Tome III - Fascicule 3 - juillet-septembre 1986

Souvenirs de guerre - Aventures de jeunesse (13)

Freddy GERSAY


Le 22 janvier 1943

La nuit est glaciale. Un clair de lune implacable, livide, éclaire tout. Il impose aux choses un aspect sinistre. Tout semble irréel et inquiétant. On ne dispose plus de rien pour se couvrir : les couvertures, capotes, toiles de tentes... sont restées en arrière. Il faut se serrer les uns contre les autres, en dépit de la puanteur corporelle, de la vermine. Personne ne peut dormir. On attend, engourdis par le froid, que la lune s'en aille, que le jour se lève, que la comédie cesse, que quelque chose se passe... On va être bien servis.

Comme personne n'a de montre, on a perdu la notion de l'heure. Un silence total règne. Les goumiers, postés dans la nature, ont été choisis comme guetteurs à cause de leur vue perçante de primitifs. On prétend qu'ils voient clair la nuit.

Avec le lever du soleil, la température monte et la brume sèche qui estompe les détails s'esquive et se cantonne pour quelque temps encore dans les creux et les oueds. Des bruits indéfinissables se font entendre dans le lointain. Les Boches ne dorment plus : ils nous préparent quelque chose de gratiné que l'on va déguster tout à l'heure.

En attendant, chacun s'efforce du mieux qu'il peut d'assurer sa protection personnelle. Elle se bornera à l'érection d'un muret de protection, dérisoire, mais, comme l'autruche, on n'a rien de mieux. Les plus chançards aménagent quand même un trou, mais, pour ce faire, il faut disposer d'un outil et de la force pour le creuser. Les autres, fatalistes acceptent leur destin.

Les mortiers sont en place, sur plaque de base. Tout ce qu'on a coltiné avec tant de peine à travers la montagne, comme obus et munitions, regroupé, se résume à bien peu de chose.

P... et L..., les deux Espagnols inséparables ont, sur instructions, sans doute, braqué leurs pièces sur une tranchée naturelle, un oued creusé par les pluies, profond de plusieurs mètres. Ce défilé semble être un moyen d'approche idéal pour l'attaquant. S'il se hasarde dans ce coupe-gorge, il sera reçu avec "grâce et élégance" si, toutefois, les munitions des deux mitrailleuses ne font pas "plouf" comme elles ont trop souvent l'habitude de le faire.

Le temps passe, l'attente somnolente continue dans le silence, le cauchemar s'éternise. La faim et la soif sont là, éternelles compagnes. Les poux, réveillés par Mohammed qui chauffe à, présent, recommencent à grouiller dans l'intimité des héros ...

Et puis, soudain, c'est la fête pour l'escadron. Les chars allemands, enterrés dans la plaine, révèlent leur présence par une série de salves et de tirs roulants qui se perdent d'abord dans la nature, puis se précisent et font monter en l'air le sommet des crêtes.

Tout le dispositif de retraite est visé, mais particulièrement le côté droit, semble-t-il. Les guetteurs se planquent. Les éclats brûlants pleuvent. Le tir, trop tendu, n'atteint personne mais permet à l'infanterie allemande de progresser sans problème jusqu'à portée efficace de mortiers. Elle déferle, en profitant d'un terrain particulièrement propice, probablement amenée à bonne distance par des engins chenillés. La situation devient critique...

C'est alors que les chars cessent leur bombardement et sont remplacés par des "Minen" (pour Minenwerfer).Ces engins très efficaces tirent un projectile qui éclate au-dessus du sol. Peut-être l'obus rebondit-il ? Le résultat est que l'homme, embusqué dans son trou, s'il en a un, n'est plus protégé que par sa bonne étoile. Il a le choix, ou bien déguerpir toutes voiles dehors, ou se faire trucider sur place.

D'emblée, plusieurs légionnaires sont tués ou blessés. Yasreg ne peut rien pour sauver V... qui a la carotide sectionnée et meurt exsangue à côté de lui. Il n'y a ni médecin, ni aide médicale, et Pillula, l'homme des situations désespérées, a le poumon droit traversé de part en part par une balle. Yasreg le reverra avec plaisir plus tard à l'ambulance chirurgicale d'Aïn Beïda. Personne n'a plus de pansement individuel. Bref, la fête si bien commencée se présente sous de riants auspices...

La pagaille s'installe. Les goumiers paniquent. Ces hommes simples ne comprennent pas. Ils s'imaginent que c'est Allah qui leur envoie une dégelée. Le capitaine hurle ses ordres, couverts par le bruit des explosions. "C'est le triomphe de la nullité : Faites sauter le Minen ou il va nous avoir tous."

C'est alors que le lieutenant V..., inconnu de Yasreg, s'empare d'une baïonnette et en quelques bonds atteint le sommet de la crête, d'où il peut voir l'ennemi. Il plante l'arme pour servir de jalon de visée et crie une hausse. Frappé d'une balle explosive au plexus solaire, il s'écroule en arrière et on le traîne comme on peut. La gorge serrée, impuissants, sans moyens, et menacés de mort à chaque seconde, les témoins de cette scène emportent pour le reste de leur vie la vision d'un héros.

Tout cela s'est passé rapidement. Le mortier de 81 est pointé sur la baïonnette et la hausse est appliquée de main de maître. Le 81 tire et, par miracle, un guetteur crie les résultats entre deux explosions. Au troisième obus, le Minen saute avec ses servants.

On se ressaisit. Les mortiers de 60 tirent à présent sur les fantassins allemands qui se sont approchés des positions, malheureusement la quantité de munitions est trop limitée. Il va falloir foncer droit devant et attaquer carrément à la grenade et à la baïonnette.

Pendant ce temps, les deux Espagnols F... et L... lâchent rafales sur rafales dans l'oued décrit précédemment. Là les Fritz prennent quelque chose sur le museau car, encombrés de mulets et de matériel, ils ne peuvent gravir les parois. Ces dernières, à pic et composées de calcaire friable, n'offre aucune prise à celui qui tente de grimper pour sauver sa peau. On entend leurs cris. Ils espèrent sans doute que leurs chars interviendront en leur faveur. Mais ces derniers sont occupés à bombarder ailleurs et ne s'occupent plus du côté droit du dispositif, dans leur optique, déjà virtuellement éliminé. Ici aussi les munitions sont vite épuisées. Yasreg ignore l'importance des pertes allemandes en cet endroit.

Mais d'autres Minen s'approchent. La Légion saigne de nouveau. Le capitaine Ville est grièvement blessé par un éclat de mortier au visage. Hors d'état d'assurer le commandement, il est remplacé par le lieutenant Michel, qui donne l'ordre de se porter en avant et d'accrocher l'ennemi.

Il n'est pas question de reculer. Les munitions n'existent plus. Alors la Légion, en loques, crevée, mais toujours debout, fonce sur l'infanterie allemande qui n'en croit pas ses yeux. On prend avantage de tout abri naturel pour progresser. Une lutte inégale s'engage entre les "zombies" démunis de tout et les "rats du désert", bien armés, bien nourris et très efficaces. Ils sont "mimétisés" au point de devenir invisibles. Chaque arme automatique est flanquée d'un ou plusieurs tireurs d'élite armés d'un fusil de précision à lunette. Cette arme, qui tire des balles explosives, ne pardonne pas...

À cela la Légion peut opposer quelques grenades à main, des mousquetons rescapés de la guerre 14-18 et de munitions peu sûres. Mais pourtant, quand les armes étaient suffisamment efficaces, notre défense valait leur attaque : le Minen démoli et ses servants charcutés en étaient un exemple.

Du côté de la Légion, personne ne s'est dégonflé... Le lieutenant Michel est mort lui aussi après avoir descendu les quatre servants d'un Spandau. Yasreg n'a pas vu ce fait d'armes personnellement. Ce n'est que longtemps après, quand, les derniers survivants du 1er Escadron du G. A. se retrouvèrent en seconde ligne pour se regrouper qu'il l'apprit de la bouche d'un témoin. Un second Spandau, attaqué à la grenade, avait bloqué son tir sur le lieutenant pour tenter de dégager le premier.

C'est alors que l'ennemi porta le coup fatal. Les mitrailleuses allemandes balayèrent le terrain en tir croisé, fauchant tout ce qui bougeait ou dépassait le ras du sol. En quelques secondes tout le bel élan cessa, faute de combattants. Yasreg, plaqué au sol derrière une arête rocheuse qui lui sauva la vie, constata la présence, dans un buisson épineux, d'une mitraillette Sten anglaise et sut immédiatement que le maréchal des logis Shaffer était mort. Il était en effet le seul à détenir une arme semblable dans tout le contingent. Il s'était redressé pour arroser de balles une mitrailleuse dont il avait vu bouger les servants. Le tireur à lunette ne l'avait pas manqué !

Un peu en arrière de sa position, un Espagnol se tordait de douleur. Le pauvre type avait été frappé d'une balle qui lui avait ouvert le bras dans le sens de la longueur. Partout des êtres gémissent, clament leurs souffrances, mais aucun espoir n'est à attendre, sauf peut-être de la générosité de l'ennemi. Si, bien sûr, cette dernière se manifeste à temps.

Il n'y a plus d'officiers ni de chefs dignes de ce nom. Toute résistance équivaut au suicide inutile. Il faut s'esquiver, prendre refuge dans la montagne, éviter d'être fait prisonnier. Il faut enfin penser à soi et plus nécessairement aux autres.

Le lieutenant V..., cité plus haut, avait pensé à donner une idée générale de la position avant de mourir. Il avait indiqué aux limites de l'horizon l'échancrure de la piste de Siliana. En cas de débandade, de "chacun pour soi", c'était là un point de repère qu'on ne pouvait manquer.

En attendant, pour le rejoindre, il fallait d'abord sortir de l'immédiat et extirper sa peau en rampant au milieu des balles qui continuaient à siffler. Donc Yasreg rampe car il ne veut surtout pas, au point où il est arrivé, se retrouver aux mains des Boches. Dans les circonstances dramatiques exceptionnelles qu'on est amené à affronter, il semble que l'organisme puise en lui-même de quoi se dépasser, physiquement et moralement. La fatigue, la faim, la soif, la vermine, rien de tout cela n'est plus ressenti.

Yasreg a toujours cinq cartouches dans son mousqueton. Il est décidé à tirer si nécessaire pour ne pas être pris. Sa vieille compagne est, comme toujours dans les circonstances difficiles, à ses côtés, fidèle au poste. Yasreg progresse dans une sorte de rigole creusée par les eaux et qui doit normalement déboucher dans une tranchée naturelle. Il est en sécurité relative à condition de ne pas manifester sa présence.

La tranchée s'élargit et aboutit dans une sorte de défilé au fond duquel coule un filet d'eau. Le calcaire déboule en même temps que lui et il se retrouve les quatre fers en l'air dans le trou. Le halètement sourd mais caractéristique d'un obus de mortier qui s'approche lui interdit tout mouvement. Collé dans la boue, il accepte stoïquement les giclées de débris calcaires qu'il avale et respire. Numérotant ses abattis, il constate qu'il est indemne. Complètement abruti par l'explosion, il lui faut plusieurs dizaines de secondes pour phosphorer lucidement. Finalement les trois commandements du "plouc" parfait refont surface dans ses neurones malmenés.

À cinq mètres de Yasreg, juste en face, les parois rocheuses d'un oued, à pic, sont érodées graduellement par le ruissellement des eaux de surface et des anfractuosités encombrées d'une végétation rabougrie s'y sont aménagées. Yasreg sait qu'il est repéré puisqu'on lui a tiré dessus. Il n'a cependant pas la prétention de croire qu'on lui a envoyé un obus de mortier pour lui tout seul. Il y a sans doute d'autres fuyards dans le secteur. Il décide de faire le mort, de ne plus bouger, de reprendre haleine avant de foncer et chercher refuge dans une anfractuosité idoine.

Plusieurs minutes se passent. La fusillade continue en s'éloignant. Des tirs d'armes automatiques crépitent par-ci par-là, sans possibilité de localisation. Le moment est venu de foncer.

Premier réflexe : empoigner le mousqueton recouvert de boue. Ensuite, bander tout ce qui reste de forces, arc-bouter ses jarrets sur quelque chose de dur pour éviter dans la mesure du possible le cafouillage dans la boue de l'oued. On n'a pas le temps de penser à la trouille, de la sentir travailler les boyaux, avec l'aide efficace de l'eau salpêtrée qu'on a naguère absorbée.

C'est toujours le mauvais rêve lucide, mais la carcasse est contrôlée : elle fera ce qu'on lui fera faire. Pourtant la tentation est forte de lui laisser la direction des opérations. Cela permettrait de capituler, de dormir...

Yasreg se ramasse en boule et fonce, fait trois pas, atteint l'échancrure visée mais, pris dans une rafale de balles, il est touché à l'épaule droite et perd conscience...

Yasreg rêvasse. La tête lui tourne et, chose bizarre, il distingue des brindilles qui se meuvent devant ses yeux. Puis quelque chose lui gratouille l'occiput. L'effort qu'il fait pour éliminer cette démangeaison intempestive lui remet abruptement en mémoire ce qui s'est passé. Mais entre temps, plusieurs heures se sont écoulées, le soleil est descendu dans le ciel.

La fusillade a cessé. Il se rend compte qu'il peut à peine bouger le bras et que ce dernier ne lui est plus d'aucune utilité pour l'instant. Les restes de sa chemise sont imbibés de sang. Il s'efforce de se redresser et, titubant, il y parvient. Ses genoux le soutiennent à peine. Mais l'idée qui s'impose dans ce qui lui reste de conscience de la réalité, c'est qu'il faut sortir de la, s'en aller, essayer de rejoindre Siliana.

Appuyé sur son mousqueton, seul dans une nature peu accueillante, notre homme cherche à s'orienter. Pour se situer, il faut sortir de l'oued, chose impossible, compte tenu de l'escarpement. Il faut donc remonter le courant, se diriger vers la montagne. Ensuite il faut repérer la piste de Siliana et prendre cette direction.

C'est alors que la Providence lui vient en aide. Il était temps... Yasreg voit soudain surgir devant lui... un mulet... tout harnaché et bâté. L'animal abandonné en pleine retraite transporte des outres en peau contenant de l'eau, un gros bidon italien contenant du vin rouge et un sac contenant du sel. Rien à manger, mais de quoi boire : c'est revivre.

Yasreg ignore si ce mulet appartient à l'armée française ou à l'armée italienne mais, pour lui, c'est un coup de chance inespéré. L'animal se laisse approcher sans difficultés. On aurait dit que la pauvre bête attendait l'arrivée d'un être humain.

Yasreg a perdu du sang et son état de faiblesse ne lui permet pas de se hisser sur la monture. Il se borne à s'agripper à elle en la tenant par le bridon. Cahin caha l'homme et la bête progressent en remontant la tranchée naturelle vers la source. En effet, un mince filet d'eau serpente au fond de l'oued.

Mais des visions moins poétiques se précisent : des cadavres recouverts d'éboulis. Plus loin, d'autres encore, qui attestent que la bataille est arrivée jusqu'ici. Yasreg évite de s'attarder. L'atmosphère macabre jointe au silence presque total et au soleil qui descend sur toute la nature pousse les deux fugitifs à hanter ces lieux le moins longtemps possible.

Finalement, on abandonne l'oued et ses découvertes pour aborder une "route" plus directe pour Siliana. Mais alors, survient le trou noir. Yasreg ne se souvient plus de rien...

Décor : une sorte de hutte, assez grande, en pisé, étayée par des poutres et des planches. Le sol est en terre battue, tassée et comme pétrifiée par les mouvements de ses occupants. Les pieds nus et les babouches ont creusé une sorte de rigole dont on a dégagé la poussière, et qui entoure un gros feu de braises. Au-dessus, un récipient noir de suie laisse échapper des fumées et des vapeurs. Quelque chose cuit là-dedans... Accroupie à côté de ce feu, une minuscule petite vieille femme voilée s'affaire pour l'alimenter. Elle n'a littéralement que la peau sur les os.

Les relents, fumées et vapeurs quittent les lieux par une ouverture pratiquée dans le toit. Une lumière parcimonieuse s'insinue dans le local par l'entrée. Au dehors, le soleil brille.

Yasreg se voit couché sur un tas de loques et de sacs vides, recouverts en partie d'une peau de mouton. Un long moment lui est nécessaire pour se rendre compte de l'endroit où il se trouve et se souvenir clairement de ce qui lui est arrivé. Puis... est-ce un rêve ? Voilà Smolarski, un légionnaire de son escadron, assis à côté de quelques bergers arabes. Tous gesticulent et font ce qu'ils peuvent pour se comprendre. Ce sont ces pauvres gens qui offrent leur hospitalité.

Pour Yasreg, tout ceci réapparaît dans sa mémoire avec une sorte de halo semi-lumineux. Ces gens l'ont soigné et remis sur pied par des moyens qu'il ignore. Ils lui ont, en tout cas, donné le peu qu'ils avaient. Yasreg en a pleinement conscience : sans Smolarski et ces anonymes, il n'aurait jamais eu l'occasion de rédiger ce pensum.

Yasreg n'a plus souvenance du temps qu'il a passé dans ce village perdu. C'est de nuit, hissé sur le mulet qu'il avait rencontré, qu'il tenta, avec Smolarski, de rejoindre Siliana.

Pour ce faire, il fallait évidemment traverser les lignes allemandes.


Deux hommes avec un mulet

On laisse derrière soi les figuiers de Barbarie qui entourent le douar et on fait son choix parmi les sentiers filandreux qui en sortent tous azimuts. Le clair de lune est fidèle au poste... tant mieux ! L'oreille aux aguets, on progresse relativement vite, aidé par le mulet qui, comme chacun sait, ne met jamais le pied où il ne faut pas. L'animal a été libéré de sa charge. Il ne porte plus que Yasreg et une outre d'eau. Les arabes ont accepté le sel avec gratitude.

Les kilomètres s'ajoutent aux kilomètres dans le silence. Puis des bruits indéfinissables s'entendent dans un proche voisinage. Des gens parlent, chantent, s'esclaffent. On doit être en plein dans les troupes allemandes. Bientôt, il sera nécessaire d'abandonner l'animal, car on ne peut penser sérieusement traverser les lignes avec un compagnon de cette dimension. De plus, il suffirait qu'il hennisse pour renverser les projets les plus mirobolants.

Finalement, on se résigne à s'en séparer. Yasreg dégringole de sa position élevée et reprend le bâton du pèlerin, en l'occurrence, une solide trique que Smolarski lui a procuré. Il n'est plus armé que du pistolet Beretta qu'il a toujours à la ceinture. Smolarski possède une grenade et un revolver d'ordonnance. Il ne peut être question, dans ces conditions, de défier les rats du désert de Rommel. Il faudra user sa matière grise pour éviter d'être pris.

Smolarski est juif. Né dans un ghetto de Varsovie, il sait ce qui l'attend dans cette éventualité. La progression se fait "sur des oeufs" littéralement. Les Allemands s'abandonnent à la nostalgie. Les chants mélancoliques alternent avec les éclats d'hilarité suscités par le schnaps et la gaudriole à bon marché. Ces preuves de présence se révèlent de plus en plus proches. Dans l'obscurité, des formes inquiétantes se précisent. Des gens vont et viennent. Des bouts de cigarettes se distinguent ça et là. Pourvu qu'on ne trébuche pas sur un Boche endormi ou occupé à soulager son trop plein derrière un figuier.

Bref, ce monde est là, tout proche. On le côtoie, on l'évite de peu. On progresse avec le sphincter à triple zéro. On s'attend au fatidique "Wer ist da ? Halt !" qui sonnera le glas des espoirs farfelus. Mais heureusement, la végétation est complice des fuyards ; ils lui doivent une fière chandelle.

La fameuse piste est passée enfin. On traverse un douar bombardé. Le jour se lève et il serait malsain de vouloir continuer à découvert. Il faut se planquer dans un gourbi abandonné et y attendre le coucher du soleil.

Yasreg s'allonge et remarque dans les éboulis des formes cylindriques qu'il confond d'abord avec des douilles d'obus. Mais il s'agit en réalité de boîtes de conserves américaines. Ils sont donc venus jusqu'ici ! Et ils ont vidé les lieux ! Yasreg et Smolarski ne sont pas longs à trouver un moyen d'ouvrir une boîte, qui contient... o miracle... de tout, même du chocolat. C'est la ration du plouc américain pour la journée.

Les heures passent. Les deux hommes ont perdu conscience de la réalité extérieure. Les restes de parois du gourbi leur assurent une protection relative contre le repérage. Heureusement, car à quelques dizaines de mètres, un poste médical de campagne est installé. On y amène du monde et de nombreuses civières chargées attendent les ambulances pour le transport vers l'arrière.

Mais des bruits insolites troublent le calme apparent des choses. Des cris, des ordres, des grondements de moteurs s'amplifient et, avec perplexité et appréhension, on quitte le confort ouaté du semi-néant pour reprendre contact avec ce qui est.

Des camions passent, des blindés. Pas d'erreur possible, ce sont des Allemands. On voit leurs croix noires. Tout reflue vers l'est. Il doit se passer quelque chose... Il va falloir filer d'ici au plus vite, mais dès que possible. Anxieux, les deux fuyards constatent finalement que tout se liquéfie autour d'eux. Les blessés ont disparu.

On ramasse les boîtes dont on partage le poids et on met le cap sur Siliana dont on distingue l'échancrure toute proche. Smolarski trouve des oeufs qu'il coltine dans une vieille cafetière. Ils trouveront leur utilité tout à l'heure. On titube un peu, mais on a l'impression d'être soudain libérés... on approche des positions françaises.

On n'a pas la moindre idée de ce qui va se passer. Qu'est-ce que c'est que ces fantassins, en tirailleurs, qui s'amènent et qui les mettent en joue. Smolarski lève les mains en l'air, Yasreg, une seule, celle qui est valide. On s'approche, on pense d'abord qu'il s'agit d'Allemands, mais finalement, on se rassure, ce sont des goumiers français. Méfiants, ces terribles soldats ne se laissent approcher par personne et les seuls Européens qu'ils tolèrent sont les sous-officiers et officiers français qu'ils connaissent et qui parlent leur langue. Ce sont les mêmes qui amenaient les prisonniers à vingt francs pièce, à poil, dans les lignes.

Mais si l'accueil n'est pas chaleureux, il signifie la fin du périple. On est sauvés, du moins en principe.

Nouveau décor : dans une ferme abandonnée, un hangar sert d'hôpital. Des bottes de paille par terre, sur lesquelles ce qui reste de quelques héros fatigués a été allongé en attendant les soins, s'ils arrivent... Une sorte de momie pue à plein nez : elle contient un homme vivant encore et qui, paraît-il, en sortira peut-être ! Le malheureux était chenillard et il a sauté sur une mine. On ne distingue de lui qu'une ouverture dans une masse de pansements rougis par endroits : c'est par là qu'il respire. Une autre ouverture dans les mêmes conditions, mais au verso, remplit un rôle d'exutoire. Le pus et les matières fécales créent une pestilence insoutenable pour qui ne se sent pas l'âme d'un rat d'égout.

Ceux qu'on jugera capables de résurrection seront dirigés vers l'ambulance chirurgicale d'Aïn Beïda, où on s'efforcera de raccommoder ces survivants pour qu'ils puissent prester davantage. On attend un camion qui, paraît-il, ne peut tarder, depuis le temps qu'on l'attend. Mais la vertu est une longue patience? !

Yasreg cherche Smolarski des yeux, mais ce dernier a disparu, récupéré par le système. Comme il n'est pas blessé, il n'a évidemment rien à faire ici... c'est la vie. Sans savoir comment les choses se sont réellement passées, Yasreg se rend compte qu'il doit d'être toujours en vie à ce garçon foncièrement simple et bon, contraint par le destin a accepter la ségrégation et l'humiliation. Yasreg voudrait pouvoir remercier ce Juif pour qui il professe une profonde estime et une gratitude qui ne s'éteindra pas.

Mais dans ce décor de misère, quelqu'un surgit. Yasreg croit l'occasion venue de crier "hourrah" mais il se contrôle à temps. Qui est ce personnage à califourchon sur une moto side-car ? Tout simplement son compatriote Bogaerts J. qui lui paraît être dans une condition parfaite. Merveilleux...

Bien sûr, Yasreg se souvient du bon temps de Saïda, où ses compatriotes pleins d'espoir et d'illusions juvéniles disparaissaient pour quelque temps dans une nature hostile et mouchardière, avant de se faire ramener au bercail avec les honneurs du pied.

J. B., proclamant tout haut son enthousiasme face au revenant, offre ses services pour transporter son compatriote mal en point dans son véhicule. Mais des objections sont formulées d'emblée : bien sûr, Yasreg est un "brave" (sic) mais on ne peut faire d'exception pour un deuxième classe. Le reste des blessés, témoins, croiraient que Yasreg qui n'est qu'un blessé comme les autres, se fait, en quelque sorte, caresser le ventre dans le sens du poil. Que se passerait-il si, par hasard, Touf-Touf apprenait ce favoritisme inadmissible ?

Ces critiques sont fondées, il convient de le reconnaître. Il le regrette, mais Yasreg attendra le camion et sera trimbalé en groupe, comme tout le monde.

Pourtant les oeufs que Smolarski avaient découverts dans la dernière phase de la fuite n'ont pas été perdus et vont être bien utiles. Le brigadier qui tenait la comptabilité de l'escadron et qui, comme tout le monde, avait participé à la dégelée mémorable du 1er Esc, s'était vu gratifié d'une balle, ordinaire heureusement, qui lui avait fracassé la mâchoire. Le malheureux, sans soins depuis plusieurs jours, souffrait en silence et ne pouvait rien avaler. La cafetière, dont Yasreg a parlé plus haut, servit donc de récipient pour accommoder et servir les oeufs crus avec du sel. Cet homme comblé n'eut pas besoin d'ouvrir la bouche pour se nourrir : on lui versa ce "lait de poule" carrément et directement dans l'oesophage.

Un autre aussi qui avait "bonne mine", c'était Pillula, le thérapeute artisanal, qui avait pris une balle à travers le buffet. À part quelques ennuis de respiration, compréhensibles en l'occurrence, il tenait toujours debout. Ceci remet en question l'adénite que Yasreg trimbalait fièrement partout où le sort voulait bien l'envoyer. En réponse à ceux qui s'intéresseraient à sa petite santé au point de se demander ce qu'il était advenu de ces boursouflures malencontreuses, si peu propices au maniement des caisses de munitions, Yasreg répondra que, dans les circonstances qu'on connaît, il fallait passer outre aux desiderata de la carcasse, et, comme il n'avait matériellement pas le temps de s'en inquiéter, elles ne constituaient plus qu'un embêtement supplémentaire dont il fallait tenir un compte relatif, face à tout le reste.

À présent que la tension ambiante avait baissé, cette bavure dans l'organisme se manifestait de nouveau avec une insistance accrue. Car il ne pouvait être question d'une nourriture valable et équilibrée, seule manière de se débarrasser d'une adénite.


Aïn Beïda

L'ambulance chirurgicale de cette localité reçut en vrac les héros malmenés qu'on lui envoyait. On ne peut dire que l'enthousiasme était délirant. Bien sûr, on faisait ce qu'on pouvait dans les milieux médicaux en campagne, avec peu de choses. Compte tenu de l'affluence, les résultats étaient remarquables : rendons à César ce qui appartient à César. Mais tout ou presque devait s'étayer sur des moyens issus de l'ingéniosité. Des scènes parfois atroces faisaient pâlir ceux qui, par la force des choses, devaient y assister. À vingt-trois ans, Yasreg croyait avoir touché le fond de la souffrance et de la misère humaine, mais il n'en avait réellement distingué qu'une facette.

La guerre continuait et il fallait d'abord sauver la peau de ceux qui étaient encore récupérables. Ceux qui ne valaient plus tripette prenaient de la place, au détriment de ceux qu'il était encore possible de rafistoler suffisamment pour qu'ils puissent reprendre, dans les plus brefs délais possibles, les chemins de la gloire. Il y avait une distinction à faire, qui réclamait des solutions pragmatiques envisagées sans excès de sentimentalisme.

Les Américains avaient prêté des tentes. Elles étaient en permanence pleines a craquer.

Dans une de ces tentes, un lit parmi les autres. Un homme y est étendu sur le ventre. Pourquoi sur le ventre ? Les raisons valent leur pesant d'or de souffrances : l'homme a eu le dos labouré par un éclat d'obus ou de mortier.

Le blessé est un goumier des montagnes. Il ne parle pas le français. C'est un athlète maigre, un magnifique spécimen d'humanité fière. Yasreg n'a jamais oublié les traits réguliers de ce Berbère, avec son regard d'aigle, franc et empreint d'une sorte d'orgueil naïf.

À ses côtés, deux infirmières françaises font ce qu'elles peuvent pour contrôler leur émotion. Malgré l'endurcissement professionnel, leurs mains tremblent. La blessure est affreuse : une tranchée profonde a labouré la chair. Ceux qui l'ont soigné sur place en plein combat, n'ont pu donner que ce qu'ils avaient : ils ont fait cesser l'hémorragie en empilant dans la chair arrachée des sachets de pansement individuels. Ces bandages ont joué leur rôle, sans doute, mais le malheureux est resté sans soins pendant plusieurs jours. La matière de ces pansements fait, à présent, corps avec la chair même. De plus, une infection s'est déclarée et la plaie est devenue purulente. Elle dégage une odeur pestilentielle. La seule chose à faire pour sauver l'homme, c'est d'enlever le tout, les pansements... la chair pourrie aussi. Or il n'y a pas d'anesthésiques et la pharmacie de l'endroit ne dispose que de l'éternel permanganate.

On comprend l'émoi de ces deux admirables femmes. Elles disposent d'une sorte d'aiguière d'eau chaude mêlée de permanganate. Le liquide se verse dans la plaie même et, armées de pinces, les deux infirmières enlèvent le tout. Tout cela semble bien banal, mais ce qui l'est moins, c'est l'attitude de l'homme qu'on écorche vif.

Pour ce Berbère, pétri et nourri de Coran, le fait seul d'être soigné par des femmes est profondément humiliant face à tout ce monde qui le regarde souffrir, à qui il ne peut parler et dont il ne peut espérer, dans son optique, rien de bon. Il serre les dents, empoigne l'armature métallique de son grabat et, le visage inondé de sueur, le teint gris, il supporte tout. Le sang, le pus et le reste dégoulinent de partout ; la plaie réapparaît, horrible mais propre. L'homme n'a pas dit un mot.

Cette scène atroce laisse dans l'assistance un sentiment de profonde pitié. Personne ne sait approcher cet homme dans sa cage d'incommunicabilité. On voudrait lui venir en aide, le faire entrer dans la collectivité de ceux qui souffrent comme lui. C'est difficile, mais peut-être pourrait-on lui offrir quelque chose qui prouverait qu'on est de ses amis. La frugalité du Berbère est exceptionnelle. Il ne mange presque rien, pas ce qu'on lui présente, en tout cas. Que faire ? Les marchands de dattes ne manquent pas. Yasreg en a acheté la veille pour quelques francs. Elles pourraient peut-être lui faire plaisir. L'essai est fructueux. En les offrant à son compagnon d'infortune, il éprouve la joie de distinguer sur ce visage creusé par la souffrance, comme l'esquisse d'un sourire, un regard reconnaissant et quelques mots murmurés qu'il ne comprend pas...

Même décor : les gens défilent, en provenance de partout où on se tabasse. Tout le monde est soigné avec le même dévouement. Les deux infirmières sont sur la brèche presque en permanence. Cette présence féminine est un réconfort pour tous. Elles imposent un respect sans bavure parmi la faune qui les entoure, et ce n'est certes pas un mince résultat. Les médecins, surmenés, sont admirables d'abnégation et de courage.

On va extraire une balle de la colonne vertébrale d'un soldat allemand qui semble totalement paralysé des membres inférieurs. Yasreg regarde cet homme qui a 23 ans comme lui, probablement infirme jusqu'à la fin de sa vie. De quoi se poser des questions.

Le suivant, c'est un sergent du 1er R.E.I. Il fait une entrée remarquable et remarquée dans le temple de la récupération des héros charcutés qu'est Aïn Beïda. Sans complexe, il exprime à la cantonade ce qu'il ressent, ce qu'il pense de lui, des autres, des médecins et du personnel qui s'efforcent de le soigner. Son langage et ses hurlements de douleur feraient dresser les cheveux sur la tête d'un lauréat de concours d'injures.

Atteint aux mains et à l'avant-bras, soigné au combat par les moyens disponibles, il se trouvait dans la même situation que le Berbère cité plus haut, mais moins grièvement atteint. Les pansements se sont incrustés dans la chair. L'infection doit être traitée d'urgence si on veut éviter la gangrène. Cette fois, un médecin est présent, mais il faut la participation de quatre hommes solides pour tenir en place ce légionnaire exaspéré de fureur et de douleur. Finalement on y parvient, non sans peine, mais les deux infirmières, en dépit de leur endurcissement, se voient initiées à une verdeur de langage qui sort des normes.

À présent, les mains complètement enveloppées de bandages, le pauvre type s'est calmé. Comme un pauvre chien qui s'est oublié dans un coin et attend la remontrance, il s'excuse maladroitement pour tout ce qu'il a sorti. Cet homme rude a finalement la larme à l'oeil en cherchant ses mots pour remercier ceux qui l'ont sauvé de l'amputation.

Aïn Beïda, dans sa cruauté efficace, a ouvert les yeux de Yasreg sur un facette de "la peine des hommes". Il pourrait relater d'autres cas, mais il convient d'abréger le discours. Il a pleinement conscience de l'insignifiance de ce qu'il a à dire. Tout cela n'a que le mérite d'être vrai. Le pathos est dérisoire, la gaieté est absente... En ce qui le concerne, la balle de mitrailleuse qu'il a reçue dans l'épaule y restera. Elle y est toujours. Il a eu de la chance. Son heure n'avait pas sonné...

(à suivre)


Note de la rédaction

Écrit sous une forme différente, parce que rédigé à un tout autre moment de son existence, le récit de la bataille du 22 janvier 1943 par F. GERSAY a paru dans le Bulletin d'information, tome I, fasc. 11 de juillet-septembre 1982, sous le titre "Mémoires du légionnaire de 2e classe, matricule 1531, du Groupe Autonome du 1er Étranger de Cavalerie de FES".



À propos de la Légion Étrangère en Tunisie

F. B.

Les lecteurs intéressés par le récit de F. GERSAY et qui voudraient le placer dans l'ensemble des opérations en Tunisie fin 1942-début 1943, pourraient, entre autres références, lire dans le fascicule n° 45 d'avril-mai 1982 de Connaissance de l'Histoire (Hachette), l'article intitulé "Objectif Tunis - novembre 1942 - les Alliés tentent un coup d'audace : prendre Tunis".

D'autre part, le général Jean Compagnon, ancien du 1er R.E.C., donne le récit complet des opérations de la Légion Étrangère dans la campagne de Tunisie dans la revue Historique des Armées, numéro 1-1981 Spécial, consacré à la Légion Étrangère 1831-1981.

Nous en extrayons ceci, limité à l'unité à laquelle appartenait Yasreg :

"Le 20 janvier 1942, le G.A. du 1er R.E.O., sans l'escadron d'A.M., donc réduit à l'escadron porté du capitaine Ville et au P.C., quitte le col du Karachoum et se joint au I/3e R.E.I. sur les djebels Belloute et Touila..

À l'est, des éléments d'infanterie italiens et allemands (division Superga et 334e division allemande de montagne), solidement appuyés par des "Minen", d'abord repoussés, finissent par isoler le détachement de la Légion qui reste sans liaisons, ni avec la division marocaine, ni avec la division d'Alger, plus au sud.

Le 21, la Légion se replie progressivement vers le sud mais n'arrive pas à. desserrer l'étreinte.

Le 22 à 10 heures, le commandant du détachement décide de rompre en force l'encerclement, droit au sud, en colonne double, l'escadron porté du capitaine Ville flanquant la colonne à l'ouest.

Deux compagnies allemandes sont bousculées, de nombreux prisonniers faits et des armes récupérées. Un officier allemand fait prisonnier dit n'avoir jamais vu, ni en France, ni en Russie, une attaque menée avec un tel mépris du feu, tant des armes automatiques que des obus.

La bataille dure jusque vers 16 heures.

Le commandant du détachement et quelque 220 hommes sur 700 parviennent, à la faveur de la nuit, à franchir les quelques kilomètres qui les séparent de la route de Kairouan (à Ousseltia) où se trouvent des éléments de la division d'Alger.

De l'escadron Ville, le sous-lieutenant Labruyère ramène, au cours de la nuit, une cinquantaine d'hommes.

Le 23 janvier, le G.A./1er R.E.C. regroupé dans la région de Siliana, continue sur les pistes de la région de Rebaa, une activité de patrouilles, dangereuse en raison de la supériorité aérienne allemande.

Les matériels étant à bout de souffle et périmés, il est renvoyé au Maroc, en mars, pour s'équiper pour les campagnes futures."


Date de mise à jour : Vendredi 30 Octobre 2015