Tome III - Fascicule 10 - avril-juin 1988


Stanleyville, le 29 août 1960

Freddy GERSAY


Freddy Gersay, le narrateur, a adopté, comme dans ses récits précédents, le pseudonyme de Yasreg.

Le texte ci-dessous constitue une suite à l'article de Freddy Gersay publié dans le Bulletin, tome III, fasc 6 de juin 1987, où l'auteur, désigné comme contrôleur aérien par le gouvernement belge pour assurer la sécurité du trafic aérien à l'aérodrome de Stanleyville, assiste à la prise d'assaut, par la populace, d'un avion affrété par l'ONU pour amener une tour de contrôle de remplacement.


Les Ethiopiens de l'ONU ont dû intervenir et plusieurs membres de l'équipage ont été transportés à l'hôpital, les autres étant emmenés par des soldats de l'A.N.C. (Armée Nationale Congolaise). La place est dégagée pour l'arrivée du premier ministre Lumumba qui descend de l'Iliouchine 14 offert par les Russes et qui marche dans le sang des aviateurs américains, qu'on n'a pas eu le temps d'éponger, tandis que tournent toujours les moteurs de leur Globemaster abandonné sur le tarmac.

Quelque temps après, le décor est resté le même, mais les acteurs de la comédie ont changé de costume. Le "sauveur", Patrice Lumumba a revêtu une tenue kaki toute neuve. Finant, le gouverneur de la Province Orientale dont Stanleyville est le chef-lieu a, lui aussi, adopté un aspect guerrier pour prendre place à côté de l'orateur. Tous deux ont grande allure sous le casque. L'état-major les entoure. On va passer aux choses sérieuses.

Lumumba a beaucoup de choses à dire, en français d'abord pour rassurer les Européens quant à ses intentions, en kiswahéli et en lingala pour ceux qui vont exécuter les instructions et n'ont pas besoin d'être rassurés. Des haut-parleurs placés un peu partout vont lui permettre de propager la bonne parole.

Après l'orage d'il y a un quart d'heure, on s'est ressaisi. Les diffuseurs grasseyent, crachotent et font leur possible. Des ordres tonitruants mais indistincts s'échappent de toute cette technique. Puis soudain, les ondes s'éclaircissent et le discours "oracle" attendu se fait entendre.

On s'adresse au bon sens d'abord... en tout optimisme. On parle de la collaboration indispensable entre Congolais d'origine - le terme Zaïrois viendra beaucoup plus tard avec le général Mobutu Sese Seko - et les Congolais blancs dont on ne saurait se passer sans se priver de l'indispensable. Les visiteurs, originaires d'ailleurs, Africains ou autres, ne sont là que pour mémoire. Il faudra de toute façon les flanquer à la porte à la première occasion. Mais il convient d'abord de parer au plus pressé, en l'occurence se débarrasser du sinistre Moïse Tchombé, cet empêcheur chronique et obtus de krouchtchevtiver en rond. On va, toutes affaires cessantes, aller lui casser les reins au Kasaï. Avec des trémolos dans la voix, le "Sauveur" se transforme en chef d'armée éclairé. Les Européens qui comprennent ce que l'orateur raconte, constatent que ce que le "Sauveur" dit ne correspond pas du tout à ce qu'il a affirmé en français.

Les 15 Iliouchine 14 russes promis ne devraient plus tarder à arriver pour transporter ses troupes comme convenu, mais hélas, il y a eu un pépin ; cet appoint logistique est toujours bloqué à Djuba au Soudan par les Éthiopiens de l'ONU. Un message parvient au service des télécommunications de l'aérodrome : les appareils n'arriveront, si tout va bien, que demain matin aux premières heures. Ce message est relayé aussitôt au colonel éthiopien par l'officier sur place. Immédiatement la piste est obstruée par des tonneaux à mazout ; pas question d'atterrir ; la confiance règne !

Pendant ce temps-là, Patrice Lumumba, probablement informé, va faire une démonstration de valeur combative agressive, afin de soulever l'enthousiasme des troupes qui viennent de défiler et qui trépignent d'impatience. On n'a pas d'avions, qu'à cela ne tienne ! On s'en passera ! On ira sur place par la route. L'ONU va voir ce qu'elle va voir !

Sur le tarmac, pendant ce temps, l'avion américain est toujours là, à côté du  CO.COM de Monsieur K., l'appareil qui a amené Lumumba en grande pompe à Stan. Le moteur du Globemaster tourne toujours au ralenti. Personne n'a accepté de prendre la responsabilité de couper le contact. On est sans nouvelles des victimes, transportées par l'ONU à l'hôpital de Stan. C'est ce qu'on dit !

De son perchoir, toujours en première loge, Yasreg contemple la suite de la pantomime. Les Éthiopiens sont là, sur la plate-forme adjacente, à côté d'un walkie-talkie ou quelque chose qui en a l'air. Ils attendent les instructions qui ne vont sans doute plus tarder.

Le discours fleuve de Patrice Lumumba se termine dans l'enthousiasme. On entend toujours parmi la foule des "uruhus" pleins d'allégresse qui promettent encore bien du plaisir pour plus tard.

Puis on assiste au clou de la cérémonie.

Des rafales de mitrailleuses crépitent de partout. Des explosions en série pétaradent au milieu d'une trouille générale qui se répand dans la cohue. Les mamas ne savent plus à quel fétiche se vouer. Les blindés démarrent. On tiraille à partir des jeeps qui font semblant de surgir de partout à la fois. Les gens s'éclipsent à quatre pattes, s'engouffrent dans les hangars occupés par les troupes du Négus. C'est la toute grande pagaille. Patrice a déserté son micro.

Mais voilà Yasreg rassuré. Le planton, un petit Mangbetou, ridé et impeccablement propre dans son uniforme de toile bleue et sous sa casquette officielle à bande rouge, celui qui s'occupe des messages quand il y en a et quand il y pense, est bien renseigné : "Pas la guerre, Buana... toi pas peur ! Soldats tirer à l'exercice".

Il apparaît que cette démonstration bruyante de volonté belliqueuse s'exerce dans le seul but de prouver à Lumumba que ses troupes sont derrière lui et prêtes au sacrifice suprême.

Et tout le monde s'en va. Les troupes font mouvement vers le sud et les gens regagnent la brousse. Une paix sereine s'est rétablie au Soviet de Stan, dans la chaleur qui monte sur la ville, débarrassée momentanément de ses troublions.

Les heures passent. La journée s'étire dans la chaleur et dans un silence insolite parfois troublé par des rumeurs sourdes en provenance de la brousse toute proche. C'est le calme après la tempête.

Plusieurs messages sont arrivés de Léo. Voilà qu'on pose des questions en haut lieu : qu'est-il advenu d'un ministre qui, apparemment, n'a rien à voir avec Patrice et son expédition ? Il devrait être arrivé à Stan... On ne peut répondre qu'une chose ; cet important personnage n'est pas là. Comme l'autonomie de son appareil (l'essence qu'il emmène à bord) est dépassée depuis deux heures, on ne peut que supposer qu'il est quelque part dans la nature, en l'occurrence la brousse, la savane ou la forêt tropicale. La dernière alternative serait très grave.

Un autre message confirme ce que l'on savait déjà : l'arrivée des 15 Iliouchines russes de K... pour le lendemain au petit matin.

Yasreg fait ce qu'il doit avec célérité et ponctualité. Le colonel éthiopien est avisé par message écrit de la disparition du ministre et de l'arrivée des "techniciens russes". Le téléphone est devenu muet.

Depuis l'incident de ce matin, on a multiplié au moins par trois l'effectif des Éthiopiens qui occupent la tour de contrôle. Du matériel belliqueux est entreposé partout où on trouve de la place. Un officier de l'ONU signale à Yasreg, à titre d'instruction, qu'il n'est pas question de tolérer la présence des Russes dans les locaux de l'aérodrome, et surtout pas dans la tour de contrôle. Les 15 appareils sont toujours à Djuba. Comme ils ne sont plus destinés à transporter des troupes au Kasaï, du moins en principe, ils sont autorisés par les Éthiopiens à venir apporter, toujours en principe, des vivres, des médicaments et une assistance technique médicale. Cette dernière est la bienvenue... au point où on en est.

À Stan, il ne reste plus qu'un médecin belge, complètement débordé et dénué de moyens, face à des files de femmes enceintes, et secondé, comme faire se peut par quelques infirmiers noirs qu'il a formés lui-même sur le tas. La chirurgie artisanale se pratique à tous les niveaux. On est à court d'analgésiques et de narcotiques et on se verra bientôt forcé d'opérer à sec. Cette situation sera décrite tout à l'heure à Yasreg par le médecin en personne.

La panique a secoué les gens en place au point d'abandonner tout. La ville de Stan n'est plus qu'une sorte de cité fantôme sinistre et vide. De nuit, l'impression est lugubre, on se croirait dans un cimetière brillamment éclairé. On éclaire en effet les rues et les magasins pour "éviter" les pillages, sur ordre de l'autorité congolaise. À part une voiture occasionnelle, rien ne bouge. Ce n'est pas que la vie ait disparu. Les gens, y compris les indigènes, se cachent parce qu'ils ne se sentent pas en sécurité et qu'ils s'attendent à n'importe quoi.

L'élément féminin européen a pratiquement disparu de la ville avec les enfants. La destination choisie par ces gens inquiets est souvent la Tanzanie ou, selon le point de départ, la Rhodésie. Seuls se cramponnent ceux qui perdraient tout s'ils s'en allaient.

Dans ce calme inquiétant, on rencontre fatalement une ou deux  patrouilles éthiopiennes qui quadrillent on ne sait pas très bien quoi, mais le font avec ordre et discipline.

Il faut fouiller et bien connaître les recoins discrets de la ville pour trouver un restaurant. Mais avec de l'argent, ça se trouve encore.


Incidents de séjour au Guest-House Sabena

C'est là qu'on prend ses repas quand tout est normal. On y mange relativement bien, si l'on ne va pas voir aux cuisines ce qui s'y concocte.

Il faut s'habituer aux empreintes digitales sur le bord des assiettes. Le soir, on peut écouter la radio si on le désire mais il s'agit d'une friture le plus souvent indéchiffrable. Ce sont les perturbations atmosphériques qui s'imprègnent sur les ondes à longues distances. On est sans nouvelles de l'expédition Lumumba. Le whisky est de rigueur pour un Européen à quinine, qui a été averti de se méfier de tout ce qui est liquide et soi-disant buvable. La dysenterie amibienne est endémique en temps normal... Que dire dans la situation actuelle ?

La nuit est chaude, d'un noir d'encre ; les fauteuils de rotin sans coussins sont profonds et relativement confortables. Comme ce jour-là la Sabena a abandonné quelques journaux, ceux sur lesquels on n'a pas déjà fait main basse donnent une idée de ce qui s'est passé les jours écoulés, dans le monde.

Soudain quelqu'un surgit de l'obscurité, un Européen. Il n'est pas rasé, il est sale, et il tient à la main une serviette assez lourde. C'est le toubib de l'endroit, le dernier. Sans moyens, n'étant plus reconnu par personne, il n'est plus payé et il est à la recherche d'un dépannage. Il n'a pas soupé et, comme tout le monde, il a soif.

Qu'à cela ne tienne, on arrange cela. Yasreg fait comme s'il se trompait dans ses comptes. C'est lui en effet qui est chargé, puisqu'il est le seul fonctionnaire belge sur place, de délivrer, quand c'est nécessaire, les bons de repas et de logement aux Belges en détresse qui relèvent de l'administration coloniale en déconfiture. Le médecin n'est pas fonctionnaire, mais il se verra "par erreur" doté de suffisamment de bons pour se débrouiller quelques jours. Il dormira cette nuit au Guest-House. On réglera les comptes plus tard, quand Yasreg ne sera plus là, de toute façon.

Cela fait plaisir quand même d'entretenir une conversation sensée avec un interlocuteur valable. La chose est assez rare pour être appréciée.

Éreinté mais nourri, l'homme de l'art, qui a apprécié, soit dit en passant, une solide dose de décapant interne, décide d'aller se coucher. Il s'attend à des problèmes le lendemain. Il est déjà au courant de l'arrivée des Russes qui vont lui prêter main forte. Yasreg se décide, lui aussi, à rejoindre sa chambre : demain, les problèmes seront aussi pour lui.

Mais dans la République de Kasavubu, les chose ne se passent jamais comme prévu et son repos sera retardé.

Car un autre acteur de la comédie vient subitement de sortir du décor. Il s'agit  d'un Congolais, bien vêtu à l'européenne. Il a l'air éduqué et s'exprime en un français passable. Il s'arrange ostensiblement pour que Yasreg puisse constater qu'il est armé d'un revolver fixé à sa ceinture. Il est, prétend-il, "officier de police", et veut avoir sans délai une conversation discrète avec le "contrôleur de l'aérodrome". Mais ce dernier devra l'accompagner à son bureau situé au centre de la ville. Une voiture attend dehors pour hâter les choses.

Yasreg n'a même pas le temps de répondre à ce fonctionnaire qu'il n'a nullement l'intention de l'accompagner. Cinq gendarmes congolais à bande rouge sur le casque surgissent et le moins qu'on puisse dire est qu'ils n'y vont pas avec le dos de la cuillère. En trois secondes, l'individu est empoigné, désarmé et tabassé par des spécialistes de la manière forte. Le malheureux se retrouve la tête en bas, les pieds en l'air, suspendu par les bras dans l'espace. Les gentlemen qui le manipulent lui maintiennent les bras le long du corps. À chaque velléité de protestation, ils le laissent carrément tomber la face la première sur le parquet. Il est finalement jeté comme un sac de linge sale dans une jeep qui démarre sans plus attendre.

Tout cela s'est passé en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire. Yasreg se lève de son fauteuil et regarde à la ronde. Il y a quelques spectateurs noirs sidérés et cinq soldats éthiopiens, le fusil braqué devant eux. Ces gens, sans qu'il le sache, assuraient sa sécurité. Rentré dans ses appartements, cet homme protégé constate qu'une garde discrète s'exerce devant sa porte. Le voilà rassuré.

Les Il 14 sont en route depuis une demi-heure déjà. Ils arriveront dans le circuit avant le lever du jour. Les Éthiopiens ne dorment pas. On a enlevé les fûts vides qui empêchaient l'atterrissage. Le balisage est allumé et on a dégagé le tarmac en éliminant à la machette la végétation aux abords de la piste afin de pouvoir parquer, sans trop de problèmes, les "techniciens" de Monsieur K...

À la pointe du jour, le premier contact est établi. Les conditions d'atterrissage sont bonnes. Les communications radio se font en un français passable du côté russe. C'est le même pilote qui répond pour tout le monde. Il atterrira le dernier. C'est lui aussi qui sera autorisé à monter à la tour de contrôle pour faire viser ce qui semble, chez les Russes, l'équivalent des carnets de bord de ses équipages. C'est une formalité internationale que même l'Aéroflot applique. Les autres arrivants sont regroupés poliment sur le tarmac et surveillés plus ou moins discrètement par les Éthiopiens. Les instructions de l'état-major de l'ONU seront scrupuleusement suivies.

Les Il 14 qui viennent d'arriver sont des appareils tricycles bimoteurs. Ils ont comme particularité de disposer sur les parois vitrées du cockpit de globules en verre qui permettent une observation plus aisée de ce qui se passe dans tous les azimuts. Le pilote et le copilote disposent de ce gadget spécial qui doit être bien utile quand on décide de photographier quelque chose d'une position élevée.

Aidés par le  personnel de manutention de l'aérodrome, les Russes sont maintenant occupés à décharger ce qu'ils ont apporté. Ces mouvements déambulatoires sont surveillés. L'ONU et son charroi sont mis à contribution. Il semble que tout ait été concocté d'avance.

Et voilà qu'au milieu de toute cette activité, un message en provenance de Kamina arrive, presqu'en même temps que l'appareil qu'il annonce entre en contact avec la tour de contrôle. Il y a eu apparemment une bavure quant à la remise à temps du document. Il est trop tard pour protester : l'avion est dans le circuit. Il s'agit d'un Globemaster américain qui amène un groupe électrogène et du matériel destiné à la future tour de contrôle. Il amène aussi, sans doute, un équipage qui va s'occuper du départ de l'avion resté sur le tarmac avec ses moteurs en marche depuis deux jours, et à côté duquel apparaît, beaucoup plus petit mais aussi plus élégant, l'Il 14 civil blanc de Patrice Lumumba.

On annonce aussi à ce moment un élément supplémentaire à la comédie : le Congo de Kasavubu et de Lumumba vient, semble-t-il, de déclarer la guerre au Ruanda-Burundi, qui est toujours sous administration belge officielle avec l'accord international.


Dans la tour de contrôle

C'est l'endroit où Yasreg officie. Une plaque de béton d'environ un mètre carré sert de table et même de bureau. Pour plus de confort et pour diminuer les aspérités, on a recouvert ce béton de carton. C'est là que les pilotes viennent rédiger leur plan de vol. Ce document destiné à assurer leur sécurité, contient les renseignements dont l'essentiel sera transmis à l'aérodrome de destination par radiotélégraphie. Ce sera le message de départ. À l'arrivée de l'appareil à destination, un message d'arrivée sera transmis à l'aérodrome de départ. Ne pas remplir ce contrat de sécurité serait s'exposer à se retrouver dans la brousse sans que personne ne le sache. Le contrôle est renseigné sur le type d'appareil, ses performances, et la quantité de carburant qu'il transporte, ce qui permet de déduire la distance qu'il peut parcourir.

Le pilote russe de l'OO.COM, membre de l'Aéroflot, vient remplir le document réglementaire avant de mettre le cap sur Léo. Il est occupé à le rédiger laborieusement quand les pilotes des deux Globemaster se présentent eux aussi, dans l'intention de joindre Kamina, base militaire toujours contrôlée à l'époque par les forces belges.

La rencontre est impromptue. On se regarde d'abord en chiens de faïence. On est gêné aux entournures mais on se salue et on essaye de sourire. L'espace disponible n'est pas plantureux à la tour de contrôle de Stan. Il faut que quelqu'un cède sa place pour qu'un autre s'y mette. En attendant son tour, on n'évitera pas les ronds de jambes pour se laminer vers la sortie. Non décidément, cet aérodrome du bon vieux temps n'est pas outillé pour recevoir le tout gros trafic qu'on lui impose. Vigilants mais impassibles, les soldats éthiopiens qui manipulent l'arsenal déployé sur les deux plateformes de flanquement de la tour, contemplent cette rencontre insolite.


Invitation au restaurant

Ce soir, une station-wagon Mercedes a conduit Yasreg en ville. Il est invité à dîner par quelqu'un d'important dans le monde des assurances. Ce monsieur a fait construire, sur la rive du fleuve Congo, une villa de rêve où il a ses aises. Cette demeure est aussi une ménagerie petit format et une volière. De plus, le propriétaire y a accumulé tout un véritable musée d'objets d'art indigène. Il y vit avec ses serviteurs  noirs dans une solitude relative, puisque son épouse et ses deux enfants sont en Rhodésie en attendant des temps moins perturbés.

Ses occupations professionnelles lui ont fait parcourir l'Afrique du nord au sud. Il la connaît comme peu la connaissent. C'est un potentat dans son milieu, généreux mais pas toujours commode. En dépit de la raréfaction de certaines denrées, il ne manque de rien chez lui. L'homme est titulaire d'une licence de pilote professionnel. Ce "vieux broussard", comme se dit lui-même cet homme comblé, vient souvent faire quelques circuits limités en distance, à partir de l'aérodrome. Comme il dépend de Yasreg pour ses plans de vol et sa sécurité, il le caresse dans le sens du poil et lui a proposé de souper chez lui. Mais finalement, compte tenu du peu de prise qu'il peut encore exercer sur sa domesticité, sa femme n'étant pas là pour veiller au grain, il remet cette invitation à plus tard et emmène Yasreg en  ville.

La nuit est tiède. Il fait idéalement bon ce soir-là. Une brise légère souffle sur les terrasses où l'on prend l'apéritif. Il y a beaucoup de monde. L'endroit est un des rares établissements encore ouverts. Déjà le whisky traditionnel a été servi à plusieurs reprises et a dispensé l'euphorie. Puis un son de cloche discret avertit chacun d'avoir à prendre place dans la salle du restaurant. Elle est comble. Les nappes sont blanches et impeccables et il y a des fleurs fraîches partout où c'est possible.

On sert les frites et le bifteck traditionnels. Certains préfèrent les "capitaines du fleuve" fraîchement péchés. Les serveurs pieds nus s'affairent. Les cuisiniers font ce qu'ils peuvent pour satisfaire les appétits d'une clientèle exigeante et gratinée, habituée des lieux.

Mais hélas, depuis "uhuru", quelque chose s'est tassé dans les traditions. Le mot "bwana" est banni. Les Noirs deviennent arrogants. Ils se montrent moins empressés. Ils sont tout juste polis. Ils se permettent même des réflexions inadmissibles, si l'on se réfère aux traditions et au bon vieux temps. Le respect fout le camp, comme dirait la bonne vieille duchesse d'Uzès. On se permet de lambiner. Des voraces payants attendent des frites, les biftecks ne sont pas conformes à la commande. Le pinard est buvable mais n'a qu'un faible goût de "revenez-y". Tout cela n'est pas admissible, il faut réagir avec l'énergie qui s'impose.

C'est ce que décide de faire celui dont Yasreg est l'invité. Exaspéré, il se lève subitement et, le visage rougi par la colère et le whisky, il réclame véhémentement la présence du patron. Il fait appel au respect des traditions et prend tout le monde à témoin du relâchement. Le propriétaire de l'établissement est occupé à cuire à la chaîne tout ce qui doit être cuit. Il n'est pas disponible d'emblée. Le personnel qui virevolte entre les tables, portant plats et bouteilles, est surchargé et n'est pas qualifié pour recevoir les protestations des clients mécontents.

Mais la patience du plaignant a des limites. On n'a pas idée de se trouver à court de frites au milieu du repas. Les réflexions et les ricanements qui fusent de toutes les tables ne sont pas de nature à rasséréner l'atmosphère. Ulcéré par le manque évident d'égards à son endroit, Monsieur L... se voit contraint d'agir : il empoigne un flacon à vinaigre dressé au milieu de la table  et le fracasse délibérément par terre. C'est une réussite, les débris de verre se propulsent partout.

Évidemment, comme moyen de hâter le service, on aurait pu trouver mieux. Car les gens qui servent le font pieds nus. Plus aucun n'ose se déplacer avant que le parquet ne soit balayé. Pendant ce temps-là, dégoûtés, quelques clients, chaussés ceux-là, vident les lieux, tandis que d'autres font leur entrée et s'installent.

Tout le monde attend. Les serveurs ne bougent plus, ne veulent plus bouger. Les minutes passent et finalement, on voit surgir de la cuisine le maître de céans armé d'un balai. Il faudra une bonne dizaine de minutes pour que, la circulation étant rétablie, les plats de frites accumulés soient livrés à l'appétit des noctambules.

Quelque chose a changé au Congo !


Retour à l'aérodrome

En dépit du conditionnement d'air, la chaleur moite imprègne les êtres et les choses. Tout est calme sur l'aérodrome de Stan. Tout le monde est installé à l'ombre dans le silence et l'inaction. Les heures s'étirent. Vers deux heures de l'après-midi, un grésillement dans le récepteur radio amorce une entrée en contact avec la tour de contrôle.

Il s'agit du pilote d'un appareil venant d'Usumbura. C'est l'homme qui, périodiquement, transporte des fonds, des valeurs et souvent de l'or, ainsi que des documents transactionnels destinés aux banques. C'est l'explication qui circule. Il a, bien entendu, droit à la protection des autorités dès son atterrissage. Car en dépit de l'"état de guerre" entre le Congo et le Ruanda-Burundi, des initiatives courageuses s'efforcent de promouvoir les activités économiques. Il est urgent de faire renaître la vie, l'espoir en l'avenir.

Prudemment, le pilote cherche à se renseigner sur le situation à Stan. Il attend la confirmation de la possibilité d'atterrir sans risque et demande si la protection habituelle lui est acquise. La réponse est affirmative. Pour Yasreg, rien ne bouge nulle part et on ne distingue pas de troupes congolaises dans le voisinage.

L'avion entame sa procédure d'approche finale, survole la ville et se pose sans encombre. C'est un magnifique Cessna bimoteur, un de ceux qui parcourent l'Afrique dans tous les sens. Il prend place à l'endroit qu'on lui désigne et le pilote s'apprête à descendre pour les formalités d'atterrissage et de départ.

Mais le voilà subitement entouré d'une douzaine de militaires à bande rouge sur le casque ; des gendarmes paraît-il ! Empoigné à droite et à gauche, le voilà emmené manu militari, non pas vers la sortie ordinaire gardée par les sentinelles du Négus, mais vers celle qui passe par les locaux du rez-de-chaussée de la tour.

Les militaires essayent d'ouvrir la soute arrière de l'avion. Ne disposant pas des clés, ils se heurtent évidemment à des problèmes. Tout cela s'est passé très rapidement. On a visiblement tenté de régler l'opération sans alerter l'ONU, mais les soldats éthiopiens qui occupent la tour disposent d'un walkie-talkie et entrent en contact avec leur poste de garde qui intervient. L'appareil est dégagé et gardé, les soldats congolais empêchés de nuire et expulsés. On palabre et on fait appel au droit des États de faire ce qui leur plait chez eux. Le Congo et le Burundi sont en guerre et le pilote est prisonnier de guerre. De plus, l'avion a atterri illégalement sur le territoire de la République du Congo. Il doit donc être confisqué et ce qu'il contient devient butin de guerre. Tant pis... !

Les casques bleus refusent de livrer l'avion mais ne peuvent rien pour le pilote qui a été emmené vers la caserne congolaise la plus proche pour interrogatoire et détention. L'incident a attroupé les badauds et les commentaires vont bon train parmi les mamas et les "uhurus" conscients du droit qu'ils ont de faire chez eux ce qui leur plait.


Les Russes

Les Russes prennent beaucoup de place ; il n'y en a plus de libre au Guest-House pour dormir. Il ont également installé une centrale radiotélégraphique qui envoie message sur message, en code, on ne sait où.

Le restaurant du Guest-House s'avère trop petit pour recevoir en une fois, en plus de ses clients habituels, cette cohue d'hommes, venus de si loin, qui ne parlent ni le français ni l'anglais. Le dîner se fera donc en deux temps.

Les Russes sont des techniciens civils, paraît-il, mais au premier coup d'oeil, on peut constater qu'il s'agit bien de militaires déguisés. Il ont peine à se dépêtrer de leurs habitudes ; les saluts et les garde-à-vous sont encore vaguement esquissés, en dépit des instructions reçues, un peu comme si on s'excusait.

L'accoutrement est à peu près le même pour tous. Ces gens-là ont eu le choix, si l'on peut dire, entre trois type de chemises Lacoste. Il y a aussi trois types de pantalons différents ; ils sont en toile et ces ploucs russes sont à l'aise dedans, c'est le moins qu'on puisse dire. Bref, on a laissé l'élégance à Brest-Litovsk, mais on fait son possible pour paraître au mieux. Certains sont dotés d'un genre de chapeau de brousse, d'autre n'en ont pas. On voit aussi, que quelque part, un fourrier s'est décarcassé pour leur trouver des godasses du plus pur style colonial.

Mais on est souriant ; on vit bien groupés, et si on ne comprend pas grand chose à ce qui se raconte à la ronde, on salue à droite et à gauche. Cependant l'attitude à table donne l'impression d'une foire d'empoigne à la cosaque. Les plats se vident avec une rapidité consternante. Les Noirs n'en reviennent pas.

Le soir, une demi-douzaine d'infirmières en tenue viennent souper. C'est l'ONU qui assure leur transport. C'est un autre genre de personnes. Plusieurs d'entre elles parlent un français correct et semblent heureuses d'avoir l'occasion de le pratiquer. Elles paraissent être de gentilles filles un peu timides, qui font ce qu'elles peuvent pour sourire mais qui n'ont pas l'air très à l'aise.


La détente

Plusieurs jours se passent dans la routine journalière. Le calme est revenu. On n'a plus de nouvelles de rien. Signe évident de détente, le petit commerce indigène refait surface. On vend des limonades, des papayes, des figurines taillées dans l'ébène ou dans l'ivoire. La présence militaire est plus discrète, plus tolérante. La vie ordinaire reprend, la ville de Stan respire. Les Wagénias sont de nouveau présents à  leurs nasses. Quelques rares bateaux circulent sur le fleuve. Le courrier, oh miracle, arrive par la voie ordinaire. L'aviation de tourisme utilise ses licences.

Seul le trafic avec Usumbura et Kigali est dans l'impasse.

Puis subitement les choses se précipitent. Les Ghanéens qui protégeaient Lumumba ont été priés de rentrer chez eux. Leur intervention en faveur du premier ministre a provoqué trop de morts. Le colonel Mobutu, officier jusque là inconnu, est parvenu à rassembler autour de lui une grande partie de la Force Publique Congolaise. Il a pris le pouvoir aux côtés du président Kasavubu. Il faut dire que tout le monde dans l'A.N.C. a été payé. Beaucoup d'esprits se sont relativement calmés.

Il était temps. Le premier ministre Lumumba avait innové en matière militaire : chaque membre de l'ancienne Force Publique s'était vu gratifié d'un grade d'officier ou de sous-officier. Des sergents fourriers se sont transformés en généraux, des premiers sergents cuistots et des caporaux infirmiers sont subitement hissés au sommet de la pyramide hiérarchique. Tout cela, aux yeux de l'ONU, et même des Russes, manque de sérieux.

Les troupes partent à grand fracas de Stan pour régler une fois pour toute l'affaire Tchombé, rencontrent des problèmes logistiques, encaissent, piétinent, créent la terreur partout, commettent tous les excès, mais sont toujours bloquées au Kasaï. La frontière du Katanga n'est toujours pas franchie.

Et puis on apprend que Patrice Lumumba est accusé de haute trahison par son président et est arrêté. Il a délibérément confié le pouvoir de décision aux techniciens russes. On l'emprisonne à Thysville sous la garde de soldats balubas. Les luttes tribales étant ce qu'elles sont, l'ethnie à laquelle appartient le premier ministre déchu est à couteaux tirés avec celle des Balubas. Ces derniers n'ont jamais digéré le fait que Lumumba, lors de sa prise de pouvoir, a fait tirer dans la foule, tuant une bonne vingtaine de Balubas. Les conséquences s'avéreront très graves pour le prisonnier, et pour ceux qui l'avaient suivi.


Le départ des Russes

Par ordre du colonel Mobutu, les techniciens russes sont invités à quitter le  Congo sur le champ. Les appareils Il 14 dispersés seront rassemblés à Stan pour un ultime plein d'essence avant de mettre le cap sur Djuba au Soudan et... rentrer chez eux... ?

À la tour de contrôle, un colonel congolais intime l'ordre à Yasreg de faire décoller tout ce monde dans les plus bref délais, à la chaîne. Cet officier n'a manifestement aucune idée en ce qui concerne la sécurité aérienne et les règlements internationaux draconiens en la matière. Ses injonctions volubiles vont jusqu'à l'ordre formel et militaire. Ces manifestations d'énervement, pour spectaculaires et désagréables qu'elles soient, ne hâteront pas d'une minute le départ de ceux qui doivent s'en aller.

On ne peut en effet expédier dans la nature, sans précautions, des gens qui ne connaissent pas l'Afrique, sur un itinéraire dangereux dénué d'infrastructure radio et d'aides à la navigation. L'aérodrome de Djuba est à la limite d'autonomie d'un Il 14. Il faut aussi tenir compte des montagnes de l'Ituri et du réglage altimétrique spécial qu'elles impliquent pour ceux qui les survolent. Et il convient aussi de ne pas oublier les conditions climatiques qui peuvent s'avérer difficiles. On séparera les appareils dans le temps et en altitude (1000 pieds et 15 minutes de séparation). Comme ce sont des avions de même type pratiquant la même vitesse, ils ne poseront pas de problème à leur arrivée au Soudan.

Finalement tout se passe bien. L'interprète russe qui décolle à bord du dernier avion, était sur place lors des injonctions de départ. Le malheureux n'en menait pas large à ce moment-là. Il passera un message d'adieu à la radio pour remercier pour l'accueil et le respect strict des règles de sécurité.

Suite sans doute à l'intervention du colonel Mobutu, le pilote venu d'Usumbura, qui avait été arrêté, vient faire son plan de vol. Il est libéré.


La fin de la mission

Quelques jours se passent encore, dans le calme. Puis un message de l'ONU signale que du personnel de l'O.A.C.I. va remplacer Yasreg, dont la mission sera alors terminée et qui pourra envisager son retour à Léo, puis en Belgique.

Dûment remplacé, Yasreg va présenter ses respects au colonel de l'ONU, Waldayo, avant son départ. Tout est en règle avec le contentieux  congolais et il est autorisé à quitter la Province Orientale et "à y  revenir", dès que sa mission à Léo sera terminée.


Épilogue...

... ou ce qu'il advint, paraît-il, de Patrice Lumumba, l?homme qui avait suscité tant d?espoirs et de déceptions

Emprisonné à Thysville par ordre du président Kasavubu, Lumumba avait harangué ses gardiens, des Bantous... Ces derniers avaient failli lui rendre la liberté sur sa promesse d'avancement et d'augmentation de solde. Le bruit de sa libération avait suffi pour provoquer la fuite à Brazzaville de plusieurs centaines d'Européens. Le colonel Mobutu fait alors resserrer le régime du captif. Les gardiens douteux sont remplacés par des Balubas enflammés de haine contre  lui. Pendant trois jours, étroitement ficelé, il est laissé à même le sol, sans manger, ni boire.

Le 14 janvier 1961, on l'embarque sur un petit avion d'Air Brousse, en compagnie d'Okito et Mpolo, ses lieutenants. L'appareil fait escale à Moanda. Les prisonniers sont alors transférés sur un DC4 d'Air Congo. Le commissaire Kazadi et dix soldats Balubas montent à bord, destination Bakwanga, capitale du Sud Kasaï. Un deuxième DCA transporte Pierre Finant, ancien gouverneur de Stan, et cinq militants lumumbistes. Il a la même destination.

À la verticale de Bakwanga, Kazadi apprend par la tour de contrôle que l'aérodrome est occupé par des Ghanéens. Craignant qu'ils ne libèrent les captifs, il donne ordre au commandant Bauwens, le pilote, de gagner Élisabethville. Kasavubu est averti du changement de destination. Le deuxième DC4, pendant ce temps, atterrit à Bakwanga. Les Ghanéens se désintéressent du chargement de l'avion. Pierre Finant et ses cinq compagnons sont immédiatement fusillés.

Tchombé est appelé au téléphone par Kasavubu : "Je t'envoie trois colis, tu verras !".

Quelques minutes plus tard, le ministre de l'Intérieur, Godefroid Munongo, annonce au président Tchombé qu'un DC4 d'Air Congo demande l'autorisation d'atterrir : "Il ne me reste que 10 minutes d'essence. J'ai à mon bord le Commissaire Kasadi, Lumumba, Okito et Mpolo". Pitoyables colis, rossés pendant tout le voyage. Le commandant de bord a dû demander aux gardes de se modérer, leur zèle déséquilibrait l'appareil.

Dès que la porte de l'avion est ouverte, les trois hommes sont jetés dans une jeep. Les gendarmes katangais les ruent de coups. Un détachement de mercenaires européens, commandés par le capitaine belge Julien Gat relève les gendarmes katangais. Les trois prisonniers ne sont plus que des moribonds. Ils meurent les uns après les autres. On a peut-être abrégé leur agonie. Contrairement à ce qu'on a prétendu, les cadavres ne furent pas dissous dans l'acide sulfurique, mais jetés au fond d'un puits de mine abandonné.

Le 10 février 1961, Munongo annonce par radio que Lumumba et ses compagnons se sont évadés d'une ferme près de Kolwési. 400.000 francs belges sont promis pour leur capture.

Le 12 février suivant, Munongo annonce qu'ils ont été abattus par des villageois qui recevront la récompense promise mais resteront anonymes pour ne pas s'exposer à des vengeances.

On ne révélera pas où les trois hommes sont enterrés.


Date de mise à jour : Mercredi 4 Novembre 2015