Tome III - Fascicule 5 - janvier-mars 1987


La ligne Franco

Michel VIATOUR


1. Préambule

Il s'agit d'une région fortifiée très peu connue ; il n'existe aucune littérature à son sujet sauf une série de sept articles écrits par Werner Sünkel dans la revue publiée par l'Arbeitskreis Deutsche Wehrtechnik (A.D.W.) de Nürnberg - R.F.A. en 1981 et 1982.

Ces articles, uniquement documentés par des observations faites sur place, m'ont été communiqués par notre ami Günter Schalich et ils m'ont permis de retrouver aisément les principales positions de ce système de fortification au cours de mes vacances sur la Costa Brava pendant l'été 1986.

D'emblée le visiteur ne peut s'empêcher de penser à l'influence allemande ; en effet la structure générale de cette ligne fortifiée rappelle la structure du Westwall : nous nous trouvons face à un ensemble de 305 fortins en béton armé, dépourvus de tout cuirassement métallique, dont la construction commença pendant la guerre civile espagnole.

Les abris, en général de faibles dimensions, étaient destinés à être équipés de diverses armes : fusils-mitrailleurs, mitrailleuses ou canons (antichars de campagne, anti-aériens). D'autres abris, sans armes, servaient d'observatoires.

Certains secteurs recèlent une densité étonnante d'ouvrages de tous types : jusqu'à 30 par kilomètre (à titre indicatif la moyenne générale du Westwall était d'environ 17 bunkers par kilomètre de front).


2. L'origine du nom

Les paysans de la région ont toujours donné le nom de "Franco" à cet ensemble de fortins et Werner Sünkel a créé l'appellation "ligne Franco".


3. Situation géographique

La ligne Franco est localisée dans une bande de terrain d'environ 10 kilomètres de large qui s'étend de La Junquera (en bordure de l'autoroute) jusqu'à El Puerto de la Selva au bord de la Méditerranée soit environ 25 kilomètres de long.

Les positions les plus septentrionales sont situées à 10 ou 15 km de la frontière française. Au nord le terrain s'appuie sur les contreforts des Pyrénées ; il est essentiellement plat, bien que parsemé de petits monticules. Certains de ceux-ci sont littéralement hérissés d'abris : la région entre Peralada et Garriguella en est particulièrement bien fournie.

Entre cette dernière localité et Llanca, le paysage reprend une allure nettement montagneuse (presqu'île de Roses), très aride en raison de son exposition au soleil ardent de la Costa Brava (la végétation séchée était en feu lorsque j'ai visité ce secteur le 20 juillet 1986).

Dans la partie ouest de la ligne Franco, on cultive du maïs et de nombreux vignobles donnent de bons petits vins de pays. Quelques ruisseaux, pratiquement à sec en été, tracent de petites vallées bordées de roseaux ; elles sont dirigées du nord au sud et vont achever leur cours dans le golfe de Roses.


4. Période de construction : 1936-1945

On peut décomposer la période de construction de la ligne Franco en trois époques qui coïncident avec des situations politiques et militaires différentes, en Espagne et en Europe.

En premier lieu, durant la guerre civile espagnole de 1936 à 1939, les premiers abris ont été construits par les troupes nationalistes (du général Franco). La ressemblance de structure avec celle du Westwall laisse inévitablement penser qu'elle fut construite en suivant les indications et les conseils des Allemands. Cette ligne de fortification permettait à l'armée franquiste de garantir son aile nord contre une attaque venant de France.

En deuxième lieu, au cours de la Seconde Guerre mondiale de 1940 à 1945, on peut concevoir que Franco ait fait poursuivre l'occupation de ces abris pour se prémunir contre une éventuelle invasion de son "allié" allemand.

En effet, il ne faut pas perdre de vue que Hitler avait des visées très précises sur la forteresse de Gibraltar et que celle-ci ne lui était accessible que par la voie terrestre en raison de la nette supériorité aéronavale britannique dans cette région (1) et également en raison du fait que les défenses principales du célèbre rocher étaient dirigées vers le large.

(1) PAPELEUX Léon, L'Amiral Canaris entre Hitler et Franco, Tournai, éditions Casterman, 1977.

En troisième lieu, après la guerre, Franco restait (avec Salazar au Portugal) le seul dictateur fasciste encore au pouvoir en Europe et, sans doute, craignait-il une attaque de la part des Alliés ; c'est probablement la raison pour laquelle la ligne Franco ne fut achevée qu'après la Seconde Guerre mondiale comme en témoigne une date (3 octobre 1945) gravée dans le béton d'un abri. D'autres constructions sont peut-être plus récentes, mais on n'en a aucune certitude.


5. Description des différents types d'abris

Avant de donner une rapide description des différents types d'abris, on peut faire quelques remarques et constatations générales :

- dans aucun abri nous n'avons vu de cuirassement métallique, ni de porte, ni de trace laissant supposer que ces abris en furent équipés ;

- le plus souvent ils sont camouflés et s'intègrent parfaitement dans le paysage ; soit ils sont recouverts de terre et la végétation naturelle les dissimule aux regards, soit ils sont cachés en dessous de blocs de pierres récoltés dans les environs immédiats, soit encore ces pierres sont scellées dans le béton des murailles ;

- l'entrée se fait par un petit couloir en chicane (abris FM et Mi) ;

- tous les schémas qui suivent (figures 1 à 13) sont empruntés à l'étude de Werner Sünkel (dont référence ci-dessus) ; on remarquera l'exigüité des locaux.


5.1. Abris pour fusil mitrailleur

Ces fortins sont toujours à moitié enterrés et la ou les deux embrasures s'ouvrent pratiquement au ras de sol. Les embrasures ont la particularité de posséder un épaulement pour le bipied du FM. Ils sont généralement installés à un carrefour ou le long d'une route qu'ils prennent en enfilade. Ils sont rarement isolés ; on trouve souvent des groupes de deux ou trois abris, proches les uns des autres (10 ou 20 mètres), croisant leurs feux et s'appuyant mutuellement. 


Fig. 1. Vues en plan pour différents types d'abris pour FM.


Fig. 2. Coupe de l'embrasure du FM.


5.2. Abris pour mitrailleuse

Ils sont de dimensions à peine plus importantes que les précédents ; la majeure partie du local intérieur est occupée par une table en béton (hauteur 60 cm) destinée à recevoir l'affût de la mitrailleuse.

Les abris simples pour Mi sont souvent munis de deux embrasures dont les axes forment un angle droit mais, compte tenu de l'exigüité des locaux, une seule mitrailleuse pouvait être mise en action.

Il existe un autre type d'abris possédant deux locaux et permettant la mise en batterie simultanée de deux mitrailleuses.

Cependant l'abri construit sur le mur d'enceinte de l'ancienne citadelle médiévale de Roses, à 5 embrasures, est totalement différent des précédents et ne correspond à aucun schéma habituel sur la ligne Franco.



Fig. 3. Vues en plan de différents types d'abris pour Mi à une ou deux embrasures. Tous ces ouvrages sont équipés d'une table en béton pour la Mi.



Fig. 4. Coupe de l'embrasure pour Mi.


5.3. Abris pour canon antichar

Contrairement aux précédents ces abris ne sont pas toujours enterrés ; parfois dissimulés à flanc de coteau, on y accède par une rampe d'accès creusée dans la colline.

Ils possèdent deux locaux : la chambre à canon dont l'embrasure permet un angle de tir horizontal de 90° et un petit local (sans porte) pour le stock de munitions.


Fig. 5. Vues en coupe et en plan d'un abri pour canon antichar.


5.4. Abris pour canon de campagne

Ils ressemblent assez aux abris pour canon antichar, mais ils sont de dimensions beaucoup plus grandes (extérieur hors tout : environ 12,50 sur 7 mètres ; intérieur : environ 9 sur 4 à 5 mètres ; hauteur intérieure : environ 2 mètres) pour permettre l'installation de pièces d'artillerie dont on ignore tout.

On estime cependant que leur calibre aurait pu être du 75 ou du 105 mm. On remarque également la présence du petit local destiné au stockage des munitions, lui aussi dépourvu de porte.



Fig. 6. Vues en coupe et en plan d'un abri pour un canon de campagne. A : emplacement de fixation des deux branches de l'affût. D : dégagements pour les deux roues du canon. E : embrasure. M : local munitions.


5.5. Abris observatoires

Ces abris sont de conception assez simple, tout en béton armé sans la moindre pièce métallique (ni cuirassement, ni porte).

Ils sont, bien entendu, situés sur des points hauts ou à flanc de coteau. On y accède par une volée d'escaliers qui aboutit dans une petite salle souterraine de laquelle partent d'autres marches qui permettent de monter dans une espèce de cloche d'observation bétonnée. Celle-ci est munie de 2, 3 ou 5 embrasures qui offrent une vue de 180, 270 ou 360 degrés sur l'horizon.

Le seul "confort" procuré à l'observateur consiste en un épaulement circulaire bétonné sur lequel il peut appuyer les coudes lorsqu'il se sert de jumelles.

Werner Sünkel a aussi constaté que dans les deux seuls abris observatoires munis de trois embrasures (au nord-ouest de Roses), une de celles-ci était équipée pour recevoir l'affût d'une mitrailleuse.



Fig. 7. Abri observatoire à 5 embrasures (vue de 360°).


Fig. 8. Abri observatoire à 2 embrasures (180°)


Fig. 9. Abri observatoire à 3 embrasures (270°)


5.6. Batterie côtière de Cap del Vol

À elle seule, cette batterie mériterait un long article ; elle se compose d'un ensemble fortifié de quatre ouvrages pour canons de 105 mm, de deux postes de direction de tir, d'abris pour canons de campagne et d'abris pour mitrailleuses ou fusils mitrailleurs.

Cette position, située à l'extrême est de la ligne Franco, était encore équipée et occupée en 1982, époque à laquelle elle fut abandonnée par l'armée espagnole.

Les différents organes d'une de ces quatre positions d'artillerie côtière sont bien schématisés aux figures 11 et 12 ; on peut néanmoins leur appliquer les mêmes remarques que précédemment : aucune protection métallique sérieuse, les seuls volets en tôle qui masquent les ouvertures des postes de direction de tir ne sont même pas à l'épreuve d'une balle de fusil, les entrées sont bien pourvues de portes mais il semble que leur seule fonction soit d'éviter les courants d'air !

Il n'y a pas de défense de couloir, hormis une chicane à l'entrée des hommes. Le casernement souterrain (à environ 5 mètres de profondeur) comprend un P.C., deux salles de repos (plancher et lambris aux murs), une cuisine et un lavoir.


Fig. 10. Batterie côtière de Cap del Vol. 1. Position du canon. 2. Loges à munitions. 3. Entrée pièce et munitions. 4. Observatoire. 5. Niveau -5 m, casernement. 6. Entrée des hommes. 7. Rampe d'accès.


Fig. 11. Batterie côtière de Cap del Vol. Coupe et plan de la position du canon (repère 1 de la figure 10).


5.7. Abris et positions de D.C.A.

Un abri protégé dans un pli de terrain ou au pied d'une colline donne accès, par une tranchée à ciel ouvert, à une ou plusieurs positions de D.C.A.

De nouveau, ces abris sont totalement dépourvus de protections métalliques et ne servent que de locaux de repos et d'entreposage de munitions et de pièces diverses.

Les abris pour mortiers ou lance-grenades sont du même type.


Fig. 12. Abri et emplacement d'un canon antiaérien ou d'un mortier.


5.8 Petits ouvrages

Ils sont peu nombreux (nous n'avons pas eu l'occasion d'en voir) ; ils sont conçus de manière très simple en reliant, par des couloirs souterrains, 2 ou 3 blocs du type de ceux que nous avons décrits ci-dessus (observatoires, abris FM ou Mi).


6. Autres vestiges d'architecture militaire

La région proche de la ligne Franco (à l'est de l'autoroute et au nord de Girona) recèle d'autres vestiges d'architecture militaire ; nous en avons visité quelques-uns et nous conseillons vivement aux lecteurs intéressés, s'ils en ont l'occasion, de consacrer quelques heures aux sites suivants :

- La citadelle de Figueres, de style Vauban, en parfait état, occupée par l'armée ; les visites et photos sont interdites à l'intérieur mais le tour des glacis réserve quelques splendides vues sur les murs d'enceinte et les fossés.

- Le château-fort de Carmanço, Moyen Âge, en ruine, magnifiquement situé sur un pic rocheux, d'accès libre.

- La citadelle de Montjuich, sur les hauteurs de la ville de Girona, mur d'enceinte carré avec bastions en pointe aux saillants, assez détruite, d'accès libre.

- Le fort de Saint Julia, à 5 km au nord de Girona, en terrain militaire, époque estimée de la seconde moitié du XIXe siècle, quatre batteries à ciel ouvert, quelques modifications et ajouts récents, en presque parfait état.

Nous n'avons pratiquement trouvé aucune documentation concernant ces ouvrages.


Date de mise à jour : Vendredi 30 Octobre 2015