Tome III - Fascicule 5 - janvier-mars 1987


Souvenirs de guerre - Aventures de jeunesse (15)

Freddy GERSAY


Yasreg démissionne

Quelques jours ont passé. Les événements dans le monde se bousculent aux portes de l'Histoire. Le général Giraud a pris le commandement des Forces françaises en Afrique du Nord. On a présenté les armes devant l'amiral Darlan en visite à Fès, peu de temps avant son assassinat. Yasreg n'a plus que des réminiscences brumeuses de cette période. Quelques faits épars au milieu d'une marée de désenchantements surnagent dans les fatras des routines tracassières. Les surnombres sont revenus occuper leurs emplois. Ce sont les grands héros. Rien de valable ne peut se faire sans leur compétence et leur discernement militaires. Au milieu des conflits et des rivalités sordides, le plouc est considéré comme une sorte de valetaille à tout faire. Une sorte de découragement
s'installe...

Dans cette atmosphère, un fait extrêmement important s'est produit. Par voie diplomatique, une demande a été introduite auprès du général Giraud, pour permettre aux Belges qui le désirent, de rejoindre les Forces belges en Grande Bretagne, Ceci ne concerne que les légionnaires belges engagés au cours des hostilités. Le lendemain d'une rencontre fortuite avec J.C., l'ancien gendarme belge devenu maitre d'armes à Fès, Yasreg est convoqué dans un bureau de l'état-major et se voit confronté avec des officiers belges
mandatés pour recevoir sa démission de la Légion, s'il le désire.

Il est important de souligner ici que la Légion étrangère ne force personne à la quitter. C'est donc librement que Yasreg démissionne et réintègre l'armée belge représentée par les F.B.G.B. La signature de cet acte se fait sans commentaire et ipso facto, Yasreg ne reçoit plus d'ordres et se borne à attendre ses instructions de départ pour Casablanca d'abord, pour Gibraltar ensuite.


La fin du périple

C'est terminé. Le soldat de deuxième classe Yasreg Ydderf, matricule 1531 du 1er R.E.C. n'est plus légionnaire. Son contrat de cinq ans a été résilié par convention entre le général Giraud, commandant les Forces Françaises d'Afrique du Nord et les autorités consulaires belges de Casablanca, agissant au nom du gouvernement belge en exil à Londres. Il n'est pas seul, plusieurs autres ont également signé leur démission.

Dans l'attente de la rédaction des formalités et de l'élaboration des moyens de transport vers Casablanca, Yasreg et les autres restent les invités du 1er R.E.C. Le bruit s'est répandu parmi ceux qui resteront à l'escadron, que Yasreg et d'autres vont quitter la Légion définitivement. Le fait est assez rare de voir un contrat de légionnaire résilié de commun accord par intervention diplomatique. Mais les circonstances sont exceptionnelles. Le général Giraud, ce très grand soldat, a compris la situation des jeunes Belges passés en France, réduits à l'état de vagabondage pour raisons patriotiques et contraints par les circonstances de signer l'engagement.

Il reste que personne n'est contraint de quitter la Légion. Elle ne met personne à la porte. Certains renoncent à partir, d'ailleurs. Leurs raisons sont sans doute suffisamment valables pour justifier leur désir de faire carrière.


Atmosphère de départ

Yasreg va essayer de restituer l'atmosphère du départ. Au moment de partir, on s'aperçoit que, si on n'a pas grand chose à regretter, il est quand même dur de laisser derrière soi des gens avec qui on a lutté, souffert, partagé, combattu. Les souvenirs reviennent en foule et on est pris aux tripes.

Voilà, par exemple, Garibian Harpatzoum, Arménien d'origine. Cynique et sans scrupules, mais doué d'un sens de l'humour hors de pair, ce personnage extraordinaire parlait, en plus de sa langue, le russe, l'arabe, le turc, le français sans accent, sauf peut-être celui de Paris, et n'éprouvait aucune difficulté pour assurer ses transactions louches avec les Américains et les Anglais du cru. C'est lui qui régla la vente du pistolet Beretta de Yasreg contre des dollars.

Le personnage est grand, dégingandé ; l'oeil d'aigle est toujours à l'affût de ce qui peut être subtilisé. Il vole surtout les Arabes pour qui il professe un mépris total, qu'il manifeste en crachant par terre chaque fois qu'il en parle. Il n'aime pas non plus les Juifs qu'il considère comme des lavettes dégénérées. Il les laisse en paix, mais consent à commercer avec eux. Garibian, comme Méki, a des principes. Il ne volera jamais un copain. Ce qu'il vole n'est pas uniquement pour son usage personnel. Il le distribue à ceux qu'il considère comme ses amis. C'est un tireur d'élite et un cavalier hors pair. On le hissait sur un cheval dès l'âge de quatre ans.

Garibian et Yasreg profitent de leur liberté pour visiter la ville et pour s'introduire, en dépit de l'interdiction officielle, dans la Médina de Fès.

Passé les souks et le pittoresque marché indigène, on se situe dans les jardins du Sultan, véritable mer de roses et de fleurs diverses où le public a accès. Cet éden miniature est adossé à l'ancien palais du souverain. L'environnement est moyenâgeux mais envahi par les échoppes du petit commerce. Les trafiquants de jeux étalent aussi leurs tentations. Ces distractions sont indéchiffrables pour des
Européens. Par contre elles attirent la foule indigène. Toutes ces activités s'exercent au milieu de palabres, de cris et de gesticulations frénétiques. Il est prudent pour un non-Arabe d'éviter cette foule et de surveiller particulièrement ce qu'il possède.

Les deux hommes ont visité tout ce qui pouvait se voir, ont mangé des brochettes, consommé du thé à la menthe, esquivé le racolage des hétaires omniprésentes et se sont arrêtés dans un coin pour observer la foule et ses mouvements désordonnés parfois provoqués par la traversée sans ménagement d'un notable à cheval.

Puis Garibian décide d'agir. En guise de préliminaires, il crache par terre et dit : "Tu vois cette bande de voleurs, je connais leurs trucs, je vais ramasser tous leur pognon". Intrigué et quand même un peu inquiet, Yasreg le suit en se demandant ce que l'Arménien a l'intention de faire.


Il faut se lever tôt pour rouler un Arabe

Un Arabe est debout derrière une table carrée de 50 centimètres de côté haute sur pattes. Un tapis est rose dessus et le jeu consiste à manifester une dextérité spéciale. L'opérateur dévide devant lui une sorte de cordelière de soie très souple et, d'un seul geste rapide, lui impose la forme annulaire d'un serpent. Chaque fois, son doigté est tel qu'il arrive à imposer à cette corde plusieurs anneaux enroulés dans des sens différents.

Le jeu consiste à miser d'abord une somme, ensuite de placer son index dans un de ces anneaux. L'opérateur tire alors sur les deux bouts de la cordelière et si le doigt reste pris, le misant perd son argent. Il gagne si son doigt n'est pas retenu. Tout cela se passe très rapidement, sous les yeux intéressés d'une foule de Chleuhs en burnous et en djellabas, prêts à tout et bons à pas grand chose.

Garibian parle parfaitement l'arabe. Après la palabre d'usage, il est autorisé à jouer. Les curieux s'approchent car ce n'est pas fréquent qu'un légionnaire joue à ce jeu. La foule s'agglutine autour de la petite table et l'opérateur doit user de la voix pour récupérer suffisamment d'espace vital. Garibian connait le jeu pratiqué, semble-t-il partout où on parle l'arabe. Chaque fois, il repère l'endroit
idoine pour que son doigt ne soit pas coincé. A chaque fois, l'Arabe doit lui allonger l'équivalent de sa mise et, sûr de lui, Garibian joue gros. Il gagne pratiquement à tous les coups. Cela ne peut évidemment durer : la tête du Chleuh s'allonge au prorata de l'amaigrissement de son portefeuille.

Mais notre Arménien commet une erreur qu'il va payer. Il sous-estime ceux qu'il veut rouler. Il tient dans sa main gauche la liasse de billets qui s'épaissit et contient, non seulement ses gains, mais aussi ses mises. Pris par le jeu, il perd toute élémentaire prudence. Il est entouré d'un groupe serré d'Arabes qui se hissent sur la pointe des pieds pour mieux distinguer ce qui se passe. Soudain, rapide comme l'éclair, un des spectateurs en burnou, s'empare de la liasse de billets et, en un clin d'oeil, disparaît dans la foule complice. Garibian, stupéfait, constate qu'il est magistralement roulé. La fureur le rend écarlate. Il veut se ruer à la poursuite du voleur mais ne peut se dépêtrer de la foule qui passe et repasse. Vu de dos, rien ne ressemble plus à un Chleuh qu'un autre Chleuh. On l'empêche
d'avancer et le pognon disparait à jamais.

Alors cet homme frustré se déchaine. Il envoie un terrible coup de poing dans la figure de l'opérateur du jeu qui mesure la chaussée. Le mépris haineux qu'il éprouve pour la populace qui l'entoure lui fait perdre toute mesure. Il s'élance à la tête du cheval d'un aristocrate maure qui passe et lui tord les naseaux, pensant sans doute faire ruer l'animal et flanquer le notable par terre. Mais, malheureusement, c'est lui qui se retrouve les quatre fers en l'air. Le cavalier a fait cabrer sa monture. Le Maure regarde de toute sa hauteur le légionnaire qui vient de se couvrir de ridicule et, en une élégante pirouette, disparait dans la foule.

Face à cette situation, le plouc Yasreg ne se sent pas à l'aise. Ce n'est pas une question de solidarité légionnaire. D'abord, il ne devrait pas être là. Ensuite il se serait bien passé d'exposer sa peau pour le caprice stupide d'un inconscient déchainé.

Yasreg s'approche de l'entrée du Palais où une garde militaire fonctionne en permanence. Il est probable que ceux qui la composent ont vu ce qui s'est passé. En effet le B.M.C. (voir signification plus loin) est installé à cet endroit avec ses annexes et la garde est assurée par roulement des composantes de la garnison de Fès.

Finalement, à son grand soulagement, l'Arménien le rejoint. Il est en larmes et présente l'image de la honte et du désespoir. "Moi", dit-il piteusement, "un Arménien, avoir été roulé par un Arabe, je ne me le pardonnerai jamais!"

Yasreg usera de psychologie, élaborera une diversion solide pour empêcher cet homme ulcéré de rentrer à la caserne, y prendre une arme, en l'occurrence, une grenade italienne à fragmentation, pour revenir la lancer dans la foule. Mais Garibian a son point faible et, finalement, noie son chagrin dans une cuite véhémente qui aura bientôt raison des velléités belliqueuses. Cela valait mieux ainsi.


B.M.C. : gratin et libido

Les personnes qui souffrent de pudibonderie chronique et sont "fâchées" par les problèmes de morale, s'abstiendront prudemment de lire ce qui va suivre. Comme chacun sait, la Légion n'est et n'a jamais été une pépinière d'aspirants à la sainteté. L'ambiance qu'on y trouve n'a rien de commun avec celle d'un monastère, même celui de Saint-Bernardin. À défaut de vie sociale autre que celle du milieu typiquement légionnaire, ceux qui y évoluent se rabattent sur des succédanés : les bistrots, les lupanars et les aventures sans lendemains. Ceci n'est, bien sûr, nullement particulier à ce corps d'élite. La vie du soldat n'a souvent qu'une apparence de vie normale. Son moral doit s'étayer sur des "ersatz".

Le décor: l'ancien palais du Sultan de Fès, demeure historique entourée de jardins, n'est pratiquement jamais visité par le Souverain qui réside surtout à Rabat. Une partie de ces lieux édéniques a été réquisitionnée par l'autorité militaire qui y a installé un B.M.C. À l'intention des personnes qui pousseraient l'ignorance au point de ne pas comprendre cette abréviation, Yasreg croit utile de préciser qu'il s'agit là de l'endroit officiel, autorisé et contrôlé médicalement par l'autorité militaire, où les pulsions génétiques et les exaspérations des "libidos" trouveront un exutoire peu romantique mais efficace. Les hétaires sont rémunérées à la prestation et médicalement examinées afin de déceler et éliminer systématiquement les inconvénients fâcheux de la promiscuité gaudriolesque
facile.

À l'entrée de cet éden pour héros fatigués et désireux d'épanchements, se situe un corps de garde solidement étoffé. Y siègent en permanence un officier, deux sous-officiers et un quinzaine d'hommes de troupe. On verra tout à l'heure la raison profonde et la nécessité de cette force coercitive qui sévit baïonnette au canon. Complémentairement à cet aspect rébarbatif, il est obligatoire, pour être admis dans les locaux de Vénus, de passer par l'infirmier de service. Ce dernier, armé de tubes prophylactiques, procède à l'inspection du "verrou" et y introduit le contenu d'un de ces tubes, quelles que soient les intentions du visiteur, avant de le lâcher dans cette nature propice à la prolifération des gonocoques.

La garde des lieux est confiée pour 24 heures à un des régiments en garnison à Fès. En principe, ce jour-là, les ébats sont réservés aux effectifs de ce même régiment. Ceci s'est avéré nécessaire pour éviter les bagarres homériques entre formations militaires différentes, qui s'entendent comme chiens et chats.

Bien sûr, le contact de deux épidermes et l'échange de deux fantaisies se monnaient. Ces transactions sordides se font au vu et au su de tous. Les gens qui entrent ici laissent en principe leurs complexes au corps de garde. Personne ne s'offusque. Le pinard, le piment et la chaleur ambiante cumulent pour que la nature animale prenne le dessus parmi les anthropomorphes déniaisés.

Ce jour-là : L'orchestre indigène reprend pour la centième fois la même litanie criarde et discordante. Les flûtes voisinent avec les tambourins, qui font ce qu'ils peuvent pour se maintenir dans la loi de la cacophonie imposée par les banjos. La scène se déroule dans le débit de boisson d'un Chleuh soupçonné d'appartenir aux services de renseignements de la sûreté marocaine. Les murs de l'établissement, en pisé, sont peints à l'extérieur à la chaux. À l'intérieur, les parois sont creusées de sortes d'alcôves dotées de coussins. Ce sont les lieux où, moyennant redevance, on peut côtoyer l'âme soeur pendant un certain nombre de minutes. On voile pudiquement par des cordelières de verroteries ce qui s'y trafique. Ces ajoutes ont la réputation surestimée de chasser les mouches. Cependant ces bestioles familières pullulent au milieu des relents délicats qui s'exhalent de cette humanité pour qui le savon est denrée rare. Le fond du lupanar est occupé par un comptoir où on débite du pinard tiède.

Il y a aussi, fixé au mur, un vaste miroir où toute la scène se déroule à l'envers. Groupé dans un coin réservé et hissé sur une sorte d'estrade, se situe l'orchestre. Les mélomanes qui y sévissent sont, parait-il, les proxénètes qui s'enrichissent du travail des dames galantes de l'endroit. Ces individus sont vêtus à l'arabe mais leur origine est indécise. On est avertis : ils sont dotés d'un solide poignard équilibré qu'ils lancent à distance et qu'ils dissimulent dans leur chèche.

La garde est assurée aujourd'hui, par le 1er R.E.I. Yasreg et Garibian, après les formalités d'entrée, ont passé avec succès, en usant de douces violence, la première ligne d'hétaires qui encombrent, pleines d'espoir, la proximité de l'entrée. Cette escarmouche ennuyeuse parmi les rombières sur le retour est traditionnelle. La visite continue. On ne rencontre que des légionnaires en voie de défoulement
à des degrés divers, car bon nombre ne sont dans le landerneau que pour voir ce qui s'y passe, sans plus.

Les heures chaudes de la journée ont fait place à une fraicheur relative pleine de charme. C'est le moment de se taper un verre de pinard. Dans l'établissement cité plus haut, la tabagie et la musique énervante, jointes à l'absorption des décoctions qu'on sert aux assoiffés, créent une atmosphère de plus en plus lourde et chargée d'électricité. Pour une raison indéfinissable, peut-être simplement pour voir ce qui va se passer, quelqu'un crie soudain : "À moi la Légion !" Une accalmie dans le brouhaha général... puis des cris stridents poussés par une dame de vertu interlope, pincée probablement, se mêlent à des bruits sourds de horions qui s'échangent. Puis tout cela culmine dans une bagarre homérique. Cela se déclenche d'un coup sans qu'on sache pourquoi ni comment. Ce n'est pas du cinéma, mais presque. Hilares, Yasreg et Garibian voient soudain, au milieu du tumulte qui s'amplifie, un légionnaire empoigner le banjo à long manche d'un maquereau et le lui casser sur le trognon à grands coups saccadés. Alors, fraternellement, la Légion décide de "sortir" l'établissement. On commence par le patron. C'est sa fête. Ce gros porc se fait faire la tête de l'emploi derrière son comptoir, d'abord, ensuite il accompagne ce dernier dans la rue en même temps que ses employées en petite tenue. Les hétaïres, à grands coups de pompes dans les fesses, sortent en catastrophe avec les verres, le mobilier et les accessoires. D'autres maquereaux en prennent pour leur rhume.

Désastre, le grand miroir ne regardera plus de travers, une chaise s'y est incrustée. La Légion excitée, en état de ras-le-bol total, commence à desceller à coups de pieds les chambranles des portes et des fenêtres. Mais les hurlements des fatmas en détresse sont soudainement couverts par le cri d'alarme : "Faites gaffe, voilà la patrouille!" La fuite générale égaille dans tous les sens les participants à cette bacchanale et ceux qui en étaient simplement témoins. Les allées et les recoins de l'endroit suffisent pour mettre tout le monde à l'abri. À condition, bien sûr, de foncer résolument et de prendre un air d'enfant de choeur. Après tout, la patrouille, c'est aussi la Légion. Cela simplifie ce qu'il faut simplifier.

Repasser, l'oeil candide, le corps de garde ne présente qu'une difficulté théorique. L'infirmier fait comme s'il n'avait rien vu. Il gardera ses tubes prophylactiques pour une autre fois. La prudence étant malgré tout mère de la sûreté, on s'efforcera dans la mesure du possible de ne pas tenter le diable. La rentrée au Camp Bossut se fera par l'arrière, du côté de la gargote tenue par la "mère Cassebitte", bien connue des amateurs de noirceur éthylique. Pour sa part, Yasreg n'a jamais mis les pieds dans l'établissement de cette ancienne cantinière qui aurait, selon les anciens, connu la guerre du Rif contre Abd-el-Kader. Mais il faut bien faire la part des choses, on en raconte beaucoup !

Garibian, avant sa fuite, fidèle à ses habitudes, a fait main basse sur une copieuse réserve de cigarettes et a emporté, on se demanderait bien pourquoi... un verre à boire, réchappé du désastre.


On s'en va définitivement !

Chacun dans l'entourage a pu constater que le brigadier P. est beaucoup moins irascible depuis son retour de Tunisie. Silencieux, il évite Yasreg le plus qu'il peut. Comme la courbe rentrante se fait des deux côtés, les deux hommes ne se côtoient guère. Cette attitude se justifie par le fait que le plouc Yasreg, on l'a dit, n'a plus d'ordres à recevoir de lui et, sans doute aussi, par le souvenir lamentable de
ce qui s'est passé.

Pour Yasreg, en tout cas, il n'existe ni rancoeur ni rancune. Pour lui qui, dans quelques heures, va changer de peau, il ne peut y avoir place que pour une certaine pitié. Ce proscrit va devoir rester avec ses souvenirs et peut-être aussi, avec ses regrets. On regroupe les partants. Les adieux seront brefs. Le fatalisme éliminera d'emblée la sentimentalité larmoyante. Ce serait ridicule. Des poignées de mains s'échangent. On est pressé d'en finir. Dans les réminiscences du plouc Yasreg ne subsistent plus, quarante ans après, que quelques spectres nébuleux anonymes qui s'estompent graduellement dans la grisaille des jours qui suivent.

Yasreg se dirige vers P. et lui tend la main. L'homme le regarde, le toise et, sans un mot, lui tourne le dos. Une page est tournée! Le détachement s'ébranle, destination, la gare. Demain matin, on sera à Casablanca.


Gibraltar

Accosté depuis hier, le cargo va se vider de ses occupants. Les passerelles s'étirent. L'une, à gauche, est réservée aux Polonais, Tchèques et Slaves de toutes provenances. Celle de droite servira aux Belges, Luxembourgeois et autres nationalités. Passé le quai, à une vingtaine de mètres, des soldats britanniques astiqués et impeccables vont recevoir les nouveaux arrivants. Ils canaliseront ces derniers vers les baraquements semi-cylindriques qui les digèreront administrativement et où on s'assurera qu'ils sont bien "persona grata", du moins provisoirement. En fin de tunnel, on aura totalement changé de peau. Les poux resteront définitivement dans l'autoclave. Le savon au formol aura raison de la crasse la plus opiniâtre et ses effets cuisants se feront sentir pendant plusieurs jours dans les replis intimes des immigrants. La métamorphose se révèlera surprenante.

En bon ordre, les deux files démarrent en même temps. Yasreg regarde Smolarski pour la dernière fois. Un signe d'adieu de la main et chacun s'en va vers sa destinée.

Derrière les couloirs d'accès et les locaux d'accueil provisoires, le rocher de Gibraltar s'impose de toute sa masse. Il bouche tout l'horizon frontal visible. Imposant et redoutable, il symbolise la détermination britannique. Il ramène aussi chaque corvéable à la modestie de ses proportions.

Le soleil chauffe et la mer scintille dans la brise tiède. Le calme d'une belle journée n'est troublé que par des bruits lointains indéfinissables. Un air de musique s'entend dans le lointain. Un vol de mouettes tournoie dans le ciel bleu...

Autant en emporte le vent...


Conclusion et réponse à certaines critiques

La Légion Étrangère actuelle constitue un des fers de lance de l'Armée française. Elle est à présent remarquablement armée et équipée pour remplir cette fonction. Son armement est équivalent, sinon supérieur, à celui de n'importe quel adversaire potentiel. La formation y reste dure : à la mesure de ce qu'il peut s'avérer indispensable d'accomplir.

En 1942, ce n'était pas le cas. Inutile de rappeler les circonstances. Les légionnaires de cette époque étaient aussi courageux et valables que ceux qui ont "sauté" sur Kolwési. Mais les moyens différaient. La Légion opposait des poitrines et des pétoires à des blindés, des Spandau et des Minen. En loques et le ventre vide, elle a fait ce qu'elle a pu avec le disponible. La partie n'était pas égale.
En garnison, la Légion était certainement différente de l'actuelle. Il n'existait ni bibliothèque, ni radio, ni T.V. Aucune organisation destinée à soutenir le moral du soldat n'avait été élaborée. Le légionnaire devait découvrir en lui-même, sans aide d'aucune sorte, une façon de survivre moralement. Chacun selon ses possibilités organisait son univers intérieur. Bon nombre en étaient incapables. Ceux-là descendaient rapidement la pente qui conduit à l'ivrognerie et ses corollaires.

Les conditions psychologiques de cette période ne se prêtaient guère à une progression évolutive normale chez les exilés de toutes provenances qui en formaient les effectifs. Le manque de moyens imposait sa touche déprimante sur les tentatives de sortir d'une sorte de cercle vicieux. Certains légionnaires ne trouvaient plus autour d'eux de quoi alimenter une forme d'espoir.

À présent la situation est différente. Les générations ont progressé. Les possibilités sont là, avec un disponible plus généreux, consolidé par des mentalités plus compréhensives. Pour l'homme qui convient, la Légion étrangère actuelle peut présenter une carrière digne, enrichissante sur tous les plans : humain, moral, physique et même intellectuel. Comme dans toutes les autres activités humaines, le succès dépendra de la volonté sur soi-même, de l'effort soutenu et persévérant vers un but précis.

En 1942, ce n'était pas le cas. La spirale hiérarchique avait la même valeur sur le plan du courage, mais les mentalités ne pouvaient qu'évoluer pour le plus grand bien de la réputation de "grande famille" de la Légion.

En ce qui concerne le plouc nauséabond Yasreg, tout juste remis à neuf, il dira que la formation qu'il a reçue lui a enlevé une fois pour toutes ses illusions, sa candeur naïve, et lui a appris à faire ce qu'il fallait avec peu de choses. Tous ces éléments qu'on n'enseigne nulle part dans les écoles l'ont aidé à atteindre plus tard, par ses propres moyens, un modeste succès.

S'il pouvait dédier ces quelques lignes à quelqu'un, en toute humilité, il le ferait en faveur du capitaine Ville, devenu colonel depuis, qui a été et reste son modèle.

Merci mon Colonel !


Date de mise à jour : Vendredi 30 Octobre 2015