ces fonds sont indispensables pour assurer la transition. Vous les porterez constamment sur vous dans une ceinture spéciale. Nous vous demandons de considérer que la remise de ces fonds est la partie la plus importante de votre mission, compte tenu des opérations en cours à l'heure actuelle."

"Mon cher Hempen (Nous avons déjà rencontré Hempen-Sand (nom sous lequel Yasreg est connu chez les ARA/SAS). Dans le Bulletin, tome II, fascicule 7 de septembre 1984, sous le titre "Liège se souvient", Yasreg commence ainsi ses souvenirs de la Libération de Liège : "Pour l'opérateur radio ARA/SAS Hempen-Sand, la clandestinité tire à sa fin"), je suis heureux de vous voir en si bonne forme.

Le congé que vous avez passé dans le calme vous a fait beaucoup de bien !"

"Good bye, good luck, and thank you!".


Le 2 septembre 1944

Il fait clair de lune, en ce 2 septembre 1944. Il ne fait pas chaud non plus !

On a décollé de Ringway vers 1 heure du matin. Un clair de lune livide a présidé au départ. Quelques nuages traînent encore sur l'Angleterre, mais une visibilité indulgente permet de voir approcher le Channel qu'on devine dans la brume. L'appareil est un Hudson, bombardier léger bimoteur. Sa carlingue a été aménagée pour les buts poursuivis. Une glissière métallique émaillée facilitera la sortie des "aventuriers". On est lourdement chargé - en plus du parachute, on coltine dans le bas du dos un assemblage de plusieurs mitraillettes Sten et des munitions. En outre deux kit-bags chargés d'on ne sait trop bien quoi précéderont le sauteur et lui tiendront les jambes bien raides. Pas question de gesticuler dans le vide. Ce ne sera plus une simple chute mais une dégringolade accélérée. Plusieurs containers seront de la partie. Des caissons d'osier contenant des pigeons seront balancés dehors aussi.

Le temps passe. La tension nerveuse s'accroît. Une faible lueur filtre à travers les rideaux des hublots. L'oeil a eu le temps de s'adapter à la pénombre. En écartant légèrement les rideaux fixes, on distingue dans le clair de lune, des éclatements noirs. On a passé la côte belge ou française.

La Flak a réagi. Puis les couches de nuages s'étirent, mais perméables, permettent par ci par là la vision du fond noir. On fait des signaux à partir du sol. À qui s'adressent-ils ? On n'en sait rien !

Une lampe électrique s'allume derrière le cockpit du pilote. Elle est rouge et fait apparaître la figure casquée du dispatcher, chargé de libérer la trappe de sortie quand le moment sera venu. Le signal rouge annonce qu'il faut se tenir prêts. On est trois candidats à la sortie (Yasreg ignore l'identité et la mission de ses collègues. Secret oblige !). Chacun prend place dans la glissière polie, vérifie son chargement, si tout est en place.

Le coeur en prend un grand coup. La tension est palpable, son intensité fait mal. On a revêtu une combinaison de toile spéciale, fermée devant par un zip. Les bras et les jambes sont dégageables par des zips séparés. Dans la manche gauche, une poche spéciale contient un couteau de commando acéré et tranchant. Il doit servir à couper éventuellement les cordes du parachute, en cas de problèmes. Ces cordes sont en soie et capables de soutenir un poids énorme, trois tonnes, paraît-il ! On porte un casque rond en caoutchouc.

Pris aux tripes par la trouille, on attend que la lampe vire au vert pour s'évader... On ressent aussi intensément la fatigue, le froid, l'abrutissement résultant du bruit des moteurs. Ce sont les dernières impressions avant la dégringolade.

Yasreg est le deuxième à sauter.

L'ampoule verte s'allume et reste allumée. La trappe s'ouvre. C'est le plongeon. Impossible de ralentir la sortie compte tenu de ce qu'on coltine. En une fraction de seconde, on se retrouve dans l'espace, suspendu comme un fétu au bout d'un fil. On baigne dans une lumière argentée qui enrobe tout ce qui est visible.

La lucidité refait surface ; le contrôle de soi-même est rétabli.

Dans les tréfonds du décor, une ampoule électrique clignote on ne sait quel signal.


Beaucoup de bruit pour rien !

Un bref résumé clôturera les "exploits" de l'aventurier Yasreg.

Induit en erreur par les signaux optiques d'une formation F.I. de l'Armée secrète, le pilote australien du Hudson lâcha ses passagers et ses colis, y compris les pigeons, aux environs de Prayon-Trooz. Il avait confondu l'Amblève et l'Ourthe ou le contraire. Le résultat était de toute façon le même. Il avait aussi confondu la lettre B (_... en morse) avec D (_..) qu'il aurait dû recevoir. Au lieu de se retrouver sur les hauteurs de Comblain-au-Pont, comme prévu, on se découvrait à Prayon-Trooz, dans un arbre.

De ce fait, la dernière mission belge de parachutage déboucha sur un échec. Le matériel amené fut embarqué par des gens à qui il n'était pas destiné. En outre un des sauteurs s'était foulé la cheville.

Les difficultés, pour ne pas dire l'impossibilité de contact entre formations de "résistance" antagonistes et d'options politiques contradictoires réduisaient les possibilités de récupération du matériel radio à zéro.

Les problèmes qui s'ensuivirent et les expériences décevantes qui en découlèrent ne seront pas abordés. Ils ne présentent aucun intérêt pour la petite histoire, ni pour le lecteur. Seul subsistera dans tout ce fatras gesticulatoire inutile, pour les acteurs de cette sinistre farce, un sentiment de dérision et de déception.

Honni soit qui mal y pense !


(Suite et fin dans le prochain Bulletin)


Date de mise à jour : Jeudi 26 Novembre 2015