Tome III - Fascicule 9 - janvier-mars 1988


Un document de 1889. Le livret militaire d'un milicien infirmier

Pierre BEAUJEAN


Dans un Bulletin antérieur (tome II, fascicule 10), nous avons examiné le livret d'un armurier, engagé pour six ans, effectuant son service à l'artillerie de 1870 à 1876.

Cette fois, le livret concerne l'infanterie. La mise en page et le texte en sont un peu différents de ceux de l'artilleur, mais on y retrouve les mêmes éléments.

Une inscription à la plume sur la couverture en vessie de porc indique : Hôpital Diest. Le milicien était infirmier et a servi du 1er octobre 1889 au 31 octobre 1892, soit trois ans et un mois. On pourrait supposer que l'intéressé a été maintenu sous les armes ; cependant, il est nommé soldat de première classe et nous verrons sur le titre de congé définitif qu'il a obtenu le certificat de bonne conduite (1).

(1) Il a vraisemblablement pris du congé, ce qui postposait sa libération.

Après un aussi long service, l'intéressé a encore effectué un rappel du 18 au 25 avril 1893 et a été présent aux revues annuelles du 21 novembre 1893, 20 novembre 1894, 20 novembre 1895 et 18 novembre 1896. Il avait vraiment fait une mauvaise affaire en tirant au sort le n° 709, à Liège.

Page de couverture (verso)

La lecture des instructions sur les livrets des hommes, permet de comprendre le système de la "masse d'habillement".

Une remarque : dans le livret de Jean Verbeeck, ce n'est pas le commandant de la compagnie qui a apposé sa signature à la fin de chaque trimestre, mais bien "l'administrateur".

Pages 2 et 3

Le signalement et un minimum d'indications matriculaires.

Page 4

En 1870, l'armurier artilleur n'avait reçu qu'une pièce de chaque espèce. En 1889, le fantassin infirmier reçoit, entre autres, trois chemises, deux caleçons, deux pantalons de toile, deux paires de chaussettes et deux paires de bottines.

Si le bonnet de coton (!) est prévu ici mais non distribué, le charivari n'apparaît pas, ce qui semble logique, maintenant que nous savons qu'il s'agit de couvre-oreilles anti-bruit, prévu pour des artilleurs. La paire de bretelles a vu son prix fortement diminué : cinquante centimes, contre 1 franc 55 centimes que coûtait celle de l'artilleur. Par contre, la patience du fantassin lui est facturée neuf centimes ; celle de l'artilleur en valait trois.

Pages 5 à 11

Je laisse le lecteur apprécier la grande rigueur du décompte qui grève le milicien d'une dette de 107 francs 99 centimes, dès son entrée en service.

Remarquons que le premier poste est un numérotage à l'aiguille pour 45 centimes. Notre homme n'avait donc pas dû effectuer lui-même ce travail qui consistait à marquer tous ses objets d'habillement de son numéro matricule, en l'occurrence, 6426.

Et, cruauté redoublée, non seulement on refilait à la recrue des objets usagés, mais encore on lui réclamait le prix des réparations et des ajustements. Exemple : tunique, 4 décimètres de coutures à 40 centimes ; 3 boutons moyens pour 12 centimes ; 2 pièces de drap pour 50 centimes et même un peinturage du bassin pour 6 centimes, etc. Suprême luxe, non prévu initialement lors de l'impression du livret : 5 sachets à vivres, 2 ceintures de flanelle et un trousseau (?).

Chaque journée qui passe représente une retenue ordinaire de 20 centimes et va contribuer à diminuer la dette d'autant. Ce n'est qu'en décembre 1891, après plus de deux ans, que le solde deviendra créditeur. Il représentera un avoir de 32,55 francs lors de la mise en congé illimité. Cette somme ne sera pas remise à l'intéressé, même après son rappel de 1893. Elle restera inscrite à son crédit jusqu'à sa mise en congé définitif, c'est-à-dire tant qu'il sera en possession d'une tenue de "permissionnaire".

Une chose étonnante : on a bien pris son temps, après le départ en congé du milicien, pour réparer son sabre et lui facturer, le 25 novembre, les frais de remise en état. Le procédé est cependant prévu dans les instructions de la page de couverture, moyennant une mention spéciale.

Il est à remarquer que le fantassin a reçu, dès son entrée en service, son équipement complet, tandis que l'artilleur de 1870 ne l'avait reçu que petit à petit, comme si l'armée n'avait pas voulu lui accorder un trop grand crédit.

Qu'il me soit permis ici deux réflexions personnelles.

  • Nous sommes loin du système actuel, où le commandant d'unité peut "mettre à charge de l'État" la plupart des dégradations à l'équipement parce qu'elles sontl a conséquence d'un usage à l'exercice et où il faut presque plaider en justice pour récupérer sur la solde, des dégradations volontaires.
  • Mon père, qui a fait son service en 1908, disait que les galons de fourrier, grands et obliques sur les avant-bras, représentait le V de voleur lorsque ce gradé joignait les mains. Le système de comptabilisation, tel qu'il apparaît dans le livret militaire, explique peut-être ce préjugé.

Pages 12 à 15

Vierges d'inscriptions.

Pages 36 et 37

Consacrées au feuillet de tir, elles sont vierges d'inscriptions, l'infirmier étant armé du sabre.

Pages 38 à 43 (non reproduites)

S'y trouve un extrait du code pénal militaire dans les deux langues nationales.

Pages 44 à 46

Elles reprennent les obligations des militaires en congé et des hommes appartenant aux 11e, 12e et 13e classes.

Est reproduite la page 46 et son chapitre III qui concerne les revues. À côté, se trouve la copie de la page 27 de l'"Extrait du Livret de Mobilisation" qui porte les certificats de présence aux revues annuelles.

La dernière page (non reproduite)

Elle donne, sous le titre "Croix rouge", un extrait de la Convention de Genève du 22 août 1864.

Recto de la couverture

Y sont imprimées les modalités des "Engagements avec prime".

En complément du livret militaire, le milicien en congé illimité détient un "Extrait du livret de mobilisation", sous couverture en papier léger de teinte bleue et rédigé dans les deux langues nationales. Sont reproduites la page 1, la page 2 avec les "Devoirs généraux du soldat" qui méritent une lecture attentive et la page 4 qui détaille la tenue de congé des permissionnaires, suivant l'arme. Je suis rassuré en constatant que tous emportent? leur paire de bretelles. La page 5 présente le cartouche de congé du 1er octobre 1893, date qui n'apparaît pas dans le livret.

Le cartouche de congé

Daté d'avril 1893, il place l'infirmier de 1ère classe Verbeek en congé illimité à Liège et porte les signatures du commandant de la place de Diest, du bourgmestre de Liège, pour remise à l'intéressé, du commandant de la 4e Compagnie du bataillon d'administration et du médecin qui a trouvé le milicien en bonne santé apparente.

Le titre de congé définitif

Le 1er octobre 1899, le commandant du bataillon d'administration accorde congé définitif au sieur Verbeek qui a obtenu le certificat de bonne conduite.

Et enfin? il lui est payé la somme de 35,55 francs, valeur de ses effets. Que sont devenus les 33,75 francs après le rappel, inscrits à son avoir dans le livret ?

"Toutes les autorités civiles et militaires sont invitées à le laisser passer et à lui donner aide et protection en cas de besoin".

Et l'intéressé est invité à signer. Pour la cause, il est dénommé en français "le congédié" et en néerlandais "de verlofganger", traduction habituelle de "permissionnaire". Le congédiement n'avait sans doute pas, en ce temps-là le sens péjoratif qu'il a actuellement. Le jargon militaire emploie toujours cependant l'expression "congédier une classe de milice".


Date de mise à jour : Mardi 3 Novembre 2015