Tome V - Fascicule 1 - janvier-mars 1992


La pompe à haute pression, arme secrète allemande V3 (1)

Willy O. H. FRESON


Dans l'article de M. Patrice Erler, intitulé "Site pour système d'arme A4 (V2) à Hollogne-aux-Pierres" paru dans le Bulletin du CLHAM, tome IV, fasc. 11, de juillet-septembre 1991, on trouve, page 42, à la deuxième ligne de l'annexe 1 (b) : "Tausendfüssler" (Mille-pattes).

Ce terme est un des nombreux termes employés par les Allemands pour désigner l'arme de représailles n° 3 (Vergeltungswaffe Nr 3), plus connue sous son abréviation "V3" (Fow Drei, pour les Allemands).

Le projet initial porte le nom de "Hochdruckpumpe" (HDP) (pompe à haute pression).

On rencontre peu d'armes qui, pour raison de maintien du secret, soient connues sous autant de noms différents.

Dans le document n° 1 du 10 octobre 1943, on vit, pour la première fois, le terme "Tausendfüssler" (Mille-pattes).

Dans l'ordre du Führer n° 194/43 du 29 novembre 1943, qui ne sera porté à la connaissance de l'OKW que le 1er février 1944, c'est le terme suggestif "Fleissiges Lieschen" (Petite Élisabeth zélée) qui est employé.

Dans différents documents, on rencontre encore les termes : "Vielkartuschgeschütz" (pièce d'artillerie à gargousses multiples) ; "Fernkampfwaffe" (arme de combat lointain) ; "Fernzielkanone" (canon pour buts lointains).

Toutes ces dénominations sont représentées par l'abréviation : HDP.

Finalement, une version à tube plus court (différentes longueurs existeront) portera le nom de "Langrohrkanone" (canon à tube long) - LRK 15 (ce dernier nombre indiquant le calibre de 15 cm).

Cette arme fut imaginée par un certain Conders, Oberingenieur (Ingénieur principal) de la firme Röchling, firme dans laquelle il avait déjà participé à l'élaboration et à la mise en oeuvre des projectiles dits "Röchling-Geschosse" (Rö-Gesch.).

Après des premiers calculs pratiques, il informa le Ministre du Reich pour l'Équipement et la Production de Guerre, Albert Speer, des recherches entreprises en vue de construire un canon à gargousses multiples.

Vers la mi-mai 1943, ce dernier exposa le projet au Führer qui fut enthousiasmé par l'idée d'une pièce d'artillerie lui donnant la possibilité de bombarder Londres, de la terre ferme. Il ordonna la construction d'un modèle, et, celui-ci terminé, d'effectuer immédiatement les tirs d'essai.

À l'origine, Conders avait prévu un canon de 100 à 150 mètres de long, placé à flanc de coteau, sur un échafaudage monté sur tréteaux, l'inclinaison ne devant pas dépasser les 55 degrés.

Ce long tube devait être formé de tubes lisses, d'un mètre de long, boutonnés les uns aux autres en intercalant, entre eux, un croisillon horizontal pouvant contenir, dans chacune de ses branches, une charge propulsive d'appoint.

Comme culasse, une culasse normale d'obusier lourd de campagne, avec chambre principale de chargement devant contenir le projectile et la charge propulsive principale.

La mise à feu des charges additionnelles se faisait électriquement dès que le culot du projectile dépassait le croisillon. Ces apports successifs de poussées de gaz devaient permettre une vitesse initiale de 2000 mètres par seconde, à la sortie du tube.

Je passerai sur les différents ordres donnés concernant le développement des recherches. Notons seulement que la priorité absolue était accordée à ce projet et que le Führer exigeait d'être tenu au courant des résultats obtenus, d'une manière constante. Il avait une telle confiance dans ce projet qu'il ordonna la construction de positions de tir avant de connaître ces résultats.

Conders commença par construire un modèle réduit de 2 cm de diamètre, ainsi que celui d'une munition adéquate.

Les essais chez Röchling ayant eu un certain succès, on décida de faire des essais avec des pièces de deux calibres différents, 15 cm et 21 cm ; ils furent satisfaisants.

Conders proposa alors le calibre définitif de 15 cm, qui fut adopté.

Les recherches se firent, dès ce moment, aux bancs d'essais de Misdroy et de Hillersleben, près de Peenemunde, sur la Baltique. Elles se trouvaient sous les ordres du SS Gruppenführer und Generalleutnant der Waffen SS Kammler, qui avait été nommé par Hitler, Reichsbeauftrager (chargé d'affaire du Reich) pour tout ce qui concerne les armes de représailles, suite aux lenteurs constatées dans la fabrication des V2.

Tout en continuant les recherches sur les tubes de 100 à 150 mètres, on s'intéressa aussi à des tubes plus courts, en dessous de 80 mètres de longueur. Plusieurs longueurs, différentes, furent envisagées.

Ces canons prirent le nom de "Langrohrkanone" (canons à tube long) LRK 15 (ce dernier nombre indiquant le calibre de 15 cm).

On en retrouve l'énumération dans le registre secret "D97/1 - Liste des engins", en date du 15 août 1944, sous les numéros suivants :

5-1539 LRK 15 F 39

5-1556 LRK 15 G 56

5-1558 LRK 15 F 58

auxquels fut ajouté, le 5 avril 1945 :

5-1566 LRK 15 F 66.

Je n'ai trouvé nulle part la signification des lettres F et G.

De ces différents canons, repris dans cette liste, un seul nous est connu, le 15 cm LRK-15-F-58. Sa composition se présente comme suit :

une culasse d'obusier lourd de campagne, Mod. 1918, de 15 cm ;

un tube raccord ;

douze tubes lisses ;

douze croisillons, à deux chambres à poudre chacun ;

deux pièces intermédiaires à un tube avant et un tube final ;

un affût composé d'un échafaudage en bois boulonné sur des tréteaux en fer.

La mise à feu de la charge propulsive principale pouvait se faire soit manuellement, soit électriquement, mais toujours sous abri, car le bris d'un croisillon ou d'un tube était toujours à craindre.


Le projectile

Il s'agit du 15 cm - Sprenggranate 4481 (15-cm-Spr.Gr.4481) (obus explosif de 150 mm n° 4481) :

poids total : 97 kg ;

poids sur la trajectoire : 85 kg, dont 7 à 9 kg de charge explosive, livré sur la position avec fusée montée ;

ailettes stabilisatrices : 4.

Les disques de pression des pièces d'angle et la bague de support, en deux pièces, de la tête se détachent, après la sortie du tube, et volent encore de 1 à 3 km dans la direction de tir.

Il faut toujours compter qu'il y aura un certain nombre de coups courts qui tomberont à la distance minimum de 20 km.

Lors du chargement, toujours bien contrôler si la bague de support, en deux pièces, se trouve bien  enfoncée dans la nervure prévue à cet effet dans la tête de l'obus, et si cette bague n'est pas arrachée de son logement, ou abîmée. Le fil de fer qui maintient les deux pièces de la bague de support ensemble, pendant le transport, est enlevé peu avant le chargement ; les deux pièces ne sont plus retenues alors que par un simple papier collant. La marque blanche qui se trouve sur le joint de séparation doit être orientée vers le haut, lors du chargement.

La fusée percutante, sans retard, AZ KM 20 (Aufschlagzünder KM 20), est prête pour le tir. Elle possède une sécurité de tube et de transport.

La charge propulsive se compose de :

- une gargousse de base, placée dans une douille d'obusier lourd de campagne Mod. 1918, avec vis-amorce C/12n/A ;

- 24 gargousses additionnelles qui se décomposent en :

- 18 gargousses numérotées de 1 à 9, qui ne peuvent être placées que dans les croisillons de 1 à 9 ;

- 6 gargousses numérotées de 10 à 12, qui ne peuvent être placées que dans les croisillons de 10 à 12.

Chaque gargousse additionnelle se compose de deux fagots de poudre de même grandeur, qui permettent la confection de deux demi gargousses.


Remarque

Il faut bien faire attention que les chambres d'un croisillon soient chargées de la même façon. Les chambres non chargées doivent être fermées.

Suite à leur composition, les gargousses additionnelles sont très sensibles à l'humidité ; elles doivent être conservées dans des récipients, sous vide, qui ne peuvent être ouverts qu'immédiatement avant le chargement. Les gargousses non employées doivent être remises immédiatement sous vide.

Le tir d'efficacité ne peut se faire qu'après avoir tiré deux coups d'échauffement.


On connaît peu de choses sur l'emploi de cette arme au front.

Nous en reparlerons dans un prochain article.

À leur arrivée à Hillersleben, les Alliés trouvèrent sur le champ d'essai deux installations qui avaient été mises hors d'usage.

Un des engins possédait dix croisillons, l'autre n'en comptait que cinq ; l'un a des chambres additionnelles à angles droits, d'un diamètre de 13 cm ; l'autre est à croisillons obliques (45°) et le diamètre des chambres additionnelles est de 15 cm.

Des essais furent donc effectués avec les deux types d'engins. En effet, la pression des gaz des charges additionnelles agissait de plus en plus faiblement sur le culot du projectile, au fur et à mesure que la position des croisillons s'éloignait de la culasse de l'engin, qui était alors pourvu de croisillons droits (90°). Manifestement, on essaya, avec les croisillons obliques (45°), de remédier, ne fût-ce qu'en partie, à cette dégradation de la pression. On ne possède malheureusement aucun rapport sur les résultats de cette nouvelle méthode.


Date de mise à jour : Mercredi 25 Novembre 2015