Tome III - Fascicule 5 - janvier-mars 1987


La machine Pegard à l'As MECA de Rocourt

Ingénieur technicien principal DOBRANGE


Histoire

L'histoire de la machine Pegard débute en 1982 dans un bureau annexe du Bureau d'étude de l'As MECA. Une équipe a été formée afin d'étudier la prochaine modernisation des chars Léopard. Cette équipe se compose du Capt Ir Dubru et de M. Dobrange. L'objet de cette étude consiste principalement à déterminer les moyens nécessaires â mettre en place en fonction des différentes modifications envisagées sur nos chars de combat Léopard.

Dans le cadre de cette étude, nous avons été amenés à prospecter le marché pour trouver une machine-outil de grande capacité permettant d'usiner les tourelles de char afin de réaliser d'une part des surfaces d'appui d'une lunette infrarouge thermique, et d'autre part de réaléser les boucliers déformés par soudage lors de l'installation du double blindage. De plus, l'installation d'un MRS (Muzzle référence system) nécessitait un usinage sur le tube du char.

Dans ce contexte, nos pérégrinations nous amenèrent au 574e Tank Werkplaats à Amersfoort (Hollande) qui étudiait la même opération. C'est ainsi que nous avons appris que l'armée hollandaise avait commandé une aléseuse-fraiseuse Pegard du type Précivit 3.

Au vu des caractéristiques de cette machine, nous primes contact avec le bureau d'étude Thiry qui représentait la société Pegard à Andenne.

De nos discussions, il ressortit que pour notre opération Léopard, une machine du type Précivit 2 était suffisante.

Dans le même temps, un appel d'offres fut lancé auprès d'entreprises belges afin de voir quel serait le prix demandé pour réaliser en sous-traitance le travail, au cas où l'armée belge ne réaliserait pas un tel investissement. Compte tenu des comparaisons, l'As MECA proposa de réaliser l'investissement d'une aléseuse-fraiseuse Pegard.

Dans le même temps, une étude de modification des SP M108 en VeBL montra que dans le cadre de cette opération une aléseuse-fraiseuse était aussi nécessaire mais qu'une machine type Précivit 2 était insuffisante et le choix se porta alors sur une machine Précivit 3 et un montant de 60 millions de francs fut inscrit au budget.

En 1984, la radio nous raconta les mésaventures de la Société Pegard et d'une machine destinée à l'Union Soviétique dont la licence d'exportation avait été refusée.

Connaissant cette machine et l'ayant vue lors de visites à Andenne à la société Pegard, nous pûmes proposer notre candidature pour l'emploi de cette machine.

Et finalement la presse nous apprit que cette machine de réputation mondiale allait faire les beaux jours de notre arsenal.


Caractéristiques techniques

L'acquisition de la Défense nationale est une aléseuse-fraiseuse Préciram 4 à commande numérique Sinumerik 8 M C de Siemens, composée en gros, d'un montant de six mètres monté sur glissières hydrostatiques, d'une tête porte-broches de 25 tonnes, entraînée par un moteur de 67 kilowatts, d'un changeur automatique d'outils, d'un pick-up magasin comportant trois appareils à fraiser, deux plateaux â surfacer, d'une table fixe et d'une table rotative.

Son poids total est d'environ 200 tonnes.

La tête porte-broche a un coulant de 400 mm de côté d'une course longitudinale d'un mètre alors que la broche peut encore sortir de 800 mm du coulant, ce qui donne un porte-à-faux maximum total de 1,8 mètre.

La table fixe, d'une surface de sept mètres sur trois, peut supporter une pièce de 400 tonnes. La table mobile est montée sur glissières hydrostatiques, tout comme la machine. Elle peut être animée d'une translation automatique et d'une rotation complète autour d'un axe numérique permettant des positionnements d'une précision de trois secondes d'arc. Cette table de 2,2 m sur 2,2 m peut supporter 45 tonnes.

Comme on le voit, en dehors de la commande numérique souple et précise, cet outil se distingue surtout par sa taille et sa puissance. À titre d'exemple, il peut effectuer une passe de dégrossissage de 10 mm de profondeur dans un aluminium ayant une résistance de 40 kg/cm² à une vitesse de 3,2 m par minute à l'aide d'une fraise de 250 mm de diamètre tournant à 800 tours par minute.


Les accessoires

L'appareil à fraiser (c'est un renvoi d'angle) permet la transmission d'un couple de 183 kgm et peut prendre automatiquement 360 positions à une précision d'un degré. L'orientation en précision se fait grâce à une denture Hirth (deux pignons à 360 dents qui s'engagent ou se dégagent pour prendre une nouvelle position). Cette orientation automatique accroît l'universalité de la machine.

Les appareils â surfacer ou à fraiser sont pris automatiquement dans le pick-up magasin et fixés de façon rigide à la broche par un système à deux baïonnettes permettant la transmission de grandes puissances.

Une double brosse permet le nettoyage des cônes de centrage et des faces de fixation des baïonnettes.

Le plateau à surfacer a un diamètre d'un mètre et pèse deux tonnes. La broche peut lui appliquer un couple de 13.000 kg/rn. Un contrôle numérique permet l'usinage de cônes et, éventuellement, de sphères.


Le changeur d'outils

Le changeur automatique d'outils à cônes ISO 60 est constitué d'un bras à deux pinces qui peut changer simultanément deux outils de 80 kilos. Une pince vient saisir un outil dans le magasin tandis que l'autre se place devant la broche dès qu'elle est arrêtée. L'enlèvement simultané de l'outil placé dans la broche et de l'outil suivant qui est encore dans la cassette du changeur est suivi d'une rotation de 1800 des pinces et du remplacement simultané.

Le magasin d'outils à chaînes a un mouvement synchronisé avec le mouvement vertical de la tête porte-broche afin d'éviter des repositionnements inutiles, ce qui est particulièrement utile dans le cas de machines ayant des courses assez grandes.


Équilibrage

Un système hydraulique réalise deux fonctions : l'équilibrage du poids de la tête porte-broche et celui de son porte-à-faux lorsque le coulant est sorti.

Ces deux fonctions sont réalisées par deux tirants qui relient deux points situés de part et d'autre du centre de gravité de la tête, respectivement à un point fixe et à un vérin hydraulique, par l'intermédiaire de poulies de renvoi d'angle et d'une poulie double solidaire d'un second vérin hydraulique.

De plus, deux tirants intérieurs attachés aux deux coins supérieurs du coulant, exercent une traction proportionnelle à la sortie de ce dernier et compensent donc sa flexion.

L'équilibrage du poids de la tête permet d'éviter des contraintes sur la vis à billes qui guide son mouvement.


Autogauging

Le magasin d'outils de la Préciram 4 contient une petite tête chercheuse magique équipée d'un palpeur Renishaw (palpage latéral ou frontal) qui permet de détecter l'endroit exact où se trouve la pièce sur la table, de mesurer cette pièce, de prendre des points de référence en cas de changement d'axes.

Cette tête est placée dans la broche et envoie les signaux de mesure à un microprocesseur relié à une imprimante ou à un ordinateur. Avec différents modules de calcul, il est possible de trouver le centre d'un alésage, de vérifier l'alignement de paliers, de mesurer l'ovalisation d'un trou? et d'imprimer directement les résultats au poste de production.

Le système est également relié à la commande numérique et permet, par exemple, d'utiliser la mesure d'un alésage semi-fini pour corriger la position de la fraise lors de la passe de finition.

Il permet aussi de tenir compte de la correction due à la flexion de l'outil.


Pilotage

Le pilotage de la machine peut être manuel, semi-automatique ou totalement automatique. Les commandes de l'outil et de la table sont centralisées sur un boîtier qui peut être déplacé à volonté par l'opérateur.

La commande manuelle permet le contrôle d'un seul axe à la fois.

En conduite semi-automatique, l'outil peut se déplacer suivant plusieurs axes simultanément, mais les blocs des programmes sont introduits un à un, alors qu'en gestion automatique, tout le programme est chargé en une fois.

Les programmes peuvent être introduits sous forme de bandes perforées ou directement sur le clavier situé sur le boîtier de commande. Il est également possible, à partir d'un micro-ordinateur, d'utiliser des programmes sur disquettes, ou de programmer à partir du clavier de l'ordinateur. Cette programmation peut être réalisée en système ELA ou ISO, en coordonnées cartésiennes ou polaires, en cotations absolues ou incrémentales, en métrique ou en pouces.

La mémoire vive de la commande numérique a 128 K.

De nombreux sous-programmes paramétrés permettent de réaliser différents types de figures, en remplaçant simplement les paramètres par les valeurs réelles pour la pièce que l'on veut réaliser.

La caractéristique de pointe de la commande de la Préciram 4 est la possibilité de mouvement simultané selon trois axes perpendiculaires ou interpolation hélicoïdale. Cette performance a dû être restituée à la machine ; Pegard l'avait supprimée dans l'espoir de satisfaire aux exigences du COCOM (organisme allié chargé de contrôler les transferts de technologie vers l'est) et d'obtenir la licence d'exportation vers l'URSS.


Formation du personnel

L'utilisation d'un outil aussi perfectionné exige une formation spéciale du personnel. Six personnes ont donc suivi un programme spécial de mise au courant : deux ouvriers, deux contremaîtres ayant déjà une expérience en machines-outils et deux ingénieurs. Tous ont bénéficié d'une formation en quatre étapes : une initiation à la commande numérique à la FN Herstal, une formation en mécanique et hydraulique, en électricité-électronique, ainsi qu'un entraînement d'opérateur machine. La formation a été assurée par des techniciens de Pegard. De plus, les futurs utilisateurs ont suivi le montage et les essais de la machine. Ils sont détachés pour cette mission depuis septembre 1985.


Fondations

Pour supporter de telles charges, une fondation spéciale fut réalisée. Elle consiste en un socle de 340 m3 de béton armé reposant sur 22 pieux de 50 tonnes de portance chacun.


Conclusions

Voici l'Arsenal de Rocourt équipé d'une machine ultra-moderne.

Celle-ci lui permettra d'encore améliorer ses capacités à remplir ses missions logistiques auprès des forces armées.

L'Arsenal de Rocourt pourra effectuer avec cette machine des travaux de précision même au profit de certaines entreprises privées, ce qui ne pourra être que bénéfique à son intégration dans le tissu industriel liégeois.

Même si les suivants n'auront pas la même ampleur ni la publicité des médias, cet investissement ne sera pas le dernier.


Date de mise à jour : Vendredi 30 Octobre 2015