Tome III - Fascicule 1 - janvier-mars 1986

Journal de campagne d'un brigadier TS au fort d'Évegnée en 1940

Jacques FALLA


Chaque année le mois de mai est un douloureux anniversaire pour beaucoup de Belges, militaires et civils. L'occasion me semble intéressante de vous rapporter dans leur intégralité les quelques lignes écrites au crayon par un défenseur du fort d'Évegnée, dans son carnet de campagne. Certains mots sont illisibles ou totalement effacés par le temps, c'est la seule raison pour laquelle vous pourriez constater un blanc ou une discontinuité dans le texte. Rien n'a été ajouté ou retiré du texte dans le but de respecter celui qui a écrit ces mots. Ces quelques lignes écrites sur le vif reflètent vraiment bien l'état d'esprit et le moral de ces hommes défenseurs de la patrie. Il est regrettable de ne pas avoir plus de témoignages du passé.

Je remercie notre collègue et membre de m'avoir confié ce document-souvenir de son père ainsi que de m'accorder l'autorisation de vous le communiquer tel quel.

J.B.


Le 10 mai 1940

À 1 heure 45 nous sommes brusquement éveillés par le Maréchal des Logis de service. On nous dit que l'Allemagne va bombarder l'Angleterre. On s'habille en vitesse et avec tout notre équipement nous descendons dans le fort, Dieu sait pour combien de temps, car les Allemands ont aussi attaqué la Belgique.

À 4 heures on dit que l'on va tirer les 20 coups de canon ! C'est la guerre. À 6 heures on met le feu aux baraquements. On remarque quelque chose de drôle sur toutes les figures. Alors on commence à faire sauter les maisons qui se trouvent dans le champ de tir des coupoles. J'ai ma voiture juste au pied d'une de ces maisons, cela me tracasse un peu mais je me reprends vite car j'aime mieux perdre ma voiture et revoir les miens, aussi je n'y vais pas.

Vers 10 heures, Martin Lhote me téléphone qu'il va la mettre en lieu sûr et depuis je ne sais où elle est.

À midi toutes les maisons sautent et je suis sur le massif avec Louis, c'est une vraie désolation, des maisons sautées, des routes coupées, des animaux affolés qui courent à tout hasard. Les tirs d'interdiction continuent et tout ce qui manque est mis au point, enfin nous sommes prêts et je crois que tout ira bien. La nuit arrive et personne ne peut dormir car tout le monde voudrait avoir des nouvelles.


Samedi 11 mai

Ici tout est toujours calme si l'on peut dire et les boches sont encore loin. Quelqu'un propose d'aller traire les vaches, car nous n'avons pas de lait, et moi d'en tuer une pour avoir de la viande fraiche, ce qui est vite accepté.

Avec Louis et Eugène on se met en chasse et nous cherchons la plus belle, nous rencontrons Wilmain et Theral qui étaient partis en patrouille et qui rapportent une caisse de vivres.

Enfin nous trouvons une génisse et Louis essaie de la prendre au lasso mais il doit y renoncer, nous la laissons entrer dans une étable et là je me charge du reste, secondé par Louis qui fait son possible dans son nouveau métier. Eugène monte la garde dans la cour de la ferme car nous sommes survolés constamment par des avions allemands ; il meurt d'envie de leur décocher quelques balles mais je m'y oppose car on pourrait nous repérer.

Tout se passe bien et nous ramenons les viandes au fort, acclamés par nos copains ; nous ne manquerons pas de viande de si tôt.

Je pense constamment à ma petite femme et à mon fifi, pourvu qu'ils soient bien à l'abri et qu'ils n'aient pas faim, cela est venu si brusquement pour tout le monde.

Les tirs continuent avec rage sur la frontière.

Nous apprenons que l'infanterie a retiré toutes ses troupes dans les environs, ce qui fait que nous sommes complètement isolés et que les Allemands contournent les forts de Liège en passant par le canal Albert.

Nos postes d'observation se retirent les uns après les autres à l'exception de ceux de Belle-Vue oui résistent très bien, malgré qu'il y a des Allemands dans les environs.

Nous n'avons pas encore vu d'ennemis et au fort le moral est bon. Les coupoles de 105 et 150 rivalisent de justesse ce qui fait l'admiration de tous les hommes.

Nous sommes fatigués car on n'est pas habitués à la guerre. Tout se passe dans le calme et dans l'ordre. On se relaie au téléphone et on a une tête comme un pot car les communications se suivent sans arrêt.

La nuit arrive et on essaie de se reposer un peu mais cela n'est pas facile tant on a les nerfs tendus.


Dimanche 12 mai

Dès le matin on me dit que le Commandant voudrait que je lui rapporte des cochons, j'accepte et avec mes deux copains nous partons en chasse. Le lieutenant Dinant nous accompagne.

Dans une ferme nous trouvons plusieurs cochons. Eugène en abat un et au moment où je m'apprête à l'égorger, le lieutenant manque de me mettre une balle dans la peau en décalant son fusil-mitrailleur qui était enrayé. La balle heureusement ne fait que m'effleurer. J'abats mon deuxième cochon et quand ils sont vidés, nous allons faire un petit tour dans le village désert pour chercher des vivres ; nous lâchons tous les animaux que nous rencontrons car ils pourraient mourir de faim notamment des oiseaux en cage et des chiens qui sont restés attachés à leur niche. Nous prenons une charrette pour ramener les cochons et les vivres ; sur la route vers la prise d'air c'est une vraie caravane car d'autres sont venus se joindre à nous, quatre charrettes et deux brouettes bien chargées de vivres, de boissons et de tout ce qui peut nous manquer, la bonne aubaine pour un dimanche. Mais quel souvenir : c'est désolant de voir toutes ces maisons abandonnées.

Au fort on discute les événements et Eugène nous fait rigoler car il a le ferme espoir d'être sauvé mais pour cela il faudrait de l'aide des alliés.


Lundi 13 mai

Ma petite femme et mon petit José ne quittent pas ma pensée et j'espère qu'ils sont bien. Aujourd'hui nous sommes bombardés depuis le matin par des avions ce qui fait très peu de dégâts au fort. Mais par imprudence deux jeunes soldats, Jarloux et Gillis, s'aventurent dans les fossés pour voir les trous de bombes, ce qui est fatal à Gillis qui est surpris par une attaque ; quand on va le rechercher il a cessé de vivre. Pauvre Laurent, il sera la première victime de ces sales boches, ce qui donne un coup au moral.

Deux hommes partent en patrouille, ce sont Wilmain et Colson, les heures passent, très longues, mais ils reviennent sains et saufs. Il y a quelques Allemands dans les environs et il parait qu'ils ne font rien de mal aux civils, tant mieux pour les miens, mais ils n'en font pas autant des soldats, car l'après-midi quatre hommes se dévouent pour aller en reconnaissance, ce sont Wilmain, Colson, Pahaut et Lejeune qui, lui, ne reviendra pas car ils sont attaqués par des mitraillettes. Les trois autres rentrent au fort et demandent au commandant pour aller rechercher leur frère d'armes, mais c'est trop dangereux et ils doivent le laisser sur le terrain. C'est bien triste de devoir abandonner un ami aux mains de l'ennemi sans savoir s'il est mort ou blessé. De plus ces deux tués sont de Soumagne, mon village, ce qui me touche fort car je les ai connus tous les deux gamins.

Toute la nuit on entend les mitraillettes ennemies et nous recevons même des obus de 4,7 que notre infanterie a abandonnés dans les environs du fort. Les coupoles déchargent quelques séries de boîtes à balles.


Mardi 14 mai

Nous sommes bombardés continuellement par l"aviation et cela pète dur. Ensuite une violente attaque d'infanterie se déclenche ; tout le monde frissonne et le moment est tragique. Heureusement les coupoles les arrêtent, c'est un très dur moment à passer ; enfin nous avons très bien tenu le coup, pendant une accalmie, on peut voir les Allemands tout autour du fort rejoignant leurs positions et d'autres, très hardis, qui ramassent leurs blessés et leurs morts. D'après certains travaux, on dirait qu'ils tentent d'installer des pièces dans les environs. La nuit arrive, une nuit très calme, à part le bruit de nos coupoles qui tirent sans arrêt.


Mercredi 15 mai

Où sont ma petite et mon fifi ? Si au moins je pouvais les voir ne fût-ce qu'une minute pour les embrasser.

À part quelques bombes que nous encaissons, la journée est calme. Le soir deux hommes partent, toujours Wilmain et Colson, en civil avec des pigeons. Dieu sait quand et comment ils reviendront, peut-être jamais ce qui est triste car ce sont deux braves et deux héros. Toute la nuit les petites armes nous chatouillent mais sans dégâts. Ce qui est plus malheureux, les munitions deviennent rares. Le soir, le Commandant nous a parlé et nous a décrit la situation ce qui a remis un peu d'espoir dans les coeurs.

Je vais dormir et les autres me laissent me reposer jusqu'à 10 heures si ce n'est pas honteux pour un soldat qui est en guerre mais il y avait si longtemps que je n'ai dormi tranquille.


Jeudi 16 mai

Bonjour ma petite femme et mon petit José, l'avant-midi est très court, vu que je me lève à 10 heures.

Je vais dans les coupoles et dans celle de mitrailleuse j'aperçois des Allemands qui travaillent à l'emplacement de leurs pièces                        , je leur déclenche quelques rafales mais on dirait qu'ils sont invulnérables, car sitôt que j'arrête ils se remettent au travail ; je laisse la place à un autre et je rentre au central. J'annonce la nouvelle à Eugène qui meurt d'envie d'en faire autant que moi mais il faut faire son service avant tout.

À ce moment on annonce que l'on tire sur la coupole de Mi, où j'étais il y a quelques instants, ce qui me fait croire que je les ai embêtés, j'irai encore leur donner quelques pruneaux tout à l'heure.

Mais malgré qu'ils aient une bonne coupole sur leur tête il y a des blessés. Je l'ai échappé belle.

La journée se termine dans le calme et la nuit s'annonce de même.

Ce n'est que vers 4 heures que l'on déclenche quelques tirs sur des positions ennemies non loin de nous et qui ne cessent de nous arroser avec leurs armes automatiques.


Vendredi 17 mai

Je vais me reposer à 8 heures jusque midi ; à mon réveil, toujours la même chose. Pour le moment plusieurs forts sont attaqués et peut-être aurons-nous notre tour. Nous en sommes à notre première semaine de guerre et toujours rien de changé. Mais cela ne dure pas longtemps ; tout l'après midi nous sommes bombardés par les avions. On ressent de très fortes secousses, on se croirait sur une barquette qui chavire, notre central danse un véritable chimi, et le fort est rempli de petites fissures mais il est toujours debout et comme sur des ressorts tellement les bombes sont fortes.

Immédiatement après le bombardement et avant que tous les hommes n'aient pu rejoindre leurs postes, nous sommes attaqués par l'infanterie qui se trouve tout autour du fort ; nous résistons admirablement, décidément aujourd'hui c'est une grande offensive. Heureurement, nous n'avons que quelques blessés légers par les balles qui entrent dans les coupoles, car les Allemands tirent dans les tubes des canons quand on charge les pièces.

À 20 h 30, le calme revient et ce n'est pas trop tôt car les nerfs sont fatigués, j'ai la tête toute sotte car ici au central on reçoit toutes les communications en plus du bruit de la canonnade. Où sont pour le moment ma petite femme et mon petit garçon, ma pensée ne les quitte pas car en des moments pareils ce serait terrible de les perdre. Il est 10 heures et je vais tâcher de me reposer car je suis réellement fatigué mais je crains fort de ne pas voir arriver le sommeil tellement mes nerfs ont travaillé pendant ce dur moment. Pourvu que la nuit et la journée qui suivent soient plus calmes car, quoique le moral est bon, tout le monde a besoin de se ressaisir. Je prie pour les miens et pour avoir du secours. Que Dieu veuille bien nous exaucer car je crois que nous combattons pour le droit et pour la paix que nous désirons depuis longtemps.


Samedi 18 mai

Enfin j'ai pu dormir quelques heures et j'apprends que la nuit a été calme. Déjà à mon réveil, j'entends que nous sommes bombardés par l'artillerie, on a l'impression d'être dans un sous-marin, car nous ne sommes plus en communication avec personne de l'extérieur. Depuis le bombardement d'hier toutes les lignes sont coupées. Aujourd'hui les obus qui tombent sur le fort nous font la même impression que quelqu'un qui frappe sur la coque d'un sous-marin en détresse, pourvu que la cloche de sauvetage puisse arriver jusqu'à nous sans quoi nous serons obligés de nous rendre, ce qui gâcherait un coin de notre honneur, mais je crois que ce sera, notre seul espoir de salut si nous voulons revoir les nôtres. Toute la fin de la journée se passe dans le calme à part l'artillerie qui n'a pas cessé depuis le matin. Je crois que les fantassins qui se trouvent dans les environs ont subi quelques pertes car ils sont bien calmes. En entendant notre Commandant parler aux hommes, cela me touche car il leur cause en homme et en défenseur de la patrie. Que Dieu veille sur la Belgique, notre chère patrie et sur tous ses glorieux défenseurs.

Bonsoir ma petite Mariette et mon petit José, bonsoir ma mère et toute la famille, si je pouvais vous dire de ma bouche bon courage et soyez forts, à demain.


Dimanche 19 mai

La nuit a été très calme, pourvu que la journée en soit de même.

L'artillerie continue toujours son petit jeu.

À 12 h 45, des parlementaires arrivent au fort avec un grand drapeau blanc. Le commandant les reçoit et discute avec eux.

Après, tous les officiers du fort délibèrent ; résultat : on se rend, vu que nous n'avons plus assez de munitions. On détruit tout ce que l'on peut dans le fort.

À 4 heures nous sommes prisonniers, on nous met en rangs. Suivis des blessés sur les brancards on nous conduit sur Blegny par des chemins défilés car les forts d'Aubin et de Battice tirent toujours.

Nous sommes bien gardés et toute tentative de fuite est inutile.


Lundi 20 mai

Nous avons logé à 150 hommes dans une ferme ; j'ai dormi sur les planches du grenier. A 8 heures nous quittons Blegny en direction de Battice, Charneux, Aubel, Fouron-St-Pierre. À Fouron-le-Comte, après 27 km de marche, nous avons repos dans un verger pour manger. Nous sommes très fatigués car les pieds et les épaules sont moulus et il reste encore 26 km à faire pour arriver à Maastricht. La fin du voyage se passe dans la plus grande douleur, car jamais de ma vie je n'ai été aussi fatigué et je n'ai eu si mal aux jambes. À Bilsen nous passons entre deux haies de civils qui nous passent de tout pour manger et pour boire.

Enfin arrivés à Maastricht plus mort que vivant, on nous place dans une salle où on en profite pour se laver et se changer croyant que l'on va passer la nuit, mais une demi heure plus tard, on nous fait repartir jusqu'à la gare qui heureusement n'est qu'à cinq minutes. Nous sommes embarqués dans des wagons à bestiaux pour une destination inconnue.

Nous roulons toute la nuit sans pouvoir dormir, tellement il fait froid et on a mal partout. À deux heures nous arrivons à Hemer, donc après 16 heures de voyage.

À notre descente du train, nous sommes violemment éjectés du wagon un par un bras, l'autre par une jambe. Nous sommes conduits dans un camp où, pour la première fois, nous voyons des Anglais et des Français. Nous sommes placés dans un bloc mais il parait que ce n'est que pour un ou deux jours.

Notre captivité ne faisait que commencer.




Date de mise à jour : Jeudi 29 Octobre 2015