Tome III - Fascicule 9 - janvier-mars 1988


Un peu d'histoire. Août 1914. Le cavalier Antoine Fonck du 2e régiment de Lanciers à la "Croix Polinard"

Joseph THONUS


Lorsque le 31 juillet 1914, la mobilisation fut décrétée, le 2e Lanciers eut l'honneur de voir ses unités lancées les premières au contact de l'ennemi qui envahirait, éventuellement notre territoire. En effet, le général Leman, qui commandait la position de Liège, avait ordonné de diriger immédiatement vers la frontière de l'est, les quatre pelotons de reconnaissance dont il avait depuis plusieurs mois, prévu la constitution et l'entraînement particulier.

Lorsque le samedi 1er août, vers deux heures du matin, les cloches de Thimister sonnent le tocsin, c'est au son de ces notes lugubres que tout le monde se met aussitôt sur pied. Au milieu des explications bruyantes des personnes attroupées, on a peine à entendre la voix du garde-champêtre, courant de-ci de-là et annonçant la mobilisation générale de l'Armée.

Les suppositions les plus diverses, les pronostics les plus divergents trouvent leur écho dans la bouche des tacticiens improvisés. L'ordre de mobilisation générale décrété, concerne les classes de 1909 à 1901.


Mobilisation générale de l'armée

Province de Liège

Commune de Thimister. Le 1er août 1914, Modèle 28

La mobilisation de l'armée est décrétée.

Premier jour de la mobilisation : samedi.

Les militaires en petite permission, en congé limité et en congé illimité, y compris les miliciens dispensés du service en temps de paix, inscrits dans les registres de mobilisation sont rappelés sous les armes.

Sans attendre la réception de leur ordre de rappel, ils se rendront immédiatement par la voie la plus rapide et la plus directe, dans les dépôts, corps ou forts où sont conservés armes et leurs leurs effets.

Seront arrêtés par la Gendarmerie, ceux qui n'auraient pas rejoint demain au plus tard avant douze heures.

Aucun prétexte d'ignorance ne sera admis.

Les hommes rappelés seront prévenus qu'ils ne recevront pas de nourriture avant leur arrivée au dépôt ou au corps et qu'ils doivent se munir de quelques vivres.

Les chevaux de selle et les chevaux de trait, ainsi que les voitures à réquisitionner pour les services de l'armée, doivent être fournis aux commissions de remonte au jour, à l'heure et à l'endroit désignés aux affiches placardées dans chaque commune.

Les agents du gouvernement, des provinces et des communes sont tenus de prêter leur concours aux commandants de district, aux commandants de canton ainsi qu'aux bourgmestres pour la prompte et bonne exécution des mesures concernant la mobilisation de l'armée. Seront punis, conformément aux lois, les agents ou fonctionnaires qui apporteraient des entraves ou des retards à l'exécution de ces mesures.

Le Bourgmestre,

A. Hermens


Dès quatre heures du matin, les vaillants rappelés quittent leurs familles. Des adieux angoissants, des larmes, l'appréhension. Ici, c'est un père quittant femme et enfants, là un fils délaissant ses vieux parents.

Ils se dirigent vers la gare, le front baissé, un petit paquet de vivres à la main. Cinq heures quinze, le train s'ébranle !

Dès l'avant-midi, commencent à la maison communale les travaux de réquisition des chevaux de la commune destinés à l'armée.

Le conseil communal siège en permanence jusqu'à huit heures du soir, à l'effet de répartir les charges des fermiers ; on a réquisitionné le cinquième du bétail. Tous les cultivateurs de la localité s'exécutent bien volontiers.

Le 2 août, à Liège, de grand matin, le 2e Lanciers quitte la garnison pour se rendre dans ses cantonnements de mobilisation à Milmort, où il reçut l'ordre d'établir un réseau de surveillance vers Battice, tâche dévolue au 1er escadron qui, sous le commandement du commandant Mousseaux, se met en marche et prend position à proximité de la bifurcation des routes de Battice - Henri-Chapelle et de Battice - Aubel.

Pendant ce temps, compte tenu de la gravité de la situation, un "arrêté" interdit les rassemblements ; de plus, il est strictement défendu de surfaire le prix des denrées de première consommation. Les intéressés ne peuvent offrir ces produits en vente qu'à des prix raisonnables. La loi prévoit des peines très sévères contre ceux qui profiteraient d'une calamité publique, au détriment de la classe ouvrière.

Le 3 août, personne encore ne croit sérieusement à la gravité extraordinaire de la situation, mais, à dix heures et demi du soir, de nouveau le tocsin réveille la population de Thimister.

Dans la rue, le chef de gare, essoufflé, fait part avec une nervosité pleine d'effroi, du contenu de la communication téléphonique qu'il vient de recevoir :

Ordre du général Leman

L'ennemi va passer la frontière - Réquisitionnez hommes valides avec pelles, pics, etc. pour creuser tranchées sur la chaussée et barricader toutes les routes !

Mais la population dort profondément, un certain temps s'écoule avant que tout le village soit sur pied. La panique s'empare des volontés les plus stoïques ; néanmoins, des groupes se forment, les bruits des outils jetés sur la place publique retentissent dans la nuit. L'on discute sur l'inutilité de ces barricades et de ces tranchées, les femmes supplient leurs maris, les enfants sont réveillés, ils pleurent.

Maintenant les choses sont sérieuses, la guerre est certainement très proche !

L'ordre est là ! Il faut s'exécuter, les hommes saisissent leurs outils, et par petits groupes, se hâtent vers la chaussée où ils vont travailler dur. Ils ont tôt fait de creuser des tranchées, d'entasser pierres sur pierres, de coucher des arbres entiers au travers de la route, de barricader celle-ci par des tombereaux.

Le 4 août, de grand matin, l'escadron auquel appartenait le cavalier Fonck reçoit l'ordre de se diriger vers Henri-Chapelle. Vers neuf heures, tout là-bas à l'horizon, au delà des prairies et des champs, l'on aperçoit des masses compactes avançant sur la route de Merckhoff à Visé, ce sont probablement les premières hordes prussiennes, ayant violé notre neutralité.

De la route de Margensault, débouche une estafette de cinq Lanciers belges, dont un officier ; on les entoure aussitôt, on les renseigne. La carte à la main, l'oeil nerveusement scrutateur, l'officier note les premiers renseignements de la population enthousiaste, tandis que les cavaliers reçoivent, à profusion, bières, cigares et cigarettes. Quelques instants après, ils repartent et on les voit remonter la côte de la nouvelle route de Stockis à Battice au grand galop. La patrouille s'échelonne le long de la route, et bientôt, Fonck, en position de pointe, disparaît aux yeux de ses compagnons, derrière un virage de la chaussée.

Sur le pont enjambant la ligne de chemin de fer, le cavalier rencontre le directeur du charbonnage de Battice et un mineur venus pour faire sauter le pont. Le cavalier Fonck insiste pour passer afin d'accomplir sa mission de reconnaissance et poursuit sa progression en direction de Henri-Chapelle. Arrivé à la ferme Bolsée, il s'arrête et s'interroge sur l'identité d'un groupe grisâtre que le fermier lui montre là-bas sur la route. Le fermier rentra chez lui, et Fonck avance encore. Il met pied à terre, attache son cheval à une barrière, prend position avec son fusil et fait feu sur le groupe de cinq ou six soldats ennemis qui arrivent vers lui. Un soldat allemand tombe, et les autres se dispersent.

Fonck remonte à cheval et progresse encore, mais les ennemis qui appartiennent au 53e régiment des Uhlans, se ressaisissent et reviennent par les prairies, des deux côtés de la route. Les Prussiens ouvrent le feu et la monture de Fonck s'abat sous son cavalier. Celui-ci parvient à se dégager et entreprend de faire retraite. Il longe le fossé de la route, traverse la chaussée car il pense que le pont est détruit, escalade l'accotement pour franchir la haie. C'est là qu'une balle le frappe à la nuque et il s'écroule face contre terre.

Voilà comment le 4 août 1914, à 10 heures du matin, le cavalier Antoine Fonck, du 2e régiment de Lanciers, donna sa vie pour le pays, la devise de son Régiment "Meurt premier comme devant" n'aurait pu être mieux illustrée.


Bibliographie

Archives communales de Thimister-Clermont

Archives de la Fraternelle du 2e Lanciers

Archives de la Commission communale des loisirs de Thimister-Clermont


Date de mise à jour : Mardi 3 Novembre 2015