Tome III - Fascicule 5 - janvier-mars 1987


Un des plus sombres drames de la capitulation. La catastrophe du "Rhenus 127"

Du journal La Dernière Heure, début juin 1952


"On évoque souvent les événements marquants, mais il y a aussi des choses qui passent très souvent inaperçues ou qui sont trop facilement oubliées. La catastrophe du "Rhenus 127" prend place parmi ces dernières et, pourtant, ce fut l'un des plus sombres, si pas le plus grand drame de la capitulation. Au bilan, 134 morts, plus de 200 blessés et des disparus dont on ignore toujours les noms.

C'est de l'odyssée de ce chaland qui transportait en Allemagne près de 1.500 soldats belges prisonniers qu'a bien voulu nous entretenir M. Ernest Hellin, demeurant à Antoing, témoin sérieux de l'accident, attendu qu'il se trouvait sur le bateau et qu'il fut blessé.

Une odyssée ?

Ne fut-ce pas une odyssée que celle de ces chasseurs à pied ?

Des étapes hallucinantes sous le soleil et dans la poussière ; des marches forcées sur les routes des Flandres ; la faim que n'apaisait nullement le quart de pain bis à peu près quotidien ; la soif à peine étanchée par un bol d'eau ou quelques tiges de rhubarbe que des civils tendaient au passage.

30 mai 1940. La campagne des dix-huit jours venait de se terminer. Des milliers de soldats belges sont conduits en captivité. Il en part par toutes les voies de communications, mais surtout par la Hollande, parce que, en Belgique, les ponts ont sauté et que les chemins de fer sont paralysés. Le boche a tout prévu. Il est le maître et, par les Pays-Bas, les prisonniers peuvent être plus facilement acheminés par bateaux vers le Grand Reich, en remontant le cours du Rhin. Sous bonne escorte, les prisonniers belges franchissent la frontière et sont conduits à Walsoorden, d'où commencera l'étape hollandaise du long voyage qui les conduira en Allemagne.

Ce matin-là?

Ce matin-là, quatre allèges à charbon et à ciment, où le vainqueur "négrier du vingtième siècle" entasse son "bétail humain", sans ménagement, quittent le petit port de Walsoorden. À bord de chacune, près de quinze cents prisonniers ont pris place. Tous sont fatigués par trois semaines de luttes épuisantes et abattus par la défaite. L'atmosphère est lourde et tendue. Des yeux pleins de découragement tentent de découvrir encore au loin un lambeau de terre qu'ils vont quitter pour ne revoir que dans combien de temps ou ne plus revoir du tout. Cette atmosphère est la même à bord des quatre chalands, y compris le "Rhenus 127", un nouveau bateau qui faisait la fierté de ses armateurs avant que les vainqueurs ne s'en emparent.

Le "Rhenus 127" est le deuxième bateau du convoi. Les quatre allèges progressent lentement. Elles traversent le Volkerak et le Hellegat, le "Trou du Diable". Elles s'approchent de Willemstad, petite bourgade au lourd passé historique. Il est près de dix-neuf heures trente. Dans Willemstad, les habitants se préparent à souper. Après, ils comptent passer une soirée calme, en écoutant la BBC leur apporter les dernières nouvelles de la bataille qui continue à faire rage. Mais leurs plans seront changés.

Soudain, une formidable détonation : c'est le "Rhenus 127" qui vient de heurter une mine magnétique.

Ce bruit de tonnerre met les habitants en alerte. Dans toute la ville, les vitres restées entières au travers de la campagne de Hollande et celles qui déjà étaient remplacées, s'émiettent lamentablement. Des plafonds s'effondrent, près du port, des murs déjà branlants s'écroulent.

Le premier moment de stupeur passé, les habitants se précipitent jusqu'au port.

Des sirènes hurlent et leurs plaintes affolantes se mêlent à des cris de détresse, à des appels au secours.

Un spectacle horrifiant accueille les premiers sauveteurs. Le deuxième chaland du convoi est coupé en deux, au milieu, comme une simple tarte. Une fumée âcre s'en élève, tandis qu'il sombre rapidement.

Ceux qui, les premiers, se trouvent dans les rues, peuvent voir des corps humains projetés à hauteur d'une maison au-dessus de l'eau. Près du port, ce fut une vision d'horreur, vision d'enfer. Spectacle terrible, des membres arrachés, des troncs décapités, des centaines de blessés flottent sur l'eau, appelant à l'aide ; d'autres essayent avec un courage surhumain de sauver leurs camarades. L'arrière du bateau s'est enfoncé, ayant déjà englouti à peu près la moitié des prisonniers ; l'avant émerge encore, les rescapés qui s'y trouvent désespérément accrochés crient au secours ; beaucoup d'entre eux se jettent résolument dans les eaux sales et rougies du "Hollandse Diep". Plusieurs ne reviendront plus à la surface.

M. Ernest Hellin, qui se trouve sur ce bateau, voit la rive à un peu plus de deux cents mètres. Il a un pied fracturé, une épaule démise et une blessure au côté. Il plonge et a le bonheur de s'agripper à une longue planche. Il est insensible à la douleur. S'aidant du bras valide et de la planche, il gagne bien lentement le rivage, là où est la vie. Mais avant de l'atteindre et de perdre tout à fait connaissance, il a la chance d'être aperçu par une des vedettes rapides allemandes que le commandant de Willemstad a dépêchées sur les lieux avec des pêcheurs hollandais. Cependant il n'est pas facile de retirer ces victimes de l'eau ; du bateau, s'échappe une huile noire qui graisse les mains et, lorsqu'on parvient à tirer les victimes au bord des embarcations de sauvetage, elles glissent et il faut les attraper par les vêtements, ce qui ralentit l'opération.

Pendant ce temps, des prisonniers gagnent la rive à la nage. Ils sont recueillis par des habitants qui font tout pour soulager les souffrances de nos malheureux soldats. Les blessés sont soignés sur les quais en attendant que l'administration communale trouve des locaux à peu près appropriés. Des médecins et des infirmières des environs sont accourus pour assister le docteur Schiphorst, de Willemstad, qui s'est distingué tout particulièrement.

C'est le lendemain seulement qu'une colonne allemande vient enlever les blessés. Ils sont deux cents. Et c'est plusieurs jours plus tard, après le renflouement du "Rhenus 127", qu'on peut faire le bilan de cette épouvantable catastrophe. On dénombre 134 morts, mais on ignore toujours le nombre de disparus.

Voilà la triste épopée du "Rhenus 127", nous dit en conclusion M. Hellin, et je vous prie de croire que j'aurai toujours présente à la mémoire cette inoubliable soirée, doublée d'une vision d'horreur et d'épouvante."

L'article ci-dessus nous a été envoyé par Monsieur Demeyer qui faisait partie du convoi.

Lorsque je me suis rendu au siège de La Dernière heure, à Liège, afin d'obtenir l'autorisation de reproduire le texte ci-dessus, le responsable du journal m'a signalé qu'une plaque commémorative se trouve à Willemstad et reprend la liste des victimes.


Date de mise à jour : Vendredi 30 Octobre 2015