Tome III - Fascicule 11 - juillet-septembre 1988


La construction du fort d'Eben-Emael

André GANY


1. Choix du site

L'absence d'un fort couvrant la Basse-Meuse en aval de Visé s'était déjà fait cruellement sentir lors de l'offensive allemande d'août 1914. Aussi, en 1929, la Commission des Fortifications proposa-t-elle la construction d'une puissante forteresse, constituant le point d'appui nord-est de la position fortifiée de Liège. Le site exact restait cependant à déterminer.

La construction du canal Albert et plus particulièrement le creusement de la tranchée de Caster entre Lanaye et Kanne, emporta la décision. Le fort à Eben-Emael serait donc construit en bordure immédiate du canal, qui en constituait le meilleur fossé antichar qu'il soit possible d'imaginer.

Comme indiqué sur le premier plan, le site occupé par le fort a la forme générale d'un triangle de 1 km de long et 700 m de large, dont la pointe est orientée au nord. Le Geer et sa plaine inondable le bordent à l'ouest. L'accès sud est par contre très aisé. Aussi va-t-on l'interdire par un fossé antichar, avec mur vertical d'escarpe et quatre casemates.




2. La construction

Les levés topographiques nécessaires à l'acquisition des terrains d'emprise et à l'implantation des divers ouvrages débutent en 1931. Le 21 février 1932, le site est désormais propriété de la Défense nationale. Entre-temps, le personnel nécessaire à la conduite des entreprises est désigné et mis en place. Il appartiendra au lieutenant du génie Mercier de présider au lancement de la première entreprise, le 1er avril 1932. Celle-ci consiste dans le creusement des puits destinés à desservir et à abriter les quatre casemates à trois canons de 75, chargées de couvrir les débouchés de Maastricht et Visé.

Suivront ensuite le creusement des galeries, la construction de la caserne souterraine et les puits pour coupoles et casemates périphériques. Cela se fait sans trop de peine dans d'énormes cavités creusées à même le tuffeau (calcaire tendre) qui constitue le sous-sol d'Eben-Emael.

Les différents travaux sont adjugés suivant la procédure restreinte, c'est-à-dire qu'ils sont confiés aux seules entreprises belges retenues par l'administration militaire, tant pour leur capacité technique et financière que pour les garanties offertes sur le plan de la sécurité militaire. Les plans et cahiers des charges, classifiés Secret, sont conservés en permanence dans des coffres blindés. La prévôté fait de fréquents contrôles sur place. Toutes ces précautions permettent de réfuter les assertions de "fuite" ou d'"espionnage" dont il est fait mention dans diverses revues.

Dans l'esprit de beaucoup, il y a confusion entre la construction du fort et le creusement du canal Albert, en bordure du fort ; ces derniers travaux étaient en effet confiés à un consortium groupant des firmes belges et allemandes.


3. Description du fort

Le fort consiste essentiellement en blocs de combat à action lointaine ou rapprochée affleurant au sommet et au bord de la colline, et aux divers organes d'appui au combat (dépôt de munitions, PC, e.a.) et viabilités (caserne souterraine, centrale électrique, filtration d'air, etc.) bien abrités sous une épaisse couche de tuffeau (20 à 60 m). Le détail des galeries et des divers ouvrages figure sur le deuxième plan.

Remarquons que tout l'armement lourd provient de la Fonderie Royale des Canons (actuellement Arsenal de Rocourt). Cet organisme a également assuré la mise en place, le contrôle et les tirs d'essai de toute l'artillerie du fort.

Les affûts de casemate ont été livrés par la firme ACEC. Quant aux coupoles, elles proviennent des Ateliers de Construction de la Meuse à Sclessin.




4. Considérations sur la valeur technique et militaire

Tous les ouvrages extérieurs sont réalisés en béton fortement armé d'excellente qualité, capable de résister à l'impact d'une bombe de 500 kg, la plus puissante de l'époque. Ils sont sur ce plan comparables à ceux de la ligne Maginot. Le bétonnage s'effectue en continu et donne lieu à de fréquents contrôles de qualité.

Bien disposées sur le terrain et parfaitement camouflées, ces casemates peuvent espérer échapper à l'observation de l'ennemi. On peut cependant déplorer l'absence de fossés "diamant" (fossés anti-personnel).

L'armement est d'excellente qualité. Les canons antichars de 60 mm équipant les blocs périphériques pour la défense rapprochée sont parmi les meilleurs du monde (vitesse initiale à la bouche supérieure à 1000 m/seconde, meilleure performance mondiale à l'époque).

On peut par contre s'étonner de voir construire un fort d'aussi grandes dimensions pour abriter un nombre aussi restreint de pièces à action lointaine : 18 au total. Les artilleurs de l'époque estiment cependant que pour d'évidentes raisons de stabilité, de constance de la température, de préréglage des tirs et de confort du personnel, une pièce d'artillerie de forteresse vaut quatre pièces équivalentes d'artillerie de campagne.

Le défense antiaérienne, quoique préconisée par certains officiers clairvoyants de l'état-major général, apparaît comme singulièrement négligée. Seulement quatre mitrailleuses antiaériennes sur le massif ! Il faut bien reconnaître qu'à cette époque la troisième dimension n'est pas encore entrée dans les moeurs militaires.

Le fort était-il imprenable comme on se plaisait à le déclarer ? Disons qu'il était entièrement bien conçu pour résister à une attaque terrestre mais, l'expérience le démontrera, pas du tout adapté à une menace aéroportée, totalement imprévisible au moment des faits.


Sources

Doc. Service de l'Historique des Forces Armées, Evere

Interview Col e.r. Dubuisson

Conducteur principal Leclerc


Date de mise à jour : Mercredi 4 Novembre 2015