Tome III - Fascicule 9 - janvier-mars 1988


Le fort de Huy à travers les siècles

Jules LEBEAU


L'histoire, dressée suivant l'ordre des temps,nous rapporte que l'éperon rocheux dominant le confluent de la Meuse et du Hoyoux fut occupé très tôt.

Il est fait allusion à des fortifications dues à Antonin le Pieux (1), à Saint Jean l'Agneau, à Basin de Valois, mais la première mention écrite date d'un acte de 890.

(1) Antonin le Pieux : empereur romain né en 86, régna de 138 à 161.

Itinéraire d'Antonin : important travail géographique ancien dont on ignore la date de publication. C'est une énumération des lieux de l'empire romain et de leurs distances.

Muraille d'Antonin (Vallum Antonini) : mur de défense construit sous Antonin en Grande-Bretagne entre le golfe de la Clyde et le golfe de Forth. Il en subsiste des vestiges, connus sous le nom de Graham's Dyke.

Au cours des siècles, le château prit de plus en plus d'importance.

C'était un poste avancé de la Principauté de Liège qui défendait l'accès de la vallée de la Meuse.

Au XVIIe siècle, cette puissante place-forte se prolongeait à l'ouest par la tour Tardavisée, le fort Rouge, le fort Picard puis le fort Joseph et la Sarte.

À la fin du XVIIe siècle, une période douloureuse se présenta pour la ville de Huy et son château. Le roi de France Louis XIV y tint plusieurs sièges qui donnèrent lieu à des destructions.

En 1715, le traité de la Barrière mit fin à ces guerres et les fortifications anciennes furent démolies.

Le piton rocheux resta vide jusqu'à son arasement un siècle plus tard par les Hollandais.

En 1815, notre pays, par le traité de Vienne, fut rattaché aux Pays-Bas et dut se préserver d'un retour possible de partisans de Napoléon Ier.

C'est ainsi que le lieutenant colonel ingénieur Camerlinck conçut les plans du fort actuel qui devait à nouveau défendre l'accès de la vallée de la Meuse comme au temps de la Principauté de Liège.

Le 6 avril 1818, le prince Frédéric d'Orange assista à la pose de la première pierre ; la façade principale au sud est construite vers la France.

Le fort est bâti en forme de triangle de 148 x 107 x 44 mètres de coté et est à une altitude de 45 mètres au-dessus du fleuve.

Les travaux de construction durèrent cinq ans et coûtèrent un million cent vingt mille florins. Seul l'ancien puits du XIIe siècle, amélioré sous Erard de la Marck au XVIe, fut conservé pour alimenter en eau une garnison de 600 hommes dont 100 canonniers. Durant 12 années, aucun événement militaire ne vint troubler la vie de la garnison.

En 1830, la bourgeoisie hutoise était orangiste en grande majorité ; par contre, le peuple ne l'était pas. Aussi le 4 septembre, celui-ci, entraîné par un batelier surnommé Mame, et à l'annonce de l'arrivée des troupes hollandaises, forca-t-il la garde du fort à lui remettre la clef d'entrée de la grande porte.

Un drapeau aux couleurs liégeoises avec les mots "Liberté - Sécurité" fut arboré sur le plateau.

Les Hollandais ne revinrent plus à Huy.

Le fort fut désaffecté en 1831 (jusqu'en 1848) pour devenir prison d'état.

Les 17 principaux condamnés de l'échauffourée de Risquons-Tout y furent incarcérés, isolément dans des cellules et sans visite (2).

(2) Le 29 mars 1848, deux mille ouvriers se présentent à la frontière près de Mouscron, en route pour Bruxelles où ils veulent proclamer la république.

Ils furent dispersés par l'infanterie du général Fleury-Duray et leurs chefs traduits en cour d'Assises virent leur peine commuée en réclusion.

Le dernier quitta Huy en janvier 1855.

En 1876-1880, le fort fut repris par le général Brialmont sur la liste des ouvrages du système défensif de la Meuse et ne fut pas modernisé.

En août 1914, le fort ne joua aucun rôle ; les troupes allemandes entrèrent le 15 à Huy et prirent possession du fort.

L'armée allemande y établit un camp de discipline pour ses propres troupes, réfractaires ou déserteurs ; ceux-ci y étaient soumis par leurs gardes à un régime très strict.

En novembre 1918, le fort servit de centre d'hébergement pour des prisonniers russes et c'est en 1920 que l'école régimentaire du 14e de Ligne prit possession du bâtiment pour s'y installer jusque 1932.

C'est alors que la Défense nationale autorisa l'utilisation du plateau à des fins touristiques jusqu'en 1937 pour le réoccuper ensuite.

En 1940, le fort ne joua aucun rôle militaire et fut occupé par l'armée allemande.

Dès septembre 1940, le fort devint un camp de détention pour civils anglais ou étrangers et ensuite un bagne où séjournèrent plus de 7000 opposants au régime de l'occupant. Dix y moururent de mauvais traitements et cinq y tombèrent sous les balles du peloton d'exécution.

Le 5 septembre 1944, les détenus qui n'avaient pas été envoyés vers les camps de concentration en Allemagne furent libérés.

La Résistance occupa le fort et, le 12 septembre 1944, le Ministère de la Justice y installa un centre d'internement pour inciviques et collaborateurs.

Depuis le 31 décembre 1946, le fort a repris sa vie paisible d'attraction touristique.

Actuellement, le fort, propriété de la ville de Huy, est avec le site environnant, classé par arrêté royal du 1er octobre 1976.


Date de mise à jour : Mardi 3 Novembre 2015