Tome III - fascicule 8 - octobre-décembre 1987


Les tours d'air des forts réarmés des positions fortifiées de Liège et de Namur

Francis TIRTIAT


Lors des combats d'août 1914, la principale cause de la chute de la majorité des forts fut la menace d'asphyxie de la garnison.

Ces forts ne disposaient pas de système de ventilation artificielle, à l'exception du fort de Loncin, qui en était équipé à titre expérimental. Seules les coupoles étaient pourvues d'un ventilateur à main permettant d'y obtenir une surpression de 6 à 10 mm d'eau, destinée à l'évacuation des gaz de tir. (1)

(1) En ce qui concerne la ventilation dans les forts en 1914, il est nécessaire de préciser que le bureau de tir et la salle de la machine à vapeur étaient aérés par un petit ventilateur extracteur. Le sens de rotation du moteur électrique de ce ventilateur pouvait cependant être inversé.

Par suite de ce manque de ventilation, les fenêtres des locaux de gorge étant blindées (système par poutrelles métalliques), l'aération naturelle était très précaire et les fumées des explosions des projectiles tombant sur le fort, ainsi que les poussières de béton, pénétrant par les ouvertures d'accès simplement fermées par des grilles, envahirent rapidement les locaux du fort, rendant l'atmosphère irrespirable. Il faut ajouter à cela les odeurs pestilentielles des bacs dits "inodores", installés dans un local contigu à la salle de rassemblement et tenant lieu de latrines à la garnison en temps de guerre, les toilettes étant bizarrement (sauf à Loncin) situées dans un local de la contrescarpe. Ces inconvénients ne se sont pas manifestés à Loncin, jusqu'au moment où la machine à vapeur fournissant l'énergie électrique au fort s'arrêta par suite de l'obstruction de sa cheminée, ce qui provoqua l'arrêt du ventilateur.

Certains commandants de forts ont créé une circulation d'air naturelle en maintenant certaines baies ouvertes, mais ce procédé était évidemment aléatoire.

Après les combats, les Allemands occupèrent les forts, les réfectionnèrent et les perfectionnèrent. Ils y établirent une ventilation artificielle générale, dont la prise d'air était constituée soit par un puits bétonné profond, soit par une galerie grillagée établis au pied du glacis près d'un des saillants de gorge, ou sur le glacis même. Ces prises d'air, encore visibles actuellement, sont parfois dénommées "galeries allemandes". L'air était amené dans le fort par une canalisation de 80 cm de diamètre, passant sous le fossé et aboutissant sous un des locaux extrêmes de l'escarpe de gorge. L'air était aspiré par un ventilateur électrique placé dans ce local, et était distribué dans les pièces servant au logement et aux services (pas dans les magasins) par une canalisation établie sous le couloir d'escarpe. Sur cette canalisation étaient raccordés des tuyaux de distribution en tôle, suspendus à l'intrados des voûtes des locaux. L'air vicié était évacué, par 4 bouches de 20 x 20 cm aménagées dans le bétonnage des fenêtres de façade (bétonnage effectué par les Allemands, ainsi d'ailleurs que la fermeture de la poterne d'escarpe par béton et porte blindée) et pouvant être obturées par des volets. Certains locaux étaient pourvus d'une bouche d'air supplémentaire, protégée par une plaque métallique percée de trous. La disposition intérieure laisse supposer qu'on pouvait y placer un ventilateur.

Lors du réarmement des forts, on les équipa de prises d'air extérieures, situées à une distance de plusieurs centaines de mètres (200 à 600 m parfois) et installées invariablement au flanc ou au sommet d'une pente (les gaz de combat sont plus denses que l'air...). Ces tours, en forme de champignon de hauteur variable suivant les cas, sont reliées au fort par un long couloir au départ duquel, côté fort, est installé un ventilateur d'aspiration.

Ce ventilateur est entraîné par un moteur de marque A.C.E.C.-C.B.V.81 de 40 CV sous 110 V continu à 300 tours/minute. Une démultiplication par courroie amène ce ventilateur à la vitesse de 700 tours/minute. L'air est refoulé dans un réseau de caniveaux vers les différents locaux et galeries qui sont tous sous pression. Deux petits ventilateurs auxiliaires (caractéristiques non connues) permettent l'alimentation de deux locaux distincts :

- Le premier est placé dans le corps de garde de guerre situé dans la poterne de contrescarpe, l'air arrivant de l'escarpe par le conduit assurant le passage sous le fossé des câbles électriques et téléphoniques de ce local.

- Le deuxième est placé dans le coffre de défense du pied de la tour d'air. II puise son air directement dans le couloir.

L'évacuation de l'air vicié se fait soit directement à l'extérieur (culasse des armes ou volets d'évacuation) ou bien par l'intermédiaire des anciens locaux non renforcés du massif central.

Sur le couloir d'aspiration sont greffés des locaux à usage de dépôts de munitions et d'artifices, ainsi que, parfois, des locaux de détente pour le personnel (galerie de bombardement). Ces dispositifs ne sont pas systématiques à tous les forts (Boncelles, par exemple, n'en possède aucun...). À Namur, un local radio est également placé dans ce couloir (radio à télécommande). On y trouve étalement la niche d'arrivée du câble téléphonique de la position fortifiée.

À une certaine distance qui varie d'un fort à l'autre, le tracé du couloir est brisé, soit horizontalement (Flémalle, Boncelles...), soit verticalement (Barchon, Dave...) et à cet endroit est établi un petit emplacement de défense bétonné, équipé d'un créneau pour FM et parfois, d'une goulotte lance-grenades. De plus, à environ 6 m de ce coffre de défense, est installée une grille de fer constituant un obstacle supplémentaire. Ce couloir, de section réduite (1,6 m de haut et 0,96 m de large à Boncelles) est réalisé en béton non armé car, à Namur, une des antennes radio y est installée.

Au fort de Dave, deux fortins extérieurs (Troonois et Abris des relèves) sont également reliés au couloir de prise d'air. Ceci n'est d'ailleurs pas unique dans les deux positions fortifiées (Maizeret et Embourg par exemple).

Au pied de la tour d'air se trouve un fortin pourvu d'un débouché d'infanterie défendu par un ou plusieurs FM qui servait, en temps de guerre, de sortie pour les patrouilles et à la relève de la garnison. À côté du local de tir de ce fortin se trouve un local qui a manifestement été construit plus tard que le reste de l'ensemble. Destiné à devenir un local radio (Réseau Radio Aérien - Système de transmission avec un avion relais), il fut aussi utilisé comme local de réserve à munitions (Liège uniquement).

Dans la tour, l'aspiration normale de l'air se fait par une ouverture fermée par une porte métallique double à panneaux, percée dans le corps de cette tour, à la base de la tête de celle-ci. Les deux battants de cette porte, montés sur des gonds de fort calibre et verrouillés par un système fortement blindé, sont réalisés en tôle de 1 mm d'épaisseur rivée sur de forts montants. Le débit d'aspiration est réglé par le degré d'ouverture de la porte, commandé depuis la chambre de tir située dans la tête de la tour. Dans cette chambre se trouvent 6 embrasures pour 6 goulottes lance-grenades dirigées vers le pied de la tour, 6 hublots d'observation en direction de ce même pied, et les commandes de la porte d'aspiration.

En outre, on y trouve également un système mécanique permettant, en cas d'attaque par gaz et après fermeture de la porte d'aspiration, d'élever 6 m plus haut un manchon télescopique allant puiser de l'air frais au-dessus de la nappe de gaz toxique. Ce manchon anti-gaz de prise d'air, en forme de soufflet, est commandé en son centre par un vérin à 4 éléments, actionné par un ingénieux système de câbles, de poulies de rappel, et d'un petit treuil à manivelle avec indicateur de positionnement (système ultrarapide). Il permet de sucer, à plus de 18 m de hauteur par rapport au sol, de l'air beaucoup moins pollué, c'est-à-dire bien moins saturé en gaz toxiques. Ce manchon en toile de bâche, à fine corde de lin simple croisement, mais à trame très serrée, est imperméabilisé par application, après mise en forme (soufflet et couture sur des cercles en fer galvanisé de centrage), d'un mélange d'huile de lin chauffée à 115-155 degrés, de noir de fumée (pour la coloration) et, peut-être, d'un badigeon de siccatif, à raison de 100 cm³ par m2 (Le sulfure d'éthyle dichloré, mieux connu sous le nom d'ypérite, gaz très vésicant et persistant par temps froid, attaque et traverse les peintures, les tissus, le cuir et même le caoutchouc naturel, mais pas la toile de lin ainsi traitée).

II est à noter qu'aucun système de filtration ne semble avoir été prévu. Des essais ont bien été effectués (notamment au fort de Flémalle en 1931), mais il semblerait qu'aucune suite ne leur ait été donnée. Le colonel Lhoest, qui était lieutenant au fort de Boncelles du 21 février au 16 mai 1940, déclare : "J'ai retenu qu'il y avait des boîtes filtrantes qui, lors d'essais, avaient fait chuter la surpression de façon catastrophique..." (lettre du colonel Lhoest à M. Viatour, le 19 novembre 1985).

La chambre de tir du sommet de la tour pouvait encore servir à l'observation des environs proches et, dans certains forts, on s'est servi de l'orifice de sortie du manchon anti-gaz (fermé par un volet blindé à deux battants) pour faire du tir anti-aérien, en y installant un FM protégé par un petit parapet de sacs de sable. Le servant de ce FM se tenait debout sur le sommet du système de prise d'air, positionné à la hauteur idéale pour lui. Il existait également dans la chambre de tir des phares portatifs permettant l'éclairage du pied de la tour, à travers les hublots d'observation. La dotation de la tour en armes et munitions était de 6 FM plus un de réserve, 12.000 cartouches, soit 100 chargeurs de 20 cartouches par FM, de 48 grenades par trou lance-grenades, soit 288 grenades. Ces munitions étaient montées dans la chambre de tir à l'aide d'un treuil manuel.

Ces tours que les Allemands, pourtant bien renseignés sur nos fortifications, ont souvent confondues avec des châteaux d'eau (jusqu'au 10 mai 1940...) furent pour eux des objectifs fort vulnérables, que leur bombardement par 37 PAK et 88 FLAK a parfois fortement endommagés (Flémalle, Boncelles, Marchovelette...) et dont la mission a parfois dû être interrompue à cause des poussières de béton provoquées par ces tirs.

Il reste enfin à signaler qu'à Liège, deux forts ne possédaient pas ce système de prise d'air, leur couloir d'aspiration débouchant par l'intermédiaire d'un petit fortin à flanc de coteau d'une vallée fort abrupte : il s'agit des forts d'Embourg et Pontisse. À Namur également, deux forts ne possédaient pas de tour, cette organisation n'étant pas nécessaire grâce à la présence proche d'une falaise : il s'agit des forts de Dave et de Maizeret. Quant à Saint-Héribert, il semble qu'il ne possédait pas d'organisation de prise d'air extérieure au massif, celle-ci se faisant par des "viroles" situées au niveau des locaux d'escarpe (2)

(2) "Viroles" - définition du dictionnaire : du latin viriola, petit bracelet. Petit cercle de métal qu'on met au bout d'une canne, d'un manche de couteau, d'outil, etc. pour empêcher le bois de se fendre.

Il semblerait que, dans le cas qui nous occupe, il s'agisse du puits de prise d'air ou du système de protection de l'embouchure de celui-ci, installé à travers les anciens locaux d'escarpe et relié à une galerie souterraine menant jusqu'au ventilateur. Le fort de Saint-Héribert étant totalement comblé, il nous a été impossible de vérifier sur place la nature de cette organisation.


Sources

Études sur place par le groupe de recherches (G. de Saive, R. Coune, M. Viatour, G. Schalich et F. Tirtiat).

Denkschrift über die Belgischer Landesbefestigung (O.K.H. Berlin 1941). Étude de G. de SAIVE sur le manchon anti-gaz (non publiée).

Journal de campagne du fort de Dave (capitaine Noël).

Le fort de Saint-Héribert (commandant L'Entrée).

Archives C.D.H. à Evere - Archives Q.G.T., Dossiers n° 149 et 420 - Ventilation.

Rapport "Commission Jamotte" - Archives CLHAM

La tour d'air du fort de Boncelles par Michel Viatour (Bulletin, tome II, fascicule 12, octobre-décembre 1985).

Rapport du Général Leman sur la défense de Liège en août 1914 (G. Hautecler).

Interviews d'anciens du fort de Boncelles, réalisées par M. Viatour.

Cours de fortification, par le major du Génie Beaupain (École militaire 1936).

Archives personnelles de l'auteur.

Manuel des cours pour la formation des machinistes-chauffeurs et électriciens de l'Artillerie de Forteresse - 1ère partie : électricité (Ministère de la guerre - Direction générale de l'Artillerie - 1901).


Note La prise d'air du fort de Battice est une organisation datant des années 1934-1937 (forts nouveaux). La présente étude ne concernant que les forts réarmés, ce type de prise d'air n'y figure pas et sera décrit dans un prochain article.


Date de mise à jour : Mardi 3 Novembre 2015