Tome III - Fascicule 1 - janvier-mars 1986

L'artillerie. Adaptation d'une revue Signal de 1942 (2)

Jean BROCK


Ce sont les Allemands qui inventèrent la poudre et les canons, des Italiens qui trouvèrent l'obus et des Français qui perfectionnèrent l'art du pointage. L'invention de la poudre par le moine alchimiste Berthold eut lieu au XIVe siècle. Quatre cents ans auparavant, les Chinois la connaissaient déjà. Pourquoi n'inventèrent-ils pas le canon ? Parce que la pensée de l'Asiate, procède d'une manière différente. La force propulsive de la poudre n'échappa point à l'intelligence orientale, puisqu'ils fabriquèrent des fusées. Les Allemands ont construit des canons. Ces divergences fondamentales ont eu des suites différentes. Les Allemands ont contenu la force propulsive de la poudre dans un tube fort et résistant et ont mis un projectile. Si l'on allumait la poudre, les gaz devaient pousser le projectile dans la direction de la moindre résistance et le chasser hors de l'âme. Diriger le projectile, telle fut la grande invention allemande. Les siècles suivants n'ont fait que la perfectionner. La fusée chinoise fut redécouverte par les Italiens, lorsqu'ils connurent la poudre. (C'est du mot italien "rochetta" que vient le mot allemand "Rakete" qui veut dire fusée). La fusée à l'origine n'est qu'un paquet, qu'un saucisson cylindrique de poudre, dans l'axe duquel on laisse un espace creux. L'enveloppe extérieure est en papier ou en fer blanc. Le paquet est fermé en haut et ouvert en bas. Si l'on allume la charge de poudre, les gaz se dégagent vers le bas avec force et, par réaction, poussent le paquet vers le haut. Pour donner une direction à la fusée et pour l'empêcher de vaciller, elle est munie d'une tige de bois 5 à 6 fois plus longue que le paquet de poudre.


L'obus lui aussi a été inventé deux fois

L'idée de la fusée a quelque chose de séduisant. Le projectile vole libre et sans subir une diminution de sa force de propulsion. Il n'a pas besoin de ce dispositif de direction qu'est, au fond, le canon et il peut contenir une deuxième et une troisième fusées qui s'allument quand la force de la première déflagration est épuisée. Les Italiens, au XVe et au XVIe siècle, se préoccupèrent de perfectionner la fusée, mais ils reconnurent vite qu'il était impossible de supprimer ses défauts fondamentaux. C'était toujours par hasard qu'elle allait toucher le but visé. Mais leurs recherches aboutirent aux projectiles explosants : les obus. C'est ainsi que Léonard de Vinci imagina un projectile chargé de billes de fer, explosant au-dessus de la tête de l'ennemi et les arrosant d'une pluie de balles. Jusqu'alors, les canons européens n'étaient chargés que de boulets massif, de pierre ou de fer. Au XIXe siècle, le colonel Shrapnell renouvela l'invention primitive, oubliée entre temps. Pour les Européens, l'art du tir consistait, avant tout, à atteindre sûrement le but. C'est de ce côté qu'ils ont orienté leurs recherches et c'est seulement ainsi qu'ils ont pu inventer et perfectionner les canons. Le perfectionnement des projectiles n'est venu qu'en second lieu. Les Chinois cependant n'ont jamais pensé qu'à la fusée, et leur artillerie n'a jamais été qu'un jeu.

Interpréter cette lacune de la pensée chinoise dans le sens de la bonté et de l'humanité est naturellement assez tentant mais tout à fait faux.


La terre tourne à droite

Il a fallu plusieurs siècles pour développer le tube-canon.

Certes, les projectiles jaillissaient des tubes et atteignaient plus sûrement leur but que les fusées, mais les déviations étaient encore très grandes. On avait remplacé les boulets par des obus cylindriques meilleurs, parce que leur forme et leurs dimensions s'adaptaient mieux au tube, mais ils chaviraient par l'avant et se retournaient en l'air. Les déviations, par suite du vent,étaient aussi très grandes.

Le perfectionnement décisif fut l'invention du tube à rayures. La rayure, en soi, est très ancienne. Elle fut d'abord creusée dans le sens de la longueur pour permettre à la poussière de s'accumuler sans danger. L'armurier allemand Augustin Kutter, qui vivait au XVIIe siècle, lui donna, pour la première fois, la forme en pas de vis. Il faisait tourner le projectile autour de son axe. En Allemagne, ce mouvement s'opère à droite, comme la rotation de la terre.

Ce mouvement de rotation autour de l'axe empêche le projectile de dévier de sa ligne de tir. Il résiste aussi mieux aux influences atmosphériques. Pour que la direction des rayures puisse se transmettre au projectile, les obus sont munis de ceintures de direction en métal mou. Ces anneaux de cuivre s'impriment sur les rayures au moment de la déflagration et donnent à l'obus une direction sûre.


Seules les mathématiques européennes ont perfectionné le canon

Bien que le tube rayé fût déjà connu au XVIIe siècle, il n'a été répandu que 200 ans plus tard. La raison de ce long retard n'est pas due à la paresse humaine, mais à l'insuffisance de la matière. Le tube rayé de Kutter faisait bien tourner le projectile, mais ne lui donnait pas une rotation complète. Si un projectile assez long n'a pas cette rotation totale autour de son axe, il chavire continuellement et s'égare bientôt hors de sa trajectoire. Pour obtenir la rotation absolue, il est nécessaire de donner aux rayures une courbe particulière. Cette courbe engendre le mouvement circulaire qui produit la rotation définitive. La détermination de cette courbe de la rayure est une opération mathématique qui exige la connaissance de l'angle et du cercle. Ce sont des conceptions européennes. La nature de la vis a été décrite pour la première fois par le grec Archimède. Il a fallu l'application des mathématiques européennes pour perfectionner le tube-canon. L'application de ces lois mathématiques à l'art du tir a été cependant fort difficile ; c'est ce qui explique pourquoi un temps si long s'est écoulé entre les premières constatations et les réalisations définitives.


Et les fusées volent de nouveau

L'invention des tubes rayés a donné aux XIXe et XXe siècles, un nouvel essor à la fusée. On lui ajouta des filets en forme de vis pour lui donner une plus grande sûreté de tir, Mais ces innovations n'apportèrent pas de résultats appréciables jusqu'au jour où le constructeur d'automobiles allemand Opel montra la seule solution possible. Il a utilisé la réaction de la fusée comme force de propulsion pour la voiture qu'il dirigeait lui-même. Seul l'homme qui fait corps avec le projectile est à même de le diriger sûrement. Mais ce sont seulement les Japonais qui, se basant sur cette constatation, en ont déduit les conséquences, d'une manière supérieure, en construisant leur torpille humaine qui, en soit, n'est qu'une fusée avec sa charge. L'homme qui dirige la torpille se sacrifie. Ainsi, ce sont donc encore des Asiatiques qui ont repris la vieille idée d'utilisation de la fusée Pour l'artillerie mais en ont fait une réalité militaire de premier ordre. Leur héroïsme sans bornes dépasse presque, ici, les limites de l'imagination humaine.

Enfin les Italiens, premiers inventeurs européens de la fusée, ont repris l'idée japonaise de la torpille humaine, en lui donnant une valeur européenne. Leur vedette-torpille est une charge d'explosifs que son conducteur amène tout près de son but à l'instant même où il allume la charge, il est lancé en arrière, dans l'eau, avec son siège qui se transforme en canot pneumatique et le maintient sur l'eau.


La plus longue portée qui ait jamais été atteinte

Ces indications sur les canons et sur les fusées sont nécessaires pour établir une limite entre la fantaisie et la réalité.

Les fusées fantastiques, grâce auxquelles on pourrait d'un certain point du continent, atteindre un point quelconque d'un autre continent, appartiennent à la légende. Les influences atmosphériques qui se multiplient sur de grandes distances rendent impossible de diriger vers un but précis un avion sans pilote. Il en est de même pour une fusée sans pilote. C'est là ce qu'on peut dire sur les avantages et les inconvénients de la fusée. On peut en dire plus sur les canons. La plus grande distance qu'un obus ait jamais parcourue est connue exactement. Elle est de 128 kilomètres. Elle a été obtenue par la "Parisienne", canon allemand qui, en 1918, tira du bois de Crépy sur la forteresse de Paris. Jusqu'alors, la plus grande portée admise d'un canon était de 40 kilomètres. On considérait qu'une portée supérieure était impossible, parce qu'on s'en tenait à ce principe qu'on ne peut donner à un canon qu'une inclinaison de 42 degrés tout au plus. On croyait que la charge de poudre la plus forte et la plus grande longueur de tube n'envoyaient pas le projectile plus loin. Mais, déjà, le tube de la "Parisienne" était incliné à 50 degrés. Par suite de ce braquage extraordinaire et théoriquement impossible, le sommet de la trajectoire se trouvait à 30 kilomètres au-dessus du sol. Le projectile se déplaçait ainsi non plus dans l'atmosphère, mais déjà dans la stratosphère.

La raréfaction de l'air lui donnait une portée formidable. Pour un tir de 128 kilomètres, l'artilleur devait faire entrer dans ses calculs des facteurs dont il n'a pas besoin de tenir compte autrement, comme par exemple, la courbe de la surface terrestre et la nature de la stratosphère. Pour arriver à réaliser ce tir, les meilleurs mathématiciens et physiciens allemands unirent leurs connaissances. La pression de la charge de poudre était si forte qu'il était impossible d'employer un obus avec des ceintures de direction en cuivre. Il fallut les chemiser d'acier, ce qui nécessita un acier encore plus dur pour le canon lui-même.


On recommence à croire à la fusée

Lorsque les premiers obus de cette pièce tombèrent à Paris, sur les quais de la Seine, personne ne put croire qu'ils avaient été tirés par un canon. Les gens du métier crurent qu'il s'agissait de fusées. On avait d'abord pensé que c'était des bombes d'avion lancées à grande altitude. Mais on abandonna cette opinion parce qu'il fut impossible aux pilotes français, même en volant très haut, de découvrir des avions allemands. Le raisonnement français fit bientôt abandonner aussi la pensée d'une fusée. Il fallut bien admettre qu'il s'agissait vraiment d'un canon tirant derrière les lignes allemandes et l'on s'efforça dis lors, de le détruire. Mais les positions de la "Parisienne" étaient si bien camouflées qu'elle put échapper à la destruction. Le canon disparut d'une manière aussi mystérieuse qu'il était venu. Les trente artilleurs qui ont servi la pièce, de même que les ingénieurs qui l'avait inventée, n'ont jamais rien révélé à son sujet. Le vieil esprit de discipline, de confraternité d'artilleurs s'est manifesté aussi pour cette extraordinaire création. C'est seulement vingt ans plus tard, quand il ne fut plus nécessaire de garder le silence, que les intéressés ont parlé. Deux hommes seulement auparavant avaient fait quelques révélations au sujet de la "Parisienne" : un Allemand et un Américain. Celui-ci, le lieutenant-colonel Miller, publia en mai 1920 dans le Journal of the United States artillery, un article dans lequel il résumait tout ce qu'il avait appris et tout ce qu'il supposait du canon extraordinaire. Il croyait être le premier auteur capable d'écrire à ce sujet en connaissance de cause. Il se trompait.


Il faut être de la partie pour en parler

À la grande surprise des Allemands, des révélations avaient déjà paru pendant la guerre dans un journal étranger. Ce Journal avait paru à huis-clos. C'était une feuille composée et imprimée par des prisonniers de guerre allemands dans un camp français. Ils étaient prisonniers dans une île de la Manche. Un artilleur allemand publia dans cette feuille un article sur la "Parisienne". Mais il se basait uniquement sur les indications de la presse parisienne, concernant les éclats d'obus trouvés et aussi sur une carte publiée dans un outre journal et indiquant les points d'impact des obus. Cet artilleur en avait déduit, par des calculs, à un centimètre près, le calibre des projectiles, la longueur du tube-canon et la distance de Paris de la pièce. Cet article-historique prouve, encore une fois, ce que les sages ont affirmé : qu'il faut être de la partie pour parler d'une chose. Par bonheur, cet article n'est jamais tombé entre les mains de l'état-major ou a été considéré comme une fantaisie.


Les dimensions du "gros obus"

Donc, la"Parisienne" disparut brusquement... Il en fut de même du deuxième canon allemand "miraculeux" : la "Grosse Bertha", mortier lançant des obus de 420 mm de diamètre. Ce que valait la "Parisienne", en portée, la Bertha l'avait en efficacité. Le tube de la "Parisienne" avait 34 mètres de long, le canon de la "Grosse Bertha" était court : à peine 7 mètres. Ce mortier de 420 ne lançait son projectile qu'à 8 kilomitres en hauteur et à 13 kilomètres en longueur. Par contre, son obus pesait environ huit fois autant que le projectile du canon de 210 mm, soit environ deux quintaux.

À l'encontre de la "Parisienne", la "Grosse Bertha" était une pièce à tir courbe, qui tirait d'un angle de 66 degrés. Ces deux canons extraordinaires servent à comprendre le développement de l'artillerie. La "Parisienne" a un tir tendu, la "Grosse Bertha" a un tir plongeant. Les canons à long tube ont une trajectoire tendue, les canons à tube court ont une trajectoire courbe. Les premiers ont trouvé leur développement dans la guerre navale où, par suite de l'instabilité du navire, un art et une technique spéciales sont nécessaire pour tirer. Les seconds, les mortiers,servent dans la guerre de campagne et surtout à proximité des forteresses. L'esprit humain semblait considérer ces deux canons comme les pôles du développement de l'artillerie, suppositions qui semblent naturelles si l'on considère uniquement les origines.


Les canons extraordinaires des temps anciens

Le premier canon monstre dont l'Histoire nous parle était aussi de construction allemande. Il s'appelait la "Paresseuse Marguerite" et appartenait à l'ordre allemand des chevaliers, qui christianisa et germanisa l'est de l'Allemagne. Le Burgrave de Nüremberg, Frédéric von Hohenzollern, emprunta au grand maître de l'ordre teutonique la "Paresseuse Marguerite" et l'amena au château fort de Plaue, considéré comme imprenable. Cette forteresse était la résidence des Quitzow, puissante famille de chevaliers de race wende.

La "Paresseuse Marguerite" fit entendre son grondement et, quelques jours plus tard, Plaue était pris d'assaut et la puissance des Quitzow anéantie. La "Paresseuse Marguerite" avait donc décidé du sort des Hohenzollern qui, jusqu'alors condamnés à n'être que des hobereaux aventuriers, purent accéder à la puissance politique. On, n'a aucun renseignement certain sur les dimensions et sur la portée de la "Paresseuse Marguerite", car lorsque les Hohenzollern furent devenu les maîtres du pays conquis, ils se construisirent leur propre artillerie lourde. Le premier roi de Prusse, aussi un Hohenzollern, portant le nom de Frédéric, fit fondre le plus lourd canon de son temps. Il s'appelait "Asia", pesait 664 quintaux et lançait des obus de 100 livres. La portée de cette bouche à feu, la plus lourde de toutes celles que l'on avait vues jusqu'alors, ne dépassait pas un demi kilomètre, bien qu'on employât pour chaque coup un demi quintal de poudre. Deux cents ans plus tard, la "Parisienne" tirait 250 fois plus loin et la "Grosse Bertha" laissait tomber d'une hauteur de 8 kilomètres des obus qui étaient deux fois aussi lourds que ceux de l'"Asia". Tous les progrès techniques et scientifiques réalisés par l'humanité au cours de ces deux cents ans ont abouti à la construction et aux alliages des deux colosses de la grande guerre.


La "Grosse Bertha" marraine de la Ligne Maginot

Le tube de la "Parisienne", long de 34 mètres, devait être maintenu par un dispositif de suspension spécial qui l'empêchait de se courber. Il était en outre coulé de l'acier le meilleur que l'on connût alors. Il semblait vraiment que l'on eût atteint les limites du possible. Les lourds obus de la "Grosse Bertha" étaient d'une efficacité terrible. Cependant, bien qu'on les fit tomber d'une si grande hauteur, ils ne réussissaient pas à percer les carapaces de béton des abris enterrés qui avaient plus de deux mètres d'épaisseur. Il semblait aux raisonneurs que l'on eût, là aussi, atteint les limites du possible. Là-dessus, les Français construisirent la Ligne Maginot, aux murs de béton épais de plusieurs mètres. Verdun avait défié la "Grosse Bertha". La Ligne Maginot, construite d'après l'expérience de Verdun, saurait bien défier toute attaque et, cependant, la Ligne Maginot, longue de 100 kilomètres, fut brisée et Verdun tomba au bout de deux jours, grâce à l'aide de l'artillerie. Insistons sur ce mot : l'aide.

Celui qui veut se représenter les progrès bouleversants de l'artillerie durant les vingt-cinq dernières années doit toujours penser que l'artillerie est l'aide du soldat et ne vaut pas tant par elle-même. Le roi de Prusse, en 1743, abandonna l'"Asia" et la fit fondre après avoir reconnu que les services rendus par ce canon ne correspondaient pas aux difficultés qu'il causait. Les Allemands ont tiré des résultats obtenus avec la "Grosse Bertha" et la "Parisienne" leurs conclusions, comme les Français.


Des véritables fins de l'artillerie

Reprenons les choses au début. La mission du premier canon était d'ouvrir une brèche. Que ce fût dans un mur de pierre, d'acier ou de corps humains, là n'est pas la question. C'était : "Ai-je un instrument me permettant d'ouvrir cette brèche ?" Pendant cinq cents ans, les grands artilleurs n'ont eu d'autre préoccupation que de répondre à cette question, tout le reste n'est que jeu et problèmes accessoires. La "Parisienne" par exemple, n'avait que la mission "morale" de poursuivre les bombardements sur Paris, quand la défense aérienne de Paris fut assez forte pour neutraliser les attaques de l'aviation allemande. Mais la brèche à creuser, la percée, voilà les vrais buts de l'artillerie. La forme des canons s'y est continuellement adaptée à travers les siècles. Tant que le canon s'est attaqué aux château forts, il pouvait être gros et immobile. Lorsqu'il a fallu s'attaquer aux troupes, la "Paresseuse Marguerite'' est devenue "Agile Lisette". Lorsque les premiers canons furent destinés à combattre l'infanterie et la cavalerie de l'ennemi, on les plaça devant leurs propres lignes. Couverts par une poignée de fantassins, les canons tiraient jusqu'à ce que leur propre infanterie eût réussi à s'avancer ou jusqu'à ce que l'infanterie ennemie les eût pris et rendus inutilisables. Jusqu'au siècle dernier, la charge de poudre s'allumait à l'aide d'une mèche et il suffisait d'enclouer le canal de lumière pour mettre les canons hors de combat. Aujourd'hui, on enlève ou on détruit la culasse. Quand les pièces ne réussissaient pas du premier coup à ouvrir une brèche, il fallait les faire avancer avec l'infanterie plus près de l'ennemi. Les lourds canons ne pouvaient remplir cette mission qu'en devenant plus mobiles et plus rapides.


Le "livre d'armes" d'un empereur

Durant les premiers trois cents ans, l'histoire des canons est très mouvementée et se présente sous des aspects divers. Chaque fondeur avait ses propres moules, ses calibres personnels.

Le poids des projectiles variait entre 1 et 1000 livres. L'empereur Maximilien mit un certain ordre dans ce chaos. Dans son "Livre d'armes", il défendit de construire désormais plus de quatre modèles de canons. Il n'y en eut que deux gros et deux petits, selon le calibre des projectiles. Ces gros lançaient 48 et 24 livres de fer, les petits 12 et 6 livres. Pour tirer, on utilisait, pour deux livres de fer, une livre de poudre. L'empereur Maximilien a été aussi le premier monarque à interdire l'exportation des canons. C'est encore lui qui ordonna la réduction du volume des bouches à feu pour en augmenter l'efficacité. Les petits canons pouvaient être, à volonté, rangés les uns à côté des autres, en longues files, et dessiner ainsi de larges attaques frontales. Ils pouvaient aussi concentrer leur feu sur un objectif. Il faut dire cependant que le pointage des canons sur un seul objectif prenait beaucoup de temps, parce qu'il fallait, après chaque coup, rétablir le canon dans sa position. Il n'en reste pas moins que l'avantage tactique que l'empereur Maximilien avait réalisé en augmentant le nombre de ses canons était très grand. Tous les progrès incitent immédiatement l'adversaire à en faire autant. L'adversaire préféra renoncer aux canons lourds pour avoir un plus grand nombre de petites pièces. Mais comme les petits ne pouvaient être autrefois mis en ligne que par des hommes et non par des bêtes de trait, leur grand nombre amenait une certaine rigidité tactique. Chaque troupe construisit en avant ses positions d'artillerie, rangea derrière son infanterie et, sur ses ailes, sa cavalerie. Les batailles commençaient par des duels de canons. On ne parla plus de la mission première de l'artillerie : la percée.


Le roi protestant, artilleur

Le roi Gustave-Adolphe de Suède trouva la première solution.

Il construisit des canons encore plus légers et encore plus courts. Le canon de 6 livres était devenu si léger qu'il pouvait être tiré par deux chevaux. Désormais,il n'y avait plus d'obstacles impraticables aux changements de positions pendant la bataille. Le duel d'artillerie ne décidait plus, à lui seul. La supériorité était naturellement dévolue à la plus grande rapidité de pensée et d'action. Gustave-Adolphe ne se contenta cas de déplacer rapidement ses canons, il les fit;aussi tirer plus vite, grâce à l'emploi de la gargousse. La poudre n'avait plus besoin d'être introduite et poussée avec difficulté dans le tube du canon à l'aide d'un écouvillon : la gargousse au calibre "standardisé", comme on dit aujourd'hui, contenait la charge nécessaire pour chaque coup. Cette gargousse était aussi facile à introduire dans le tube que l'obus, et le canon était prêt à tirer. Avec cette artillerie mobile et à tir rapide, le roi de Suède essaya un nouvel ordre de bataille. Il mit l'artillerie lourde au milieu et les canons légers sur les ailes. Avec 70 canons qu'il utilisa de la sorte, il força le passage du Lech et, avec 200, il gagna la bataille de Francfort-sur-l'Oder. Sous l'impression de ces succès, les généraux se décidèrent à des mesures encore plus radicales. Ils laissèrent chez eux l'artillerie lourde et n'emmenèrent en campagne que l'artillerie légère et très mobile. C'est ainsi que l'artillerie de campagne prit naissance, succédant à l'artillerie lourde ou de forteresse.


Rien n'est éternel...

La guerre avec les canons légers dura jusqu'au jour où un plus habile eut l'idée de faire mieux que l'adversaire, en démasquant soudain des canons lourds alors qu'on le supposait seulement en possession de pièces légères. Ce malin fut Frédéric le Grand que ses contemporains surnommaient le "vieux Fritz", bien qu'il n'eut que 35 ans. À la bataille de Leuthen, modèle et idéal de toutes les batailles d'anéantissement, Frédéric avait réquisitionné des chevaux de paysans et avait fait venir les puissantes pièces de la forteresse de Glogau. L'entrée en jeu de ces pièces lourdes mit le désordre dans les rangs des Autrichiens. Le roi en profita pour exécuter sa célèbre attaque de flanc.

En réfléchissant à cette victoire, le roi reconnut à quel point le rôlee de l'artillerie lourde était important. Il mit aussitôt en service dans son armée toutes les pièces de 24 livres qu'il avait conquises jusque dans la forteresse autrichienne et avec ces canons il battit les Russes à Zorndorf. Quand la chance tourna, Frédéric resta fidèle à sa conception que la bataille était décidée quand l'artillerie lourde dominait les hauteurs et quand l'artillerie légère était mobile au point de pouvoir intervenir partout dans la bataille. C'est ainsi qu'il devint le créateur de l'artillerie moderne. Il diminue le calibre des pièces légères jusqu'à 3 livres et rattacha ces pièces à la cavalerie. Depuis Frédéric, il existe une artillerie à cheval et, en outre, une artillerie lourde mobile. Pour trois pièces légères, il pourvut l'artillerie de campagne d'un mortier demi lourd, de telle sorte qu'elle put servir non seulement à des fins mobiles, mais aussi qu'elle pût occuper les positions principales de résistance. Cette réforme lui valut assez de puissance pour que l'infanterie, au cours de ces longues guerres, perdit nécessairement de sa valeur.


L'héritage du grand roi

Le grand roi avait commencé avec 1.000 canonniers, il termina avec 10.000. Il laissa à son successeur 6.000 canons, ce qui représentait alors un chiffre extraordinaire. Dans ses souvenirs sur la guerre de sept ans, il exprime ses regrets qu'aucun général, avant lui, n'eût encore pensé à faire un tel emploi massif de l'artillerie sur les champs de bataille. Mais il ne faut pas se méprendre sur cette remarque. Frédéric, stratège, était un trop grand artiste pour pouvoir être un adorateur de la matière. Il ne suffit pas d'avoir beaucoup de canons, il faut aussi savoir s'en servir. Napoléon en a donné un bon exemple à l'armée prussienne arrêtée dans son développement. Génial artilleur et mathématicien, il battit les Prussiens, malgré leur splendide réserve d'artillerie.

Ses principes d'artillerie sont encore en vigueur de nos jours.

"Je souhaiterais, dit-il, qu'il nous fût possible, sans grandes transformations, de créer un seul type de mortier pour l'armée".

Une telle phrase de Napoléon ne semble-t-elle pas avoir été écrite hier et non il y a 150 ans ? Il est vrai que ses conceptions stratégiques ne dépassaient pas celles du grand Frédéric et que son génie ne se heurta point à celui d'un homme comme Frédéric. La marque, c'était la particularité d'une action qui tendait à couper l'adversaire de ses communications avec l'arrière et la mise en jeu en masse de l'artillerie pour crever le front ennemi et tour le diviser. Il triompha avec cette tactique jusqu'au jour où il eut à faire à Scharnhorst, qui était aussi un artilleur de génie.


Rencontre de la théologie et de l'artillerie

Après la défaite prussienne de 1806, Scharnhorst fut chargé de reconstituer l'armée et son premier soin fut de s'occuper de l'artillerie. Il supprima la distinction entre artillerie de garnison et artillerie de campagne. Il n'y eut plus désormais que des artilleurs de campagne, et il écarta de l'artillerie tous ceux qui n'étaient pas soldats (les valets d'attelage de l'artillerie de campagne, par exemple étaient considérés comme des employés). Scharnhorst rompit aussi avec la partie pseudo scientifique et l'esprit de chapelle de l'artillerie. "La théologie mise à part, écrit-il, il n'existe pas de science qui soit aussi bourrée de préjugés que l'artillerie". Il fonda des écoles de sous-officiers d'artillerie et d'enseignes et créa la première commission de contrôle de l'artillerie à laquelle toutes les innovations techniques devaient être soumises. De sorte qu'il fut désormais impossible qu'un général repoussât une chose uniquement parce qu'elle lui était personnellement inconnue ou désagréable. Le geste révolutionnaire de Scharnhorst devait amener l'individu moyen à la connaissance des techniques et des mathématiques qui avaient, jusqu'alors, été l'apanage des corporations et des groupes dirigeants de l'artillerie. Six ans après cette réforme, Napoléon fut battu.


La naissance d'une nouvelle stratégie

Un autre geste important de Scharnhorst fut de donner à ses subalternes le sens de leur responsabilité. Grâce à leurs connaissances mathématiques et physiques, ils étaient à hauteur des possibilités balistiques de la pièce qu'ils avaient à servir et pouvaient prendre des initiatives. Et il n'en fut pas ainsi seulement de l'artillerie, mais aussi de toute l'armée prussienne. Scharnhorst avait créé un nouveau type de soldat. Cet homme nouveau était nécessaire pour réaliser les conceptions et les intentions que Scharnhorst avait enseignées à ses disciples et à ses amis, tels que Gneisenau et Blücher. Sa stratégie se résume ainsi : Napoléon, l'homme de la masse, peut être vaincu s'il est attaqué concentriquement, de plusieurs côtés à la fois. Pour réaliser cette concentration, de petites armées doivent essayer de l'atteindre en différents points, chacune doit éviter l'anéantissement jusqu'à ce que toutes soient réunies pour une grande attaque générale. La stratégie de Scharnhorst n'était qu'un rappel et un développement des conceptions de Frédéric le Grand au début de la guerre de sept ans, en 1757.

On s'est rendu compte de nos jours à quel point cette conception de Frédéric et de Scharnhorst est restée vivante dans la tactique le l'artillerie. On n'a fait que pousser les principes à leurs dernières conséquences. L'école française d'artillerie proclamait au XIXe siècle cet axiome : "L'infanterie est là pour achever l'oeuvre de l'artillerie !".


La dernière invention de l'artillerie

Pour comprendre le sens de cette phrase, il faut se reporter au chiffre étonnamment bas des pertes de l'infanterie dons les campagnes des années 1939-1940. Mais pour qu'il ait pu en être ainsi, il a fallu l'époque de perfection technique que nous vivons. Elle a apporté à l'artillerie la pièce à tir rapide, l'utilisation du recul et les instruments de pointage optiques. Le génie mathématique des Français les a conduits à une science élevée du tir indirect, pendant lequel le canonnier ne voit pas l'objectif. Du côté allemand cet art fut surtout cultivé par les Autrichiens.

Le don mécanique des Autrichiens se manifesta aussi dans la motorisation. Un des canons les plus célèbres de la grande guerre fut le mortier autrichien du calibre de 305, la première pièce entièrement motorisée. D'ailleurs, les Autrichiens, Allemands méridionaux, au tempérament vif, qui ne manquent pas d'oreille, on trouvé, de l'homme au canon, une relation dont on ne se douterait pas. Durant la guerre fratricide austro-allemande de 1866, ce furent, à la bataille de Königgrätz, les artilleurs autrichiens qui arrêtèrent la déroute de l'armée en tirant jusqu'au dernier obus. Les prussiens se laissèrent tromper par ce tir continuel et c'est ainsi que beaucoup d'Autrichiens échappèrent à la captivité ou la mort. Moltke dit dans un rapport sur cette guerre : "Personne ne doutait que derrière cette artillerie inébranlable, il n'y eût des troupes nombreuses et intactes".

Ce sacrifice de l'artillerie autrichienne était d'autant plus étonnant pour les Prussiens que, dans l'armée autrichienne, la perte d'un canon n'était nullement considérée comme une honte si, tirant jusqu'au dernier moment, il axait été conquis par l'ennemi.

Dans beaucoup d'autres pays, en Prusse particulièrement, la perte d'un canon était une honte. Dans l'artillerie, le soldat prêtait serment sur un canon. Ceci peut expliquer pourquoi les artilleurs tenaient tant à la sécurité de leur position de batterie. Or, plus le canon est en avant et, par conséquent, plus il est menacé, plus son efficacité est grande. La leçon de 1866 se résume ainsi pour la Prusse : perfectionner de plus en plus l'honneur, la technique, l'art et les unir. Cet effort a conduit, durant la Grande Guerre de 1914-1918, à deux nouvelles formes de tir qui se sont, il est vrai, cachées sous d'anciens noms : c'est le "tir en rafale" et le "barrage roulant". La "Parisienne" et la "Grosse Bertha" ont offert au monde entier le spectacle du génie technique allemand dans la guerre mondiale. Le "tir en rafale" et le "barrage roulant" ne sont devenus des concepts clairs que pour les techniciens, bien qu'ils aient ramené l'artillerie à ses fins primitives : la percée. Le "barrage roulant'' est un feu lent qui avance et derrière lequel l'infanterie suit de près pour attaquer l'adversaire obligé de se mettre à l'abri des explosions. Le "tir en rafale" est le début de toute bataille de percée moderne. Il se déclenche brusquement et n'a toute son efficacité que si l'adversaire est surpris comme par une attaque brusquée, s'il n'est prévenu par aucun indice, ni par un tir préparatoire, ni par des déplacements d'artillerie faciles à reconnaître. Dans ces deux sortes d'activité de l'artillerie, le tir est indirect et les pièces ne sont mises en position qu'au dernier moment, avec toutes les précautions possibles pour ne pas être vues ni entendues de l'ennemi. Les positions en question ont été repérées auparavant et préparées de toutes les manières. Les ordres de tirs sont calculés d'avance pour chaque minute, pour chaque pièce et fixés par écrit. Ces deux formes modernes du tir ont été mises à l'épreuve, pour la première fois, pendant la Grande Guerre sous l'entière responsabilité personnelle du colonel Bruchmüller qui avait réuni les travaux de jeunes officiers d'artillerie très doués et qui les a utilisés après les avoir mis au point. Quatre fois, durant la Grande Guerre, il a réussi, à l'est et à l'ouest, à réaliser une percée avec ces nouvelles formes de tir. Le soldat allemand l'a baptisé "Durchbruchmüller" (le Bruchmüller de la percée) et ses mérites ont été hautement reconnus, par Ludendorff et son chef d'état-major, le général Hoffmann. Ce que Bruchmüller et ses officiers avaient réalisé est encore valable aujourd'hui. L'artillerie est faite pour la percée. Elle ouvre la voie à l'infanterie. Mais en autre, elle tire aujourd'hui, comme elle le faisait au temps de l'empereur Maximilien, dans les lignes de l'infanterie et souvent devant elle. L'artilleur est, de nouveau, un soldat de choc. Mais comme cette artillerie moderne s'est transformée ! Elle est maintenant blindée et motorisée.

Ces monstres roulants, dans lesquels sont condensés l'expérience de 700 années et l'esprit d'une époque techninue, s'appellent : canons d'assaut et chars. Les chars roulent et tirent. Les pièces d'attaque roulent, s'arrêtent, tirent, roulent s'arrêtent, tirent, et leur grondement, c'est la volonté de percée. L'artillerie lourde, la D.C.A., les pièces et ceux qui les servent, plus mobiles, d'un tir plus précis et d'une portée plus grande que ne l'ont jamais rêvé Gustave-Adolphe, Frédéric le Grand ou Napoléon, sont guidés par une seule volonté, celle de l'artilleur de tous les temps : venir en aide au camarade de l'infanterie dans sa lutte dure et pénible. Dans ses souvenirs, le célèbre "Durchbruchmüller" dit : "la gratitude de l'infanterie doit être pour l'artilleur d'une plus haute valeur que tous les ordres et toutes les décorations que peuvent recevoir seuls quelques individus au nom de la communauté".


Date de mise à jour : Jeudi 29 Octobre 2015