Tome II - Fascicule 9 - janvier-mars 1985

L'entrée du 6e bataillon de fusiliers à Nordhausen

Hubert DEMOULIN


Le 6e bataillon de fusiliers  fut le premier bataillon belge à pénétrer en territoire allemand. Il a participé à la bataille des Ardennes, au franchissement du Rhin, a libéré le camp de la mort de Dora et a pénétré en Allemagne jusqu'au contact avec les Russes.

Hubert Demoulin était chef infirmier au 6e bataillon de fusiliers.

Le 6e bataillon de fusiliers a été formé le 12 octobre 1944 à la caserne Marie-Henriette à Namur. Encadrés par d'anciens militaires de carrière, les volontaires proviennent des provinces de Liège, Namur et Luxembourg et sont, pour la plupart, issus de différents mouvements de résistance.

Vêtus de vieux uniformes anglais et armés de fusils Lee Enfield, de fusils-mitrailleurs Bren et de mitraillettes Sten, les volontaires sont instruits intensivement et, le 3 décembre 1944, le bataillon défile à Bruxelles devant le Prince Régent et les Autorités, en même temps que les 1er, 2e et 3e bataillons, d'expression néerlandaise, et les 4e et 5e bataillons, d'expression française, et que des unités de la 1ère brigade, ramenés à Bruxelles à cette occasion.

Le 13 décembre, au matin, les 4e et 5e compagnies du 6e bataillon sont transportées par camions dans la région d'Ovifat et de Sourbrodt où de multiples missions les attendent.

Les 1ère, 2e, 3e cie et la cie État-Major partent l'après-midi vers Aix-la-Chapelle. Le 6e bataillon de fusiliers est la première unité belge à pénétrer sur le territoire allemand. Il est rattaché au 7e corps de la 1ère armée américaine. Il est affecté à la sécurité. L'État-Major est cantonné à Walheim, les 1ère et 2e cies à Oberforsbach et la 3e cie à Moresnet.

Les hommes sont dispersés dans des petits postes, souvent loin de lieux habités, et doivent se débrouiller. Leur mission est d'assurer des gardes, d'effectuer des contrôles et de prévenir les infiltrations ennemies, cela sur un front assez large.

Le 16 décembre, les volontaires du 6e bataillon sont en première ligne pour assister à l'offensive de la Wehrmacht, mieux connue comme "bataille des Ardennes".

Les 4e et 5e cies, qui se trouvaient près d'Ovifat, reçoivent la mission de prendre position face au sud dans la brèche créée par l'offensive allemande. Les 1ère, 2e et 3e cies, très dispersées, subissent l'attaque de façons diverses suivant l'endroit où elles se trouvent.

Le 6e bataillon a son premier tué, le soldat Roiseux, mort à Gemmenich le 25 décembre 1944, jour de Noël. D'autre part, l'aumônier Scheyven reçut la Croix de Guerre avec palme et la "Bronze Star Medal" américaine pour sa conduite héroïque pendant la bataille des Ardennes et sur le Rhin. En effet, pendant la bataille, l'aumônier n'a cessé de se rendre en jeep dans chaque poste isolé pour distribuer la communion et apporter le réconfort spirituel.

Après la bataille des Ardennes, commence la bataille du Rhin. La Belgique est entièrement libérée et le 6e bataillon peut s'enorgueillir d'y avoir contribué à la mesure de ses moyens.

Le 10 février 1945, commencent des mouvements successifs. La cie État-Major et la 1ère cie sont à Eschweiler, la 2e cie est à Brand, la 3e à Steinbrück, les 4e et 5e à Eupen. Patrouilles et gardes se succèdent, dans la boue du dégel. Toujours les Belges se débrouillent pour trouver les équipements nécessaires, au grand étonnement des alliés américains.

Les mouvements se multiplient : Gürzenich, Langewehe, Echtz, Buir, Manheim, Eisdorf, Morzenich, Lechenich, Kerpen, Weilerswitz, passage difficile de la Roer, Düren et Cologne, atteint le 7 mars.

Le commandemant U.S. du VII corps accorde toute sa confiance aux Belges puisqu'il les charge de la garde de son Quartier Général et cela, jusqu'à la capitulation allemande.

Le 6e bataillon occupe la rive du Rhin entre Cologne, Bonn et Bad Godesberg. Les 3e et 5e cies franchissent le Rhin sur un pont de bateaux à Königswinter, le 2 mars, et prennent position sur l'autre rive, la 1ère cie, appuyée par les bren-carriers de la cie État-Major, étant dans Bonn.

De nombreux officiers et sous-officiers sont envoyés en Belgique pour encadrer les nouvelles unités et ne sont pas remplacés, de même que les nombreux blessés et malades.

Le 4 avril 1945, le P.C., la cie État-Major, les 3e, 4e et 5e cies sont à Marburg, puis de nouveau dispersés. Des camps de prisonniers sont improvisés pour recueillir les vaincus, tout surpris de voir des troupes belges combattantes. Par ailleurs, les hommes croisent de nombreux prisonniers alliés libérés, et, parmi ceux-ci, des Belges dont on ne doit pas décrire la joie.

Le 14 avril, les volontaires atteignent Nordhausen et voient, horrifiés, leur premier camp de concentration. Le lendemain, ils arrivent au camp de la mort de Dora où, dans des usines souterraines, les Allemands fabriquaient les V1 et les V2.

Pendant leur séjour là-bas, les hommes du 6e bataillon s'activèrent à aider les rescapés et, à l'initiative du colonel Rustin, leur chef de corps, des mesures furent prises pour les cent trente survivants belges, qui furent ensuite rapatriés par une mission française. Quatorze moururent encore à Dora, après leur libération, malgré tous les soins donnés.

Les Belges pénètrent ensuite en Saxe. Les Allemands se rendent de plus en plus nombreux. Installé à Eisleben, le 6e bataillon participe à la garde d'un immense camp de prisonniers à Hefta.

Puis, le 30 avril, le 6e bataillon rejoint Leipzig où il occupe, entre autres, l'hôtel de ville, la centrale électrique et la station radio. C'est là que les hommes apprendront la capitulation de l'Allemagne et qu'ils seront officiellement autorisés à porter le badge du VII corps U.S. : étoile rouge à 7 pointes, avec chiffre romain VII en bleu et blanc. Le 1er juillet, la Saxe est occupée par les troupes russes et le 6e bataillon se retire à Weilburg, puis à Winkel, le 5 juillet.

Le 1er août, le bataillon cesse sa mission auprès de l'armée américaine. Le bataillon rentre en Belgique, à Aerschot où il reçoit un accueil chaleureux de la population. C'est la ville d'Aerschot, ville flamande, qui offrit à ce bataillon wallon, son étendard régimentaire.

Le 31 mars 1946, le 6e bataillon de fusiliers est officiellement dissous.


Récit de l'arrivée du 6ème Bataillon de Fusiliers à Nordhausen-Dora

Venant de Mühlhausen, via Ebeleben, Sonderhausen, Hain, le bataillon nettoyait en première et deuxième ligne, les espaces laissés libres par les éclaireurs du VII Corps de la 1ère armée américaine. L'aviation américaine bombardant toujours la ville de Nordhausen, nous avons dû demander par radio, le déplacement du bombardement sur le bois où les S.S. s'étaient réfugiés.

Après le pilonnage du bois, nous sommes entrés dans Nordhausen, une partie vers la gauche, une partie vers la droite. Moi-même, en qualité de chef-infirmier, j'accompagnais par la gauche, des éléments belges et américains. Nous devions encercler la ville afin de réduire la résistance des unités ennemies.

En poussant une pointe vers l'avant, je me suis trouvé devant une barrière surmontée de barbelés, avec, à ma gauche, des parties de machines V2 et, à ma droite, un tunnel partant sous les rochers. Brusquement des êtres hagards, vêtus de costumes rayés, se sont amenés vers la barrière. Quel ne fut pas notre émoi de constater que ces personnes, parlant toutes les langues, étaient des prisonniers politiques, travaillant dans le souterrain, au montage des machines infernales.

Après avoir essayé vainement d'ouvrir la porte du camp, je fus obligé de foncer dedans avec mon ambulance afin d'y faire une brèche et de pouvoir entrer dans l'enfer.

J'ai alors appris, par des personnes parlant le français, les horreurs qui s'y passaient et, ne pouvant agir de ma propre initiative, je leur ai demandé de ne pas sortir du camp. Je devais d'abord prévenir mes chefs, qui prirent l'avis des autorités américaines, et des renforts furent envoyés dans ce camp, qui, nous l'apprîmes plus tard, s'appelait "Dora".

Les renforts protégeaient et réconfortaient tous ces malheureux. Par un genre de comité qui existait dans le camp, j'appris que ceux qui ne pouvaient plus travailler, les trop faibles, les malades, les moribonds, étaient "parqués" dans des habitations en dehors du camp. Je m'y rendis tout de suite avec un membre de ce comité qui me désigna les maisons sur la route.

Lorsque je poussai la porte d'une de ces habitations, le spectacle était tellement épouvantable que, bien que dur comme du roc, je me mis à trembler comme une feuille.

Après avoir pris l'avis des médecins belges et américains, pendant trois jours et trois nuits, sans dormir, nous avons transporté ces moribonds dans les baraques du camp, aidés par des prisonniers et des civils allemands, afin de les laver et les soigner, sous la surveillance de sentinelles.

Je fus très ému de reconnaître, parmi ces malheureux, un de mes anciens camarades des cyclistes frontières, Joseph Wayaffe. Lui, je ne l'ai pas conduit au camp : je l'ai mis dans mon infirmerie où il a été cajolé et nourri comme un petit oiseau, pour éviter que cet homme sous-alimenté ne s'étouffe en s'alimentant trop rapidement. Une de mes plus grande joie est que, quarante ans après, Joseph Wayaffe est toujours avec nous.

Une chose que je voudrais que l'on sache : en 1945, les habitants de Nordhausen, hommes, femmes, vieillards, garçons et filles nous détestaient, nous tiraient dessus, nous lançaient des grenades. Étaient-ils donc tous des nazis enracinés pour qu'une pareille chose puisse arriver ?

Après avoir soigné et soulagé ces malheureux pendant plusieurs jours, nous continuâmes notre route vers Sangerhausen, Eisleben, Halle, Leipzig et Dresden où nous fîmes la jonction avec les troupes russes le 25 avril 1945 à 13 heures 45.


Date de mise à jour : Mercredi 28 Octobre 2015