Tome III - Fascicule 2 - avril-juin 1986

Souvenirs de guerre - Aventures de jeunesse (12)

Freddy GERSAY


La contre-attaque

La relève est là. Des troupes indéfinissables viennent occuper le terrain conquis par la Légion. Et voilà que, pendant la remise des positions et les salamalecs habituels, un guetteur haut perché signale que le piton d'en face est contre-attaqué par les Italiens. On distingue parfaitement ces gens qui gravissent les pentes escarpées qui mènent au sommet du piton. Ils suivent les sentiers utilisés par les bergers arabes et amènent même des mulets.

Les unités qui tiennent cette position ne peuvent les voir, compte tenu de l'escarpement. Il faudrait les prévenir... Comment faire ? Crier ne sert à rien : le vent empêche tout contact auditif et on n'a pas de fusée ni de radio...

Inconscient du danger, tout le monde là-haut semble occupé à souper tranquillement. Ils semblent voir les gesticulations qu'on exécute mais ne les prennent pas pour des signaux d'alarme, mais bien plutôt comme des manifestations puériles d'amitié. Ils y répondent d'ailleurs. On peut douter qu'ils aient même placé des guetteurs.

Pendant ce temps, comme des insectes grenouillards, les Italiens montent et seront bientôt à bonne distance pour placer leurs mortiers. S'ils ne sont pas contrés, tout sera possible...

Mais quelque chose se passe enfin qui attire l'attention des menacés. Peut-être un attaquant a-t-il tiré un coup de feu involontairement ? Peut-être aussi, y avait-il des guetteurs, après tout ? En tout cas, en quelques secondes, c'est le grand branle-bas.

Yasreg et ses compagnons s'installent comme au théâtre, en spectateurs. Mais le drame qui se joue est réel.  Car c'est le drame pour les attaquants surpris en pleine pente, pratiquement sans protection. Les grenades leur tombent du ciel, telle une averse impitoyable et cruelle. Tout ce monde dégringole la pente plus vite qu'il n'est monté, en laissant par terre bon nombre des participants. Même les mulets ont les quatre fers en l'air.

Cette attaque, courageuse, était stupide. Elle était vouée à l'échec dès le seuil. Elle n'aurait pu amener aucun changement dans la situation des troupes en présence. Ce fut la dernière réaction musclée des soldats de Mussolini. Ils se bornèrent ensuite à canarder à coups de canons tout ce qu'ils voyaient bouger, ou croyaient voir bouger. Pourquoi d'ailleurs se seraient-ils gênés ? Le côté français n'avait rien pour riposter. Mais quel gaspillage d'obus !


L'occupation du terrain

Un site montagneux, des vallonnements érodés par des siècles d'intempéries allant du torride à la morosité des pluies diluviennes.

De profondes ornières naturelles canalisent les eaux toxiques vers les oueds de la plaine. Comme partout ailleurs, on ne voit que le même type de végétation chiche, rabougrie, aux chardons et graminées sans verdure. Il n'y a rien ici qui pourrait tenter la palette d'un peintre. La couleur fondamentale se fond dans le gris jaunâtre. À cette teinte peu engageante s'ajoutent des stries brunâtres ou vaguement rougeâtres qui, par endroits, ravivent un tantinet le décor.

Comme lieu de villégiature touristique, on n'y ferait certainement pas d'affaires. Pour les ascètes, les ermites et autres marginaux, c'est l'endroit rêvé pour se refaire une santé mentale. Il n'y a pas un village, pas un indigène, à des kilomètres à la ronde.

Pourtant c'est dans cet endroit paradisiaque qu'on a eu mission de s'enterrer et de tenir. On se demande pourquoi. Chacun s'est creusé un trou individuel. Les mitrailleuses sont en position, pointées sur ce qui semble matérialiser les confins du néant. Mais de la position "élevée" qu'on occupe, on peut distinguer ce qui se passerait, s'il se passait quelque chose. Les jumelles, car Yasreg en a puisqu'il est observateur pour le capitaine, confirmait la désolation du lieu.

On n'a ni radio, ni moyen de communication directe avec l'échelon supérieur de commandement. Il faut envoyer des estafettes. Autre problème : on doit se taper au moins cinq kilomètres à pied pour aller chercher le ravitaillement de la journée. C'est indispensable car l'eau des oueds, assez abondante en cette saison, est boueuse et imbuvable. Elle n'est même pas utilisable pour se laver : il paraît qu'elle donne des maladies de la peau. Et l'eau potable est trop précieuse pour qu'on en use pour les soins corporels.

Les hommes du peloton suintent donc, puent et suent dans leurs poux. On a oublié l'odeur du savon et la présence physique des autres devient de moins en moins supportable. Mais on s'habitue à tout... On est logés à la même enseigne, mais quelle enseigne.

Ce jour-là, la corvée bouteillons a quitté les lieux à l'heure habituelle, suivant un itinéraire prédéterminé à travers les oueds boueux et tous les accidents de terrain praticables. C'est une randonnée fastidieuse, mais qui, pendant quelques jours, ne paraissait pas dangereuse. Aucune réaction ennemie n'avait été constatée au cours de ce déplacement, alors qu'il semblait évident que des observateurs italiens ou allemands l'avaient vu.

Mais c'était trop beau pour durer. Tout se passa bien au voyage aller, mais au retour, l'artillerie italienne entra en action contre les malheureux corvéables. Il n'est pas nécessaire de faire un petit dessin pour comprendre ce qui se passa. La soupe et tout ce qui était liquide se retrouva par terre, et seules quelques boules de pain échappèrent au désastre.

Instruits par cette expérience, on continua les pérégrinations alimentaires de nuit. Heureusement, les artilleurs italiens abusaient du chianti ou tiraient pour tirer car, à partir de ce jour, les hommes ne devaient plus consulter leur montre quand le moment approchait : les Italiens arrosaient ponctuellement les crêtes qui cernaient les positions, mais, à part le réveil prématuré des membres du peloton, ils ne faisaient de mal à personne.


La garde de nuit et la montre

Il y a neuf hommes disponibles pour tenir la garde aux trois positions à surveiller pour assurer la sécurité de nuit. Chaque homme de garde doit tenir environ quatre heures et se faire relayer par un successeur. Il n'y a qu'une montre qui appartient au maréchal des logis S..., chef de peloton. Cet instrument se passe de la main à la main à chaque changement de garde. Comme il y a trois hommes par poste, le premier tient la garde quatre heures, le deuxième aussi et le troisième, le reste, c'est-à-dire jusqu'au lever du jour et le réveil bruyant à coups de canon.

Au cours de la nuit, Yasreg est réveillé par P..., un Espagnol d'âge mûr, dont les fonctions dans la confrérie sont difficilement discernables. L'homme ne parle presque pas français et ne sait ni lire, ni écrire. Yasreg consulte la montre et s'installe. Il pleut et il faut protéger le couloir d'alimentation de la mitrailleuse avec sa poitrine. On n'a pas de toiles de tente, sauf celles qu'on a piquées aux Italiens. Comme elles sont bleues, elles risquent, de jour, de provoquer des confusions regrettables. Ceux qui en ont les utilisent la nuit.

La pluie est fine, glaciale et pénétrante. On a les genoux dans une mare qui s'élargit ; trempé jusqu'aux os, on espère noyer sa vermine. Le vent souffle et anime les buissons fantomatiques qui limitent l'horizon visible. Tous les bruits éventuels seraient couverts ses hululements. Pas question de dormir ! De plus, on a été charitablement avertis par P..., brigadier échappé de Guernica : "Celui qu'on découvre endormi à son poste, on ne le réveille pas... on lui brûle la cervelle". Ces fortes paroles de la part de celui qui voulait venger Trofimoff ne sont sans doute pas des paroles en l'air, il en est capable, mais encore faut-il qu'il en aie l'occasion et à faire à une mauviette.

Yasreg accomplit ses quatre heures de garde, réveille celui qui doit le remplacer et regagne l'abri relatif qui lui permettra de "dormir". Le jour pointe enfin, la canonnade se déchaîne, puis tout se calme et on se prépare à passer la journée dans l'abrutissement habituel.

Mais celui qui a suivi Yasreg dans la garde de nuit n'est pas content... mais alors, là... pas content du tout. Il s'abouche avec le brigadier P... qui reproche à Yasreg d'avoir avancé l'heure sur la montre de garde, avec le résultat que le suivant a dû se taper deux heures de plus. On vérifie l'heure et on constate qu'en effet la montre a été manipulée. Il y a trois possibilités logiques puisqu'il y a trois hommes. Le troisième qui dit s'être tapé  deux heures de trop, sauf mensonge gratuit, n'a vraisemblablement pas modifié l'heure. Yasreg se sait innocent, bien qu'il n'ait rien remarqué. C'est donc le premier qui a pris la garde, le vieil Espagnol illettré, qui a avancé l'heure.

Mais comme il est précisément espagnol, pour le brigadier P..., il n'est pas question de le mettre en cause et Yasreg devra porter le chapeau. Voilà donc notre homme accusé mensongèrement d'une vilenie. Que faire ? Sinon accepter l'insulte, une de plus,et répondre par le mépris. Il convient aussi d'ouvrir l'oeil et de garder en permanence une balle dans le canon du mousqueton car le couteau à cran d'arrêt est une spécialité chez certains Ibériques.


Une bavure

Il pleut toujours. Tout le monde endure cette malédiction mais les moyens manquent. La garde doit être assurée de toutes façons. La seule chance de sortir d'une attaque éventuelle est que les armes automatiques fonctionnent. On les protège comme on peut.

De garde ou pas, on passe la nuit dans un trou, où l'eau a eu tout le temps de s'accumuler. Avec une boîte de singe vide, on écope et on rejette par-dessus bord le surplus liquide. On est crottés de boue et bourrés de poux. Les mois ont passé, permettant à chacun la croissance incontrôlée d'une barbe hirsute.

On ne distingue plus la couleur de l'uniforme. Les insignes ont disparu. La pluie ajoute à l'odeur générale du pipi, un fumet rance de chien négligé. Bref, c'est la fête au 1er escadron du G.A. du 1er R.E.C. (Groupe Autonome du 1er Régiment étranger de Cavalerie).

Même les Italiens, dégoûtés par le temps, ne prennent plus la peine de nous envoyer la dégelée quotidienne. On y était tellement habitués que cela manque, pour ainsi dire. On a l'impression que quelque chose mijote dans la marmite du destin et que le ou les metteurs en scène vont bientôt rappeler tout le monde au sens des réalités. En attendant, on ne compte plus les jours. On vit un cauchemar calme.

Mais l'énervement gagne chez des gens désoeuvrés qui ont l'impression d'être totalement oubliés dans la nature. Les engueulades et les horions commencent à pleuvoir. Il faudrait une diversion, que quelque chose se passe, qu'on sache au moins si on existe toujours, si l'état-major se souvient de nous...

Cette nuit-là, Yasreg fait sa part de garde, la dernière, pour qu'il n'aie pas la tentation de manipuler l'horloge. Le brigadier P... surveille Yasreg, autant que ce dernier le surveille. Mélangées au vent fantasque et hurleur, les rafales de pluie s'égaillent dans une nature impassible et sinistre. La visibilité ne dépasse guère le décamètre. Notre homme a déposé deux grenades sur le petit parapet qui entoure l'arme automatique. Il écoute, scrute la nuit d'où, à n'importe quel moment, peut surgir n'importe quoi. Il cherche à distinguer dans l'environnement menaçant, quelque chose d'anormal. Il suppose que, dans les deux autres postes de garde, les guetteurs font de même. Il cherche aussi à éviter l'idée fixe, incontrôlée, qui fait prendre soudainement une impression pour une réalité.

Soudain une détonation fait sursauter tout le monde. En quelques secondes, tous les cancrelats crasseux à figures de héros qui villégiaturent en ces lieux édéniques sont debout et changent de baignoires pour occuper les positions qui leur sont réservées.

Que se passe-t-il ? Des ordres circulent dans le noir : "Ne pas tirer !" Bien sûr, chacun est prêt à dégoupiller et à lancer sa grenade car, incontestablement, on a entendu un coup de feu... Il doit y avoir un motif !

Finalement, avec le petit jour, on découvre la raison de cette détonation : une sentinelle a vu une ombre se dresser devant elle et a tiré. Ce faisant, un légionnaire a été descendu. Il avait eu le tort, impardonnable, de quitter son trou individuel sans prévenir quiconque, pour s'isoler quelques instants. Il devait payer cette funeste erreur de sa vie. Le pauvre type qui surveillait le secteur sud ne pouvait pas se permettre de ne pas tirer car il était précisément là pour cela.

Le registre administratif compta donc un légionnaire de moins, mort en service commandé. L'oraison funèbre sera courte, voire inexistante. On n'est pas au cinéma, on ne larmoiera pas et on ne gaspillera pas de munitions pour un feu de salve. Après tout, on n'en n'est plus à une peau près. Le problème sera de trouver un trou définitif, plein d'eau ou non, où on se débarrassera, le plus rapidement possible de ce malheureux. Quelle destinée... venir crever ici, a-t-on idée !


Le 20 janvier 1943

Un vent frais et libérateur élimine du ciel les nuages bas qui l'encombrent. Cette lessive céleste bienvenue fait cesser la pluie qui s'éternisait. De larges trouées laissent apparaître un bleu prometteur. Les optimistes s'efforcent de sécher ce qu'ils peuvent de leurs possessions. La visibilité est superbe, le décor a reculé dans des lointains discernables.

Tout au fond, une chaîne de montagnes érodées bouche l'horizon. Par-ci par-là on y distingue les passages obligés qui constituent autant de points stratégiques dont l'importance varie au prorata des circonstances et du moment. En particulier, l'échancrure de la piste de Siliana s'y dessine. Ce point sera mieux localisé plus tard dans des circonstances dramatiques.

En attendant, juché sur son perchoir, muni d'une paire de jumelles, Yasreg remplit son rôle d'observateur. Il s'agit de renseigner le capitaine sur tout ce qu'il pourrait observer d'anormal. De cette position "élevée", c'est étonnant tout ce qu'on peut voir, quand la visibilité s'y prête, et qu'on dispose d'une aide optique.

Les douars indigènes sortent de leur torpeur nocturne pour entamer une nouvelle journée semblable à celle d'hier. "Mektoub Inch Allah", les occupations routinières ancestrales se perpétuent. Les bourricots avec leurs énormes charges s'agglomèrent d'abord, pour se faufiler ensuite, en file indienne, entre les boqueteaux de figuiers de barbarie. Comme tous les jours, ils vont parcourir de longues distances pour écouler, au marché de Siliana, les produits du terroir. Tout cela grouille, gesticule, déborde la piste par ci, recoupe par là, avec force raclées sur l'échine des petits ânes martyrs.

La lumière solaire a effacé, du côté est, les reflets rougeâtres signalés de nuit par les guetteurs. En écoutant bien, entre deux raies de vent, on entend dans le lointain le grondement sourd, ponctué de reprises, du travail de l'artillerie.

Les combats se rapprochent... quelque chose se passe. Mais quoi ? Certainement rien d'hilarant, en tout cas.

Est-ce l'effet des pluies périmées, on dirait que tout revêt soudain des couleurs plus vives. Le décor se couvre d'une sauvage grandeur. C'est beau, cette débauche subite, si rare en cette saison, de lumière sur ce qui ne semblait être jusque là que grisaille, rocaille stérile, interdiction déprimante. Sur ce renouveau fugitif, plane un silence biblique.

Soudain, toute cette quiétude trompeuse se trouble. Les troupeaux de moutons refluent, au milieu des embouteillages de bourriques. On se hèle et on gesticule frénétiquement. On semble invoquer Allah. Des âniers se tapent distinctement sur la figure à coups de triques. Par le Prophète, que se passe-t-il ?

C'est simple, il y a du nouveau : des colonnes de camions chargés de troupes, venant de l'ouest, occupent la partie est de la plaine. Les hommes descendent, s'installent dans les accidents de terrain, les échancrures rocheuses, les oueds. On creuse hâtivement des trous de protection pour les armes automatiques et les canons anti-chars. Tout ce qui encombre la piste est dégagé de gré ou de force. À grands coups de pompes, chleuhs, bourriques, fatmas, moutchous et même, par-ci par-là, un chameau, vident les lieux avec une vélocité peu habituelle.

De toute évidence, les natifs de l'endroit sont en passe d'assister pendant la journée, à de quoi agrémenter les conversations au cours des veillées aux douars. De loin, tout cela donne l'impression d'une fourmilière perturbée par un coup de bêche. Toute cette cohue quitte les hameaux et les gourbis, pour gagner des positions moins exposées à la méchanceté humaine. Mais il y aura des compensations plus tard car, après la bagarre, il y a toujours des macchabées à détrousser, de l'armement à camoufler et du butin de toute sorte à récupérer.

Yasreg renseigne le capitaine sur ce qui se passe.

Les heures défilent. Une sorte de calme, relatif, s'est installé dans la plaine. Les camions ont disparu. On ne distingue plus rien qui bouge, on attend. Tout le monde au 1er Esc. est dans l'expectative, mais personne ne s'attend à devoir participer à action, du moins dans l'immédiat.

Soudain les événements se précipitent : des chars allemands, nettement visibles pénètrent par le côté est dans la plaine et, débordant la piste centrale, irradient de chaque côté de celle-ci, juste assez pour constituer une sorte de flanc-garde. La vision est impressionnante. Lentement et lourdement, telles des bêtes apocalyptiques puissantes et implacables, ils avancent vers Tébessa. Rien n'arrête ces mastodontes dont le canon élimine toute opposition. Les faibles moyens qui tentent d'entraver leur progression sont tout simplement balayés les uns après les autres, brisés comme des fétus de paille. Le courage de ces pauvres types est extraordinaire, mais totalement inefficace dans sa faiblesse.

Derrière la vague des chars, d'autres types de véhicules blindés chenilles suivent, amenant l'infanterie et ses corollaires.

Le spectacle fascine, mais on est submergé de tristesse, par un sentiment d'inutilité, par "l'à quoi bon ?".

Les opposants se replient, certains ne s'opposeront jamais plus à quoi que ce soit. Les "Tigres" passent quand même et on voit les ambulanciers allemands véhiculer vers l'arrière les victimes des deux camps.

Des ordres impératifs ont atteint les pelotons dispersés dans la nature. Les positions sont abandonnées en pleine nuit. Il faut décrocher tout de suite pour éviter, on peut le supposer, l'encerclement. Le ciel est clair et clouté d'étoiles. Bientôt un clair de lune sinistre ajoutera son ombrage sinistre à l'ambiance.

Il n'empêche qu'on soit heureux que quelque chose se passe enfin. Le regroupement des unités laisse apparaître la présence d'inconnus. Ce sont des gens égarés au cours d'échauffourées et qui ont pris refuge à la Légion.  Quelques chasseurs d'Afrique voisinent avec des goumiers algériens ou marocains. Cette police du désert se remarque : revêtus de leurs burnous beiges striés de brun, leur mimétisme avec le terrain est remarquable. On a aussi récupéré, on ne sait d'où, plusieurs mulets... une bénédiction !

Le ravitaillement n'existant plus que pour mémoire, on n'a, naturellement, rien dans le ventre. Plusieurs files indiennes convergent finalement vers le même point. Elles s'étirent péniblement dans les sentiers, les escarpements et la rocaille. Des Italiens ont bivouaqué ici : ils ont laissé des traces de leur opulence, hélas, inutilisables, des boîtes de conserves répandues par terre et une grosse motocyclette à caisson arrière fixe dont ils ont bourré le réservoir de sable. Ils étaient étonnamment proches des positions tout juste quittées.

Silencieusement, la procession s'efforce de rester groupée. Ce n'est pas une sinécure. C'est dans des circonstances semblables qu'on apprécie à sa juste valeur le minable équipement dont on est doté : les musettes de toile bourrées de munitions coupent la respiration de celui qui les porte. La marche est oppressante et pénible. Bien sûr, on s'est débarrassé de tous les luxueux impedimenta, couvertures, toiles de tente, etc. pour se borner à transporter des munitions. Yasreg, pour sa modeste part, trimbale ses 6 grenades, ses 90 cartouches de mousqueton et deux musettes d'obus de 81 qui se croisent sur sa poitrine.

Tout le monde est logé à la même enseigne. En plus, ceux qui font partie d'une équipe de mortier transportent dans des boîtes en carton et à la main, non pas comme des valises, ce serait trop simple, mais sous forme de boîtes à souliers, les fusées destinées à régler la portée des obus. Ces dangereux éléments, indispensables pour tirer, menacent, en permanence, de transformer leurs porteurs en lumière et chaleur. Cette sublimation n'est évitée à plusieurs reprises que de justesse.

Mais il y a heureusement les mulets, don d'Allah, qui transportent sans problème, les plaques de base et les tubes... et les mitrailleuses aussi... ouf : pour le reste, il faut tout coltiner, pédibus... Chacun se demande qui sont finalement les mulets.


Ravitaillement

Une cahute arabe est perchée dans la nature et entourée de quelques figuiers de Barbarie. Un berger chleuh invoque Allah de toute sa puissance vocale. On conviendra qu'il y a de quoi : le pauvre diable est sommé de vendre une de ses chèvres. Ses protestations et lamentations sont secondaires. Il faut trouver de quoi subsister, c'est-à-dire quelque chose à becqueter.

L'arabe n'a que faire de la monnaie de singe qu'on lui offre ; sa chèvre n'est pas à vendre. Elle n'a pas de prix pour lui. Il en a d'autres, sans doute, mais il supplie dans son jargon qu'on épargne l'animal, qu'on le lui laisse. Il offre même ce qu'il a de mieux dans son gourbi : quelques oeufs. Ils sont les bienvenus, mais ne suffisent pas. On essaie de le raisonner : peine perdue. Il offre de l'eau salpêtrée à souhait mais potable, qu'on accepte.

Mais on n'a pas le choix, on ne peut s'apitoyer. Après tout ce qu'on a vu et supporté, il n'y a plus de place pour la larme à l'oeil. N'empêche que l'on se sent honteux de spolier ce pauvre homme. On se sent gêné aux entournures, si l'on peut dire, compte tenu des circonstances. Nécessité fait loi. On est crevés, affamés, assoiffés...

C'est alors que S..., sous-officier énergique, dépose une liasse de billets de banque par terre et place un caillou dessus. Il empoigne la chèvre par les pattes et d'un coup de reins digne de respect, la hisse à califourchon sur ses épaules.

La scène est pénible. Le malheureux berger, confronté à cette faune, a l'impression de se trouver face à un ramassis de forbans, de salopards prêts à tout. Il a bonne mine, en effet, le 1er Escadron du G.A. de Cavalerie. Tous ses valeureux guerriers sont en loques. Depuis longtemps, on roule sur jantes. Les semelles des godasses, ou plutôt les fragments qui en restent, se maintiennent en place à grand renfort d'ingénieux assemblages où interviennent, à côté du fil électrique, les ficelages laborieux de débris textiles indéfinissables. Les bandes molletières ne sont plus, depuis longtemps, que des pépinières à parasites. Les poux, rarement perturbés dans leur copulation, se sont fermement emparés de tous les points chauds de l'anatomie du corvéable et s'y sont solidement retranchés. La crasse épaisse et protectrice s'incruste dans les barbes. On pue, littéralement, comme des porcs. Depuis longtemps, on a perdu tout sens de ce qui relève de ce qu'on appelle conventionnellement "la civilisation".

S? essaye tout un temps de contrôler la "récalcitrance" de l'animal qu'il porte. La situation se corse et passe sans transition du tragique au grotesque. En effet, la chèvre affolée rue dans tous les sens et, soudain, lui décharge tout son plein sur les épaules, tous azimuts. Cela dégouline le long de son anatomie, l'imprégnant d'un parfum supplémentaire dont il se serait bien passé.

Alors, parmi les spectateurs de la scène, un éclat de rire, inextinguible, malsonnant, irrésistible, déferle sur toutes ces gueules de cauchemar. Pendant plusieurs minutes, les cloches du 1er R.E.C., pliées en deux, rient aux larmes.

Mais le malheureux S... n'est pas content. Sa façon de s'exprimer, en l'occurrence, reflète son indignation justifiée : "N... de D..., tas de salauds, quand je pense que c'est avec mon pognon que vous allez vous régaler tout à l'heure ! Bande d'abrutis ! Et bien, vous allez la transporter, cette carne, car moi, j'en ai marre !"

Sur ces paroles musclées, cet homme malodorant dépose la chèvre sur ses quatre pattes et d'un geste large lui fait sauter la cervelle d'un coup de revolver.

Face à cette situation dramatique, plus personne ne rit. En effet, la consigne est stricte : personne ne doit utiliser une arme à feu pour éviter le repérage. Le groupe empoigne la chèvre morte, un homme à chaque patte et on "fout le camp", comme des chiens rossés, la queue entre les jambes, pas fiers du tout, mais avec la vision d'un repas futur.

Heureusement, la détonation n'a amené aucune réaction. Les Italo fridolins qui l'auraient entendue l'ont confondue, sans doute, avec un borborygme de char en mal de carburant. C'est malgré tout une expérience à ne pas renouveler.

Plus tard, et plus loin, voici venu le moment de découper la bête, objet de toute cette pagaille. On est perplexe. Personne dans l'entourage ne s'y connaissant en anatomie vétérinaire, on se trouve à quia pour enlever la peau. Cette dernière ne paie pas de mine. Plutôt galeuse sur les bords, mais, par endroits, poilue à souhait, elle se hérisse par-ci par-là de taches suspectes. Ces dernières, provoquées vraisemblablement par une dégelée de coups de trique, sont imputables à l'ancien propriétaire. Quelqu'un affirme, la main sur le coeur et la fringale aidant, qu'il ne s'agit pas là des stigmates d'une maladie. Affirmation péremptoire mais peu convaincante, compte tenu de l'incompétence notoire de l'émetteur.

Un autre intéressé, plus logique, coupe court à toute cette discussion byzantine quant à la valeur comestible de la carcasse. Il fait remarquer qu'au point où on en est, on ne peut se permettre de faire la mijaurée : on doit, dans les délais les plus brefs, ingurgiter la barbaque. Cette réflexion, étançonnée d'un solide bon sens, rencontre finalement l'adhésion générale. Des raisons solides militent en faveur de cette hâte : la principale, c'est qu'on crève de faim, une secondaire, c'est que, à n'importe quel moment, quelque chose peut survenir. Une autre raison encore, c'est que la viande va puer ; à la limite, elle se révélera inabsorbable, même par des estomacs en béton armé.

Toutes ces savantes considérations n'ont pas fait avancer le problème du dépeçage d'un pouce. C'est alors que A..., échappé comme tant d'autres de ses Asturies natales, et qui a, selon ses dires laborieusement exprimés, connu à Santander des situations pires que celle-ci, dénoue le noeud gordien : il sort de la gaine ad hoc la hachette qu'il porte partout avec lui et se met carrément à découper l'animal.

Yasreg laissera à l'imagination de chacun le soin de se représenter la scène. Invité à tendre la main, il reçoit sa part. Le voilà gratifié d'un lambeau de chair sanguinolent où adhère encore une partie du système pileux de l'animal, le tout agglutiné de sang.

D'autres débrouillards se sont procuré des couscous crus et de l'eau salpêtrée. Un échange à l'amiable, croisé de comptes d'apothicaires, permettra d'agrémenter, de corser, le menu de ce 21 janvier 1943. Chacun reçoit une demi poignée de couscous en supplément, de quoi crier "hourrah" !

Ce qui va suivre ne sera pas "avalé" par tout le monde. Yasreg ne se fait pas d'illusions à ce sujet. Il passera pour un bavard ou un charlatan. Et pourtant, témoin impartial et participant, il dit la stricte vérité.

Faire du feu pour cuire les ingrédients d'un repas, c'est, de toute évidence, produire de la fumée. Cela équivaut, dans les circonstances présentes, à faire signe aux macaronis postés dans la nature avec leurs canons qu'on est là, tout disposés à recevoir une décoction.

Pourtant des optimistes, confrontés avec la perspective de devoir avaler telle quelle cette barbaque atroce et les couscous indigestes, font un rêve. Ces petits gourmets indécrottables trouvent malgré tout le moyen de faire du feu sans fumée : un tout petit feu personnel. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce n'est pas un tour de force. Les brindilles sèches ne manquent pas : les petits délicats les ramassent, les empilent en petit tas. Il s'agit de ne pas exagérer et d'éviter de mettre le feu aux buissons. Un briquet à amadou finit par mener à bien l'opération allumage. Pleins d'espoir, on pense à dénicher un récipient quelconque pour y vider l'eau d'abord, les couscous ensuite. Finalement, on constate que le casque idoine pour ce genre d'opération est celui de Yasreg. Il est le seul à user comme couvre-chef d'un casque sans visière, utilisé par les conducteurs de blindés. Cette protection métallique n'est, en effet, pas percée dans le fond, comme l'est le casque ordinaire.

On enlève la coiffe, jugée trop peu comestible, et on verse dans cette marmite odorante les divers ingrédients du futur gueuleton. On projette aussi ses espoirs sur la bidoche, mais là, on est moins optimiste. Il faudra que chacun y aille de son petit feu personnel, de quelques brindilles, pour tenter de rôtir le plat de résistance. On embroche la chose sur la baïonnette et chacun tente de mener à bien son barbecue.

Hélas, trois fois hélas ! Les éléments du fricot chauffent, misérablement, mais rien ne cuit. Avec des N... de D... de désespoir, les cuistots improvisés doivent se rendre à l'évidence. Ils mettent fin à cette alchimie culinaire en appelant les convives à déguster tout crus les produits de leur tentative. Aussi incroyable que cela puisse paraître, chacun avala sans sourciller cette affreuse pitance que les flammes chétives n'avaient fait que noircir.

Avec la tombée du jour, la progression reprend mais les forces humaines sont dépassées et le détachement n'est plus composé que de "zombies". Avec les dernières lueurs du jour, on voit encore devant soi, vers l'ouest, la suite de mamelons décroissants qui convergent vers la piste de Tébessa qu'on devine vaguement. Puis, la nuit tombée, on aménage les positions. On a atteint l'extrême droite du dispositif de retraite. C'est ici qu'il faudra stopper les fantassins allemands pour permettre au gros des troupes en repli de rejoindre et traverser les lignes américano-britanniques, pour se reformer ensuite.

(à suivre)


Date de mise à jour : Jeudi 29 Octobre 2015