Tome III - Fascicule 11 - juillet-septembre 1988


Les Cyclistes-frontière. 10 mai 1940, premiers à faire face

André ALEXANDRE


Dans les années agitées de l'entre-deux-guerres, la politique internationale provoque de nombreuses inquiétudes dans les petits états neutres. Entre ses grands voisins soumis à d'implacables tensions internes et externes, la Belgique opte pour une position de neutralité renforcée, qui suppose une défense aussi autonome que possible.

Mais, dès 1933, les revendications successives de l'Allemagne d'Adolf Hitler, puis le réarmement allemand, supposent, pour ce type de défense, une forte couverture de la frontière est. Cependant, en dehors de l'aménagement des fortifications, la défense de la frontière est presque impossible à réaliser en permanence : il s'agit d'une tâche spécifique, que la courte présence sous les armes des miliciens ayant terminé leur instruction rend fort aléatoire.

Une solution, originale au vu de la structure de l'armée belge (1), est alors adoptée : l'engagement de deux mille deux cents volontaires destinés à assurer une garde permanente dans les abris bétonnés construits pour la défense des ponts et des axes routiers conduisant vers l'Allemagne.

(1) La structure de l'armée belge prévoyait seulement l'encadrement des miliciens en service actif par un cadre permanent de militaires de carrière, et non la constitution d'unités homogènes de volontaires.

Les recrues sont incorporées au sein de compagnies cyclistes, à Léopoldsburg où leur instruction commence, le 15 mars 1934.

Une partie des volontaires vont former rapidement, au IIIe corps d'armée, des compagnies de Cyclistes-frontière pour la protection des provinces de Limbourg et de Liège, puis du Luxembourg.

Ceci explique pourquoi les diverses unités sont aussitôt stationnées dans des garnisons proches de la frontière allemande : Visé, Henri-Chapelle, Hombourg, Eupen, Malmédy, Liège et Verviers. La garde du canal Albert et des frontières du Limbourg, séparées de l'Allemagne par une mince bande de territoire néerlandais, est confiée en partie au bataillon Cyclistes-frontière de cette province, stationné à Lanaken, Maaseik et Kaulille. Les UCyFr (abréviation officielle) de la province de Luxembourg sont rattachées finalement aux Chasseurs ardennais.

Il existe tout d'abord trois bataillons : celui de Visé, à deux compagnies, celui de Verviers, à quatre compagnies (Hombourg, Henri-Chapelle, Verviers, Malmédy), celui de Liège, à trois compagnies. Le 1er octobre 1937, les trois bataillons, jusque là indépendants, deviennent respectivement les IIIe, IIe et IVe bataillons du régiment Cyclistes-frontière (RCyFr) dont l'état-major et une compagnie se constituent à Liège, et dont le 1er bataillon est formé le 1er avril 1938, à deux compagnies : une nouvelle à Eupen et celle de Malmédy, enlevée au IIe bataillon. Le régiment reçoit un fanion le 19 mai 1938, à Verviers, où l'on se souvient encore de la remise de l'emblème, par le roi Léopold III, au colonel B.E.M. Jacques, chef de corps.

Le 15 mars 1940, le régiment se dédouble, formant ainsi, sous le commandement du colonel Tilot, le Deuxième régiment de Cyclistes-Frontière lequel, faute de temps, ne recevra jamais son fanion.

Au matin du 10 mai 1940, les 1er et 2e régiments, plus le bataillon du Limbourg, forment ce que l'on pourrait appeler une brigade. Vu leur mission spécifique, ils se trouvent logiquement parmi les premiers, avec d'autres unités d'avant-garde (gendarmerie, génie, etc.) au contact de l'ennemi et participent, conformément aux instructions reçues, à la destruction d'une série d'ouvrages d'art. Les unités de CyFr font retraite à partir du 11 mai avec les autres troupes, selon les ordres de décrochage. Ils participeront notamment, avec un grand héroïsme, à un engagement majeur, sur le canal de Willebroek, pendant toute la journée du 17 mai. Les deux régiments, réduits chacun à deux bataillons, y tiennent un large front, avec l'aide de détachements des régiments légers (formés par la gendarmerie), puis du 2e Chasseurs à Pied ainsi que des Britanniques.

C'est avec ces hommes que sont engagés pour la première fois les huit chars de l'armée belge, pudiquement camouflés sous le nom d'"autos blindées". À partir du 18 mai, c'est la retraite...

Les Cyclistes-frontière ne disposaient pas d'une compagnie-école (à ne pas confondre avec la compagnie d'instruction) et la formation des sous-officiers était assurée par les Carabiniers Cyclistes. Mais la compagnie d'instruction, où les recrues passaient par les mains de leurs instructeurs avant d'entrer en unité, assimilée à un CRI, n'hésitera pas, sans armes antichars, à engager le combat contre des blindés allemands à Beauquesne (France), le 20 mai 1940. Elle y gagnera la Croix de Guerre française...

Lors de la réorganisation de l'armée, après la guerre, les Cyclistes-frontière ne seront pas recréés ; mais leurs traditions seront reprises par les 1er et 4e bataillons de tanks lourds, formés respectivement en 1951 et 1952.


Organisation

Sur le plan militaire, l'engagement de volontaires en unités constituées était une excellente mesure, qui entraînait quelques particularités. Les Cyclistes-frontière se distinguaient des autres corps de l'infanterie par leurs missions particulières. Volontaires de carrière, ils étaient formés à une discipline très rigoureuse et à un esprit de corps renforcé par leur coiffure distinctive, le béret basque bleu de roi orné de la roue, qui leur était propre, à une époque où toute l'armée, Chasseurs ardennais exceptés, portait le bonnet de police.

Leur engagement, d'une durée renouvelable de trois ans, était assorti de conditions sévères : il fallait avoir 18 ans accomplis et moins de 29 ans révolus, être célibataire, veuf ou divorcé sans enfant, et s'engager à le rester au moins pendant le premier terme de trois ans. En contrepartie, les Cyclistes-frontière avaient l'avantage de servir dans leurs régions d'origine. Au début, les appointements étaient élevés, mais ils furent réduits, suite à des restrictions budgétaires.


Les tenues

D'une manière générale, la tenue des cyclistes-frontière s'écarte peu des tenues de l'infanterie. Seules les différences principales sont mentionnées ci-après.

La casquette réglementaire est rarement portée ; ses insignes distinctifs sont le passepoil bleu de roi, identique à celui de l'infanterie, et l'insigne du bandeau, la roue de vélo.

Le béret remplace le bonnet de police et, le plus souvent, la casquette ; c'est la grande originalité du corps. Il est du type basque de 10 pouces, de couleur bleu de roi, orné de la roue cycliste dorée pour les officiers, argentée pour les sous-officiers, bronzée pour la troupe. Il existe cependant des exceptions : par exemple, les aumôniers portent la croix latine, les officiers médecins portent le caducée avec guirlande et le personnel sanitaire, le caducée simple.

Le casque d'acier : l'ensemble des Cyclistes-frontière porte le casque M31. Cependant, les servants des T13 portent, selon les cas, l'un des deux modèles adaptés des casques de base M 15 et M31 pour les troupes blindées, selon l'exemple français. Dans les deux cas, la partie avant du rebord (visière) est supprimée et remplacée par un bandeau de cuir, ce qui oblige à raccourcir le cimier et à déplacer légèrement le lion. Théoriquement, seul le second modèle, introduit en 1935, aurait dû être utilisé, mais certains documents prouvent le port de l'ancien modèle. L'autre exception est le casque porté par les motocyclistes, et qui est du modèle introduit en 1938. Il s'agit d'un casque protecteur avec bombe et rebord (visière et couvre-nuque) de liège, peint en kaki. Le casque porte au front le traditionnel lion et est muni, comme les modèles civils, de protège-oreilles. Son poids est évidemment plus léger que celui du casque d'acier (plus ou moins 600 grammes).

Bottines et jambières de cuir, bottes d'officier : en cuir brun ou noir selon les grades ; une des tolérances envers les volontaires de carrière qu'étaient les Cyclistes-frontière est le port, en tenue de sortie, de bottes de cuir noir en lieu et place des bottines avec jambières.

Capote : du modèle prévu pour les cyclistes, à une rangée de boutons ; deux poches de devant à ouverture horizontale et patte boutonnée, à la hauteur de la taille ; martingale. La capote ne descend que jusqu'aux genoux. Les officiers portent le manteau en tenue de sortie, si le temps l'exige. Une autre tolérance accordée à la troupe est le port du manteau "type officier" en tenue de sortie.

Tenue d'exercice : même coupe que la tenue normale, mais en toile de coton kaki clair.

Veste de cuir, pour les motocyclistes : en cuir brun foncé, deux rangées de cinq boutons frappés au Lion Belgique ; peut être portée col ouvert ou fermé ; deux poches de poitrine appliquées avec un pli et patte de fermeture avec un bouton ; deux poches de hanche avec patte sans bouton ; pattes de col du Corps en principe portées ; pas de patte d'épaule ; système de dissimulation des grades.

Pantalon de cuir : coupe de la culotte, jambes fermées par des fermetures-éclair.

Combinaison de toile : les équipages des T13 sont théoriquement vêtus, du moins pour l'exercice, de combinaisons de toile kaki d'une seule pièce, type salopette, fermée devant par des boutons, à col rabattu et à ceinture de toile.


Insignes

1. Insignes de grade

Au béret : les officiers supérieurs portent la barrette verticale de 7 x 35 mm, en métal doré, de part et d'autre de l'insigne central. Sur la veste de cuir : elle est censée porter les pattes de col identiques à la veste et donc, s'il y a lieu, les insignes de grade et de spécialité, de même que les insignes de grade des sous-officiers et de la troupe (aux manches).

2. Insignes de corps

De 1934 à 1937, les compagnies cyclistes, unités indépendantes, sont rattachées à des régiments d'activé dont elles portent les numéros sur les pattes d'épaule ; par exemple, les compagnies de Visé et Liège, rattachées au 14e de ligne, portent à l'épaule le nombre 14 à la place de la roue cycliste ; les compagnies de Henri-Chapelle, Hombourg et Verviers, rattachées au 1er régiment de ligne, portent le chiffre 1. Quant aux compagnies de Malmédy et d'Eupen, qui sont rattachées au 2e régiment de carabiniers cyclistes, elles portent les couleurs de cette unité, c'est-à-dire l'écusson vert à passepoil jonquille (passepoil jonquille à la casquette), la roue cycliste sur l'écusson, couronne et chiffre réglementaire à l'épaule. Pour toutes les autres unités, la patte de col est celle de l'infanterie, rouge vif à passepoil bleu de roi, avec la roue cycliste. Cette même roue, en tant qu'insigne de corps, est portée au centre du bandeau de la casquette et au béret. Contrairement aux Chasseurs ardennais, les Cyclistes-frontière ne portent pas de numéro au béret.

À partir de 1937, toutes les unités, désormais enrégimentées, portent les pattes de col rouges à passepoil bleu de roi, avec la roue cycliste ; aux pattes d'épaule, la couronne royale surmontant la roue cycliste.

Quant au personnel médical, il porte les pattes de col du service de santé : velours amarante et caducée enguirlandé pour les médecins, écusson de tissu amarante bordé d'un passepoil bleu foncé pour les infirmiers et les brancardiers. Ce personnel porte la roue cycliste et la couronne sur les pattes d'épaule; de plus, tous les membres du service de santé portent le brassard médical, blanc à bords verts, avec croix rouge brodée, numéro d'immatriculation et cachet.

3. Insignes de manches

Les exceptions suivantes concernent les Cyclistes-frontière :

Facteur (vaguemestre) : losange de drap jaune de 60 x 40 mm, placé horizontalement sur la manche gauche, entre le coude et l'épaule.

Servant de T13 : au bras gauche, entre le coude et l'épaule, l'ancien insigne de béret du régiment des chars de combat, supprimé en 1934 : heaume posé sur deux canons croisés. L'insigne est or, argent ou bronze selon les grades; pour la troupe, il est souvent combiné, sur un fond de tissus d'uniforme, avec le ou les galons d'ancienneté.


L'équipement

D'une manière générale, l'équipement des officiers, des sous-officiers et de la troupe est semblable à celui de l'infanterie. L'exception principale est constituée par le système des cartouchières, qui est du modèle Mills 1908 modifié 1930, non seulement pour les servants de F.M., mais pour l'ensemble des cyclistes. Cependant, deux cartouchières de cuir de plusieurs types furent utilisées pour les exercices; les équipements de toile étaient généralisés pour le harnachement des vélos.


Le harnachement du vélo

L'homme porte sur lui l'arme de poing s'il en est pourvu, sa pelle et sa baïonnette (dans un étui combiné) ; le reste de l'équipement personnel est porté sur le vélo. Le fusil Mauser 35 est placé en travers du vélo et maintenu par une boîte pour la crosse et une sangle de cuir sur plaque de tôle placée sur le cadre, pour le canon.

Deux besaces sont placées de part et d'autre du porte-bagage ; sur ce dernier, une couverture, la capote roulée dans une toile de tente, le casque sanglé sur le tout. Le masque à gaz est attaché sur une des deux besaces, lesquelles contiennent la gourde et tout le reste de l'équipement, qui approche les 40 kilos avec le vélo.


Le matériel roulant

Ce sujet a été développé dans les articles des bulletins précédents consacrés aux Carabiniers Cyclistes (tome III, fascicule 9) et aux Chasseurs ardennais (tome III, fascicule 10). Nous y revenons cependant afin d'être complet, tous nos lecteurs n'ayant pas sous la main les bulletins dont il est question.

Les vélos

Les vélos sont de lourds engins, fabriqués spécialement pour l'armée par deux firmes : Bury et Van Howard ; ils pèsent 17 kilos et ont un développement de 4,20 m. Les pneus sont de type ballon et sont prévus pour rouler aussi bien sur des routes macadamisées que sur des chemins de terre. Les garde-boue sont très larges et enveloppent très bien les roues, afin d'éviter la formation d'amas de boue.

Le guidon est droit et muni de poignées en caoutchouc et d'une sonnette.

Les poignées de frein sont à tringle, de type anglais. Sur la fourche, se trouve un support qui permet de fixer une lampe à acétylène; sur la branche gauche de la fourche, un boulon et un écrou servent à fixer une plaque militaire, quand le service l'exige. Certains vélos sont munis d'une douille pour placer un fanion ; d'autres vélos sont munis d'un porte-bagages à l'avant, pour y placer une bobine de fil téléphonique. Ces vélos sont utilisés par les troupes de transmission.

À l'avant du cadre, une plaque de cuir rectangulaire percée par deux rivets qui y fixent une lanière de cuir, permet d'attacher le fusil. Sur la partie arrière du cadre, une boîte de bois ou de tôle permet de loger la crosse du fusil.

La selle possède de gros ressorts, qui assurent la suspension en terrain très accidenté.

Le porte-bagages est très large et possède des moulures sur sa surface, afin d'éviter que l'équipement ne glisse ; sur les côtés, des encoches permettent de passer les sangles de maintien.

Sur le garde-boue arrière sont inscrits le numéro de la compagnie et les renseignements tactiques.

Les motos

Construites pour l'armée, elles sont de différents types et marques : Solos (FN, Gillet et Saroléa) ; sidecars de 600 cm³ (FN) et de 1000 cm³ (FN, Gillet et Saroléa), tricars FN de 1000 cm³.

Les camions sont réquisitionnés, ou de types FN et GMC.

Les T13 type III sont des véhicules chenilles, sur châssis Vickers Carden-Lloyd, armés d'un canon de 4,7 cm FRC et d'un F.M. 30. Le 4,7 est monté en semi-tourelle à révolution totale ; l'équipage est composé de trois hommes. Le poids est de 5 tonnes, la longueur de 3,65 m, la largeur de 1,87 m, et le blindage a 9 mm. Moteur Vickers 6 cylindres ; vitesse sur route 40 km/h ; rapport de 5 vitesses.


L'armement

L'armement des Cyclistes-frontière, T13 excepté, est celui de l'infanterie belge.


Organisation-type d'un régiment

Nous donnons ci-dessous l'organigramme-type d'un régiment de Cyclistes-frontière, étant bien entendu qu'en pratique, certaines compagnies furent organisées selon des cadres assez différents et bénéficiaient notamment d'un nombre de chefs de peloton supérieur à la moyenne.

RCyFr

État-major : avec notamment le chef de corps (colonel), l'adjudant-major, l'officier porte-fanion, l'officier de matériel, le médecin, l'officier-trésorier.

Trois bataillons, comprenant chacun :

-Un état-major, avec notamment : un major commandant le bataillon, un officier adjoint, un officier de matériel, un aumônier, un médecin, un officier payeur.

-Deux compagnies, comprenant chacune : un commandant de compagnie, 4 officiers, un sous-officier comptable, 4 trompettes, un service de transmission, du personnel d'observation, un mécanicien à moto, un armurier, 4 moto-cyclistes, 5 chauffeurs de tricars, 5 chauffeurs de camions.

Les véhicules comprennent 5 tricars (dont un de réserve), un camion technique, 2 camions légers, un camion à vivres, un camion à bagages, 4 motos solo, une moto sidecar, 204 vélos.

L'armement d'une compagnie est constitué de 4 mitrailleuses, 12 fusils mitrailleurs, 6 pistolets mitrailleurs, 9 lance-grenades, 171 fusils, 26 pistolets.

La compagnie comprend trois pelotons de fusiliers (46 hommes au lieu des 65 hommes d'un peloton d'infanterie) et un peloton de mitrailleurs.

Le peloton de fusiliers est à deux groupes de combat (15 hommes et 3 armes automatiques : 2 F.M. et 1 P.M.) avec deux sous-officiers chacun, dont l'un est chef de groupe et l'autre chef d'équipe des 2 F.M.

Le troisième groupe de chaque peloton de fusiliers est un groupe de trois lance-grenades DBT.

Le peloton de mitrailleurs comprend deux sections de deux mitrailleuses.

Dans le régiment, la 7e compagnie de mitrailleurs comprend 12 mitrailleuses lourdes transportées sur side-cars.

La 8e compagnie comprend 12 T13, véhicules blindés à chenilles portant chacun un canon de 4,7 et un F.M.


Date de mise à jour : Mercredi 4 Novembre 2015