Tome II - Fascicule 9 - janvier-mars 1985


Bientôt 45 ans : le fort d'Eben-Emael

Jean BROCK


Avant-propos

Certains diront : "encore le fort d'Eben-Emael" !

En effet, il en a déjà été question à différentes reprises dans notre bulletin, particulièrement dans le Bulletin, tome II, fascicule 3, où Gunther SCHALICH nous a communiqué le "Mémoire Liège" et dans le Bulletin, tome II, fascicule 6, où la chute des forts d'Eben-Emael et de Boncelles étaient vues par la propagande nazie.

Jean HARLEPIN y a fait allusion également dans le Bulletin, tome II, fascicule 4, dans l'article "Comment sont tombés les forts belges en 1914 et en 1940 ?".

Cependant, voici que, quarante-cinq ans après sa chute, Jean BROCK nous communique une excellente synthèse des événements de 1940 et que Francis TIRTIAT l'appuie d'une collection exceptionnelle de photos et de reproductions.

Nous avons décidé d'y consacrer un nombre important de pages de notre bulletin car il nous a semblé que ce travail documentaire arrivait à un moment opportun.

L'article de Pierre TOUSSAINT, inséré dans Liège, mille ans de fortifications militaires, Liège 1980, pp. 107-126, donne un aperçu de la situation du fort d'Eben-Emael vue sous l'angle technique. Il serait fort intéressant de le relire avant d'aborder le chapitre suivant, consacré surtout à l'événement.


Description du fort

Le fort fut construit de 1932 à 1935 le long de la célèbre tranchée de Caster au Canal Albert à hauteur de l'écluse de Lanaye.

La tranchée de Caster constitue en effet un barrage exceptionnel par son envergure ; elle traverse la colline de Loen sur une distance de plus de 1.500 mètres et atteint une profondeur de 65 mètres.

Le Canal Albert y repose sur une largeur de 54 mètres entre deux berges de halage de 10 mètres de large chacune. À cet obstacle impressionnant que constitue le Canal Albert on y ajoute un ouvrage complet de grande étendue pouvant exercer son action éloignée dans toutes les directions. La superficie du fort est immense par rapport aux autres ouvrages belges : 60 hectares dont 40 pour le massif central est une flèche de plus de 900 mètres de long, large de 700 mètres.

Le fort a été construit sur 3 niveaux, celui des ouvrages affleure la surface. Ensuite le niveau des galeries conduisant aux pieds des puits (liaisons avec les chambres de tir), aux postes et dépôts de munitions, est à la côte -20 mètres. Enfin il y a le niveau de la caserne souterraine qui est relié au niveau intermédiaire par ascenseur et escalier central ; côte -40 à -60 mètres. Sur la superstructure, il y a 3 fausses coupoles de 6 m de diamètre, 4 Mi C.A., 1 coupole mobile avec 2 canons de 120 mm (portée 17 km), 2 coupoles mobiles éclipsables avec chacune 2 canons de 75 mm court (portée 11 km), 4 casemates d'une force totale de 12 canons de 75 mm long (portée 11 km) et 6 mitrailleuses jumelées.

Parmi les petites armes qui dotaient les ouvrages des fossés on dénombrait 12 canons de 60 mm anti-chars à tir rapide (portée 3 km) et 15 mitrailleuses jumelées. De la poterne d'entrée au P.C. il faut marcher 6 minutes,  jusque Mi sud, 7 minutes, Mi nord, 14 minutes, coupole nord, 15 minutes, Eb 1-01, 19 minutes (Eb 1-01 = observatoire sur fortin 01).

Pour accéder aux anciens emplacements de Mi C.A., il faut marcher 9 minutes sur le fort. À l'étage intermédiaire, il y a ainsi 3,5 km de galeries bétonnées.

Pour accomplir un circuit complet il faut parcourir ± 13 km.

À l'étage souterrain sont prévus les logements officiers et troupe, les lavoirs, cuisines et magasins, une infirmerie avec salle d'opération, bureau d'administration, armurerie, une salle de machines avec 6 moteurs Diesel de 175 HP, la centrale électrique ainsi qu'une importante cheminée d'évacuation avec 2 ventilateurs et un filtre à air.

Il existait une prise d'air principale dotée de 2 moteurs de 115 HP chacune, ainsi que 3 autres prises d'air de secours cachées par une légère couverture de maçonnerie. Trois débouchés d'infanterie respectivement Bloc II, coupole nord et Mi nord ainsi que 4 sorties de secours Bloc IV, VI, canal sud et Mi sud.

Voilà le monstre qui fut construit à Eben-Emael pour une garnison théorique de 1200 hommes.


Mai 1940 : état du fort et moral de la garnison

Pour beaucoup, le fort était le pénitencier du régiment.

On désignait généralement pour le fort les officiers derniers de promotion, par mesure disciplinaire. La majorité était des réservistes ! Du côté sous-officiers, il suffisait d'être mal coté au R.F.L. ou de mal se comporter pour y être muté. Le Major Jottrand, qui commandait le fort, estimait lui-même que le fort assumait un rôle de pénitencier, que les soldats étaient médiocres et manquaient de conscience professionnelle. Toutes les fortes têtes des autres forts s'y retrouvaient. Mélange de classes. Instruction insuffisante.

La garnison n'avait jamais tiré d'obus réels ni lancé d'authentiques grenades !

L'armement personnel comprenait carabines, grenades et 4 GP.

Le matériel lui-même n'était pas mis au point, la lunette de visée de la coupole 120 manquait, il y avait des déficiences graves aux canons de 75, etc.

En résumé, militairement et techniquement, le fort souffrait de déficiences graves et était fondamentalement conçu pour une attaque classique. Côté garnison, le personnel n'était pas à la hauteur de la tâche : mal instruit, incomplet, moral inexistant, il deviendra une proie facile dans un ouvrage-piège. Entre-temps dans les salles de spectacle, on joue : "Ceux qui veillent", "À l'est, rien de nouveau".


Préparatifs et attaque du fort

Le commandement allemand connaissait la nécessité absolue de s'emparer rapidement du fort d'Eben-Emael et d'occuper intacts les ponts de Veldwezelt, Vroenhoven et Canne. C'est pourquoi fut conçu ce coup de main audacieux, le premier de l'histoire de la guerre.

Dans le plus grand secret, au sein de la 7e Division commandée par le Général Student, on constitua le "Détachement de combat Koch" total 341 hommes, fort d'une compagnie de chasseurs parachutistes, avec mission de s'emparer des ponts intacts, d'une section de sapeurs parachutistes, sous les ordres du Lieutenant Witzig chargée d'occuper le fort avec ses 85 hommes, d'un commando de planeurs (DFS 230) de transport sous la conduite du Lieutenant Kiess, celui-ci étant responsable du décollage nocturne du groupe des planeurs. Le tout sous le commandement du Major Koch.

Dès le 05 novembre 39, on commença à la base de Hildesheim un entraînement tout à fait spécial. Les groupes de combat y furent formés et hermétiquement isolés du monde extérieur. Sans congés ni sorties, cela dura six mois. Le secret le plus absolu entoura ces hommes.

On les mit au courant de leur mission et on les forma sans préciser la date ni le lieu d'action.

Les planeurs remorqués par les JU 52 s'entraînèrent d'abord seuls puis en groupe, de jour et de nuit, sans et avec charge maximale.

Les sapeurs apprennent à connaître et à utiliser une nouvelle arme, les charges creuses de 50 kg, capables de faire sauter du blindage de 25 cm d'épaisseur. Toutes les explications et opérations furent répétées jusqu'à ce que chaque mouvement soit devenu un réflexe naturel. À une date déterminée, les planeurs furent démontés à Hildesheim, chargés dans des tapissières et expédiés à Cologne dans le plus grand secret, à tel point que les commandants des terrains d'aviation de Cologne-Ostheim et Butzwerlerhof ignoraient tout ce qui se passait sur leur terrain. Les groupes reçurent leur nom code "ACIER - BETON - FER - GRANIT". En attendant le grand moment, ils continuent de revoir leurs instructions : cartes, photos et documents.

Ils avaient d'ailleurs tous signé la déclaration suivante : "Je sais que je subirai la peine de mort si intentionnellement ou par inadvertance, j'informe quiconque oralement, par écrit ou à l'aide de photos, plans, dessins... etc. de mon emploi et des fonctions y afférentes" (deux parachutistes furent condamnés par un tribunal secret).

L'alerte fut donnée le 9 mai 1940 à 12.00 h ; le rassemblement a lieu avec tout le matériel et tout le monde rejoint Cologne.

L'alerte fut précisée à 19.30 h et, à 20.30 h, les JU 52 atterrirent.

À 21.05 h, derrière chaque avion, on déroula le filin et accrocha un DFS 230 chargé en remorque. À 21.30 h, rassemblement de la troupe ; chaque section du groupe rejoignit son planeur, chacun devait savoir où trouver son appareil et sa place puis, dernier et ultime contrôle du chargement.

À 23.10 h dernier rassemblement et appel dans le hangar où la mission fut communiquée, chacun fit son testament en ajoutant sur l'enveloppe fermée et scellée "Ceci n'est à ouvrir qu'en cas de mort certaine".

Après, suivit la distribution de thermos de café noir et de pilules blanches dans de petits flacons portant la mention "PERVITAN" puis l'attente.

L'heure "H" est à 03.25 h. Nous ne suivrons que le groupe GRANIT. Les hélices des JU 52 se mirent à tourner et le décollage eut lieu exactement à l'heure "H" 03.25 h ; 15 minutes plus tard, toute la flottille était en l'air soit 40 JU 52 remorquant 40 DFS 230 bien chargés. Pendant ce vol nocturne, on laissa les feux de position allumés. Entre Cologne et le lieu de largage près de Aix, on avait placé des projecteurs de 60 cm de diamètre et des fanaux clignotants traçant la route à suivre. Du point de largage altitude 2500 m, il reste 24,5 km pour atteindre le but. Tandis que les planeurs foncent silencieusement, que se passe-t-il dans le fort ?

À 00.10 h, l'alerte est décrétée.

À 00.30 h, le fort réceptionne le message d'alerte.

À 00.32 h, l'ordre de réaliser les dispositifs d'alerte et de supprimer les congés est transmis.

À 00.35 h, les observatoires sont alertés et les ouvrages occupés.

À 00.35 h, la coupole sud est prête pour le tir.

À 01.30 h, les destructions sont amorcées.

À 02.30 h, le Major Jottrand se souvient subitement qu'il fallait donner le signal d'alerte, et tirer les 20 coups de 75 mm aux quatre points cardinaux, pour avertir et faire évacuer la population civile des villages proches.

La coupole nord fut chargée d'exécuter l'ordre, mais comme elle était inoccupée, l'ordre est transmis à la coupolesud. La coupole sud annonce des ennuis de percussion ; il faut patienter. Les postes avaient été occupés pour être aussitôt évacués sur l'ordre du commandement. Motif : il fallait comme à chaque alerte déménager les bâtiments extérieurs du fort (bureaux, mess, etc.), Mi nord et sud, Ma 1 et 2, coupole nord et Vi 1 étaient ainsi abandonnés au bénéfice des friteuses et autres (Mieux : le personnel Mi nord et sud était exempt d'alerte, en repos à Eben ; ils envoient un des leurs pour demander s'il était nécessaire de venir au fort !).

À 03.25 h, la coupole sud tire les 20 coups mais irrégulièrement.

Vers 04.15 h, à la poterne, le Major Jottrand, voyant tourner les planeurs, ordonne aux hommes de rejoindre leurs postes et demande pourquoi les Mi C.A. ne tiraient pas. Un Officier téléphone et demande d'identifier les avions ; on lui répond : "en tous cas, ce ne sont pas des Belges". "Alors, tirez !". Aussitôt, on entend le bruit des Mi C.A. Controverse du chef des Mi C.A. qui a tiré de sa propre initiative, n'ayant jamais reçu, malgré sa demande, l'ordre de tir.


L'action allemande était bien précise

Atterrissage sur le fort à 04.25 h et détruire :

1. Les Mi C.A.

2. Mi nord et sud, coupole MA 1 et 2, coupole 120, coupole sud et la pointe nord (bluff).

Le planeur n° 5 se pose en premier, en renversant les Mi C.A.

Les survivants sont immédiatement faits prisonniers par les occupants de ce planeur. Ils placent une charge creuse sur la coupole sud, se retirent et prennent contact avec la troupe n° 1 pour la suite des ordres.

Le planeur n° 1 ayant atterri à proximité de Ma 2 fait sauter la cloche d'observation Eben n° 3 ainsi qu'une embrasure ; il faut établir la résistance dans l'ouvrage, prendre contact avec le chef de la colonne près de Mi nord.

Le planeur n° 2 n'ayant pas atterri, la coupole 120 n'est pas attaquée immédiatement.

Les occupants du planeur n° 3 se chargent de Ma 1 pour le mettre hors de combat, y pénétrer et y résister, et attaquer la tour d'aération de la salle des machines et éventuellement le bloc II. En cas de succès : 2 fanions sur Ma 1.

Les occupants du planeur n° 4 doivent prendre Mi nord, faire sauter la cloche d'observation Eben 2 ainsi que l'embrasure de la mitrailleuse de gauche et occuper Mi nord jusqu'à la fin et installer leur P.C.

Planeur N° 6, destruction des coupoles pointe nord.

Planeur n° 7, idem que le n° 6 et prendre contact avec le chef de colonne à Mi nord.

Planeur n° 8, prise de la coupole nord et destruction du débouché d'infanterie, Baraque Graindorge et attaquer Vi 1.

Planeur n° 9, neutraliser Mi sud, ensuite se regrouper au P.C. à Mi nord.

Planeur n° 10 en réserve au P.C. à Mi nord, mettre la radio en service et déployer le pavillon à croix gammée. Puis voir le n° 2 (celui-ci étant absent, c'est le n° 10 qui attaque la coupole 120).

Planeur n° 11 en réserve à la pointe nord, à l'abri avec le chef de colonne, en attendant la prise de Mi nord, reprendre la mission du n° 4 au n° 9 si besoin. En cas d'incident, sauf MA 1 et 2 Mi sud, les autres se replient vers le nord pour se mettre à l'abri.

Les troupes allemandes passent la frontière à 04.30 h, les Stukas attaquent les ouvrages non signalés à 04.35 h.


Comportement de part et d'autre au moment de l'attaque de la superstructure du fort

Coupole nord n° 8 occupée depuis 03.30 h par un brigadier et une dizaine d'hommes qui attendaient au pied du puits, mais la coupole n'était pas équipée et personne ne se trouvait à la chambre des canons. Le chef de pièce, le maréchal des logis Joris arrive au moment où, sur la superstructure atterrit le planeur n° 8.

Avec quelques hommes, ils occupent la chambre des canons.

Le maréchal des logis Joris soulève la coupole et par la lunette de visée voit plusieurs planeurs et des hommes courir.

Sans tirer, il éclipse la coupole et passe les renseignements au P.C.

Il est 04.30 h ; une première explosion à la porte du débouché d'infanterie sans grands dégâts. "Tirez des boîtes à balles" commande le P.C. Mais il n'y a pas de boîte à balles à l'étage, il faut forcer les portes du magasin, ouvrir les caisses et charger le monte-charge ; bien entendu, il cale ; on les monte à bras d'hommes et on arrive à charger la pièce de droite, la gauche étant défectueuse ; nouvelle explosion au débouché d'infanterie, tuant et blessant des hommes tandis que l'étage intermédiaire est évacué.

Nouvelle explosion plus forte, destruction des portes de guidage des canons, suivie d'une autre. Les tubes des canons paraissent intacts mais la calotte de la chambre est perforée. Une dernière explosion à 04.45 h : la coupole nord est définitivement mise hors de combat.

Coupole sud + Mi C.A. n° 5. Attaquée assez rapidement.

Campée sur le Bloc V, elle était d'accès très difficile.

Les Allemands firent sauter une charge creuse de 50 kg sur la masse d'acier mais sans résultat. L'un des 2 canons fut mis hors service, affirment les Allemands. Ceux-ci venaient de perdre leur chef.

La coupole était éclipsée au moment de l'explosion. Lorsque les servants voulurent l'utiliser, ils constatèrent la défection d'un des 2 canons. Celui-ci fut remis en état.

Dès 04.30 h, la coupole sud se mit à tirer des boîtes à balles sur le massif envahi. Les Allemands ne purent plus approcher de la coupole. Le groupe s'en prit alors au Bloc IV situé entre la sud et nord ; une charge explose et détruit la coupole d'observation, tuant le personnel. Les Allemands se retirent, les hommes du Bloc IV occupent l'étage inférieur et restent à leurs postes. La coupole sud tirera sans relâche jusqu'à la reddition du fort.

N.B. Coupole sud et nord : poids 120 T tout compris, contrepoids du balancier 30 T de plomb.

VISE 1 : À peine les trois pièces s'étaient-elles mises à tirer sur le massif, à 04.35 h, lors de l'ordre de "tir général" que le tir fut interrompu par des violentes explosions dues selon les uns à la première attaque allemande, selon les autres au bombardement des Stukas. Tout le personnel se précipite à l'étage intermédiaire mais remonte 10 minutes plus tard ; le canon droit est atteint, on se met à tirer avec les deux autres canons. Des tirs pour occuper le personnel sont demandés mais on ne tirera pas sur les paras toujours en activité dans le rayon d'action de la casemate.

Le major annonça prématurément au RFL la perte de Vi 1 à 05.40 h et pourtant Vi 1 était toujours occupé à 08.00 h, aux galeries intermédiaires, par une garnison assez disparate, il faut le dire. On décide de reprendre l'ouvrage malgré que le Soffr chef d'ouvrage prétend qu'il est occupé par les Allemands mais la chambre des canons était vide ; on entendait les paras travailler à l'extérieur. Avec décision, quelques-uns tirèrent une quantité de projectiles avec les 2 canons valides. À 10.30 h, on arrête le tir en vue d'une contre-attaque d'infanterie. Bien entendu, les paras reviennent à Vi 1 et lancent des charges creuses de 1 kg dans les tubes et Vi 1 est définitivement hors de service à 11.00 h.

VISE 2 ne fut pas inquiété un seul instant.

MA 1 N° 3 : Était occupé par un MDL et 6 hommes seulement. Une première charge creuse de 12,5 kg explose et détruit l'embrasure, refoulant la pièce de 75 dans le fond de la chambre à canons, écrasant un homme et en blessant plusieurs. Ils évacuent le bloc. Une large brèche est ouverte dans le béton, puis deux autres explosions ; les deux autres canons venaient de sauter à 04.30 h.

MA 1 est mort.

MA 2 N° 1 : Possède une coupole d'observation.

Le groupe n° 1 ayant atterri à proximité, place une charge de 12,5 kg pour détruire l'embrasure destinée à être élargie pour le passage, tandis que la coupole sautait probablement sous l'effet d'une charge de 50 kg.

Dans le local T.S., deux hommes sont bloqués par la porte métallique bloquée elle-même par le canon qui a reculé (ils devaient rester ainsi plus de 24 heures jusqu'au moment où les Allemands les ont découverts). Les grenades descendant par les tuyaux d'évacuation d'air, semant la panique parmi les hommes.

Sur 24 à l'effectif, 4 étaient tués, 7 blessés, 2 gazés, 8 brûlés et 3 seulement indemnes. À peine descendus à l'étage, ils entendent une 3e et 4e explosions détruisant l'ouvrage. Les paras abandonnent MA 2, à 04.40 h, les Belges font une reconnaissance. À 04.45 h, ils établissent un solide barrage.

Le Drame de la Coupole 120 : Vers 04.45 h, le P.C. du fort est avisé que deux bombes d'avion avaient atteint la cheminée d'aération, celle-ci avait déjà reçu une charge de 5 kg du groupe n° 3 qui passait par là.

Le plus grave est ce qui se passa à la coupole 120, l'arme la plus puissante du fort avec ses 2 canons de 6 mètres de long.

Les hommes virent les planeurs et le signalèrent au P.C. Réponse : "Êtes-vous sûrs qu'il ne s'agit pas de corbeaux ?". Les corbeaux obsédaient le commandement.

Le groupe n° 2 n'ayant pas atterri, elle fut épargnée quelques minutes, les servants pouvaient suivre les événements à travers le trou de la lunette et communiquer au P.C. À 04.30 h, ils reçurent l'ordre de "tirer au fusant sur le massif".

C'est alors que l'on constate que :

1. Le monte-charge est bloqué.

2. La lame du débouchoir et celles de rechange ont disparu.

3. Le poids de lancement du refouloir des pièces ne descend plus.

Conclusion : Tir impossible.

Réduite à l'impuissance avant même que les Allemands n'y aient touché, la défense se fit à la carabine.

Les paras se servent des prisonniers belges de Mi C.A. pour approcher.

À 04.35 h, une violente explosion suivie immédiatement de longues flammes sorties des culasses ouvertes. Des charges creuses avaient été lancées dans les tubes, causant des pertes. Les hommes se replient au pied du puits, à l'abri d'un barrage de poutrelles. Vers 07.00 h, des flammes sortent du barrage, les Allemands viennent d'essayer une charge de 50 kg sans insister car cette puissante position était neutralisée.

Et pourtant, vers 08.00 h, un armurier parvint à remettre la pièce de droite en ordre de tir. Dans la chambre des canons, le MDL Cremers fait charger la pièce et demande un ordre de tir. Il hésite à tirer sur l'objectif d'alerte, ne connaissant pas la position des Belges ; l'ordre de tir ne vient pas.

À 09.30 h, Cremers fait décharger la pièce, une nouvelle explosion dans le tube droit fait fuir le personnel. C'est fini : pas un seul coup n'a été tiré.

La coupole recevra plus de 70 bombes au total et cependant la coupole et l'anneau sont intacts.

Ml nord : Le planeur n° 4 de Wenzel atterrit environ à 80 m de MI nord dont les embrasures étaient encore fermées !

La raison : quelques hommes seulement étaient présents de leur propre initiative, puisque l'ordre de déménagement à la poterne avait été donné. De la coupole d'observation Eben 2, ils virent un soldat allemand s'approcher du fortin. Le sous-officier de guet donna l'ordre à un soldat de se rendre à l'étage des Mi et d'ouvrir le feu.

Mais trop tard : une charge creuse d'1 kg explose dans l'ouverture où se place normalement le périscope d'observation : la Mi côté sud tire quelques coups. Le P.C. est averti que l'on tire à la mitraillette par la lunette de visée de leurs armes. À ce moment, la coupole de Eben 2 saute sous une charge creuse de 50 kg, tandis que l'embrasure de la Mi gauche de la face sud saute sous une charge de 12,5 kg. L'ouverture sera élargie plus tard par une charge de 50 kg pour faciliter la pénétration dans l'ouvrage. Par le souffle de l'explosion, les armes sont projetées à l'intérieur. Le phare est détruit et l'atmosphère chargée de gaz. L'ouvrage est évacué. Le chef de bloc et le personnel rentrant de l'extérieur arrivent juste pour évacuer les blessés. En réalité, aucune arme n'a tiré par manque de personnel qui n'a pas eu le temps d'ouvrir les caisses à munitions. Le bloc abandonné devint le P.C. des aéroportés, le lieu de parachutage et des prisonniers (30) jusqu'à la reddition.

Ml sud : Si, selon les assaillants, à Mi nord on a tiré quelques coups de feu, à Mi sud ce fut le silence. Les occupants qui avaient pris possession de leur ouvrage à 03.12 h, tout comme Mi nord d'ailleurs, avaient été mobilisés à la poterne pour déménager les locaux de temps de paix.

À 04.25 h, le planeur du groupe Neuhaus atterrit dans les barbelés de Mi sud qui est pris de panique. Ils attaquent le fortin au lance-flammes pendant que l'on découpe les barbelés à la cisaille. L'embrasure et la coupole d'observation sont détruites par des charges creuses de 12,5 kg et l'embrasure minée par une charge de 50 kg afin de permettre l'entrée et l'occupation de Mi sud jusqu'à la fin. Au moment des explosions, les Belges arrivaient pour occuper l'ouvrage ; la troupe reflua aussitôt dans la galerie vers la caserne.

À 04.35 h, le fort est pratiquement aveuglé ; reste en service sur la superstructure, la coupole sud tout azimut et Vi 2 pour des points fixés d'avance. Les Allemands qui n'occupent pas le fortin se replient à Mi nord, à l'écart des bombes des Stukas qui harcèlent surtout la poterne. Le MDL Lecron plus un soldat sortent vers 05.00 h pour incendier les baraquements et brûler son bungalow à 50 m de là. Le moulin de Loverix doit être détruit par le génie.

MAIS !

Sur le glacis, les Allemands ne restent pas inactifs : ils continuent leurs destructions et vers 06.00 h font sauter la cloche d'observation du Bloc II car c'est par ce côté corne nord, que les pionniers doivent rejoindre et relever les paras, mais il faut franchir le canal.

Vers 06.50 h, un planeur isolé se présente au-dessus du fort ; c'est le lieutenant Witzig qui rejoint son groupe avec deux heures de retard.

Les Belges font plusieurs sorties pour essayer de reprendre le massif, mais chaque fois le groupe est si peu important qu'il est voué à l'échec.

Vers 08.00 h, l'équipe de destruction de Lanaye rentre au fort à la grande surprise de beaucoup car ils étaient considérés comme des hommes condamnés. À ce moment, le lieutenant Wageman avec son peloton de grenadiers arrive à la poterne du fort et annonce qu'il va tenter une action contre les Allemands.

Mais sans coordination avec les patrouilles du fort.

Le lieutenant Wageman prend la direction du Bloc I vers le Bloc II et, à mi-chemin, s'arrête à l'abri du talus, attendant que le sous-lieutenant Verstraeten crée une diversion derrière Vi 2 ; lui et ses hommes grimpent le talus vers MA 1 ; il entend tirer du côté de Vi 2 mais rien ne bouge. De petites escarmouches ont lieu avec des petits groupes d'Allemands qui ne s'aventurent pas dans cette partie boisée. Le sous-lieutenant, blessé au poignet, rentre en courant au fort vers 11.30 h. Inquiet, le lieutenant Wageman essaie de rejoindre le reste de son peloton parti avec Verstraeten. En chemin, il rencontre le lieutenant Dense qui s'occupait d'un grenadier grièvement blessé. Rentré au fort, il revient avec deux infirmiers par la sortie d'infanterie du Bloc II pour emporter le blessé. Peu après 14.30 h, Dense rencontre le commandant Van Den Auwera qui arrivait avec une patrouille, lui indique la position des grenadiers et rentre au fort. Le lieutenant Wageman restait sans aide, essayant de ramper avec ses hommes en vue d'une progression vers le haut, mais il doit essuyer de violents tirs d'armes automatiques et lancers de grenades.

Witzig avait pressenti le danger et avait donné l'ordre d'inspecter le bois et avait remis une mitrailleuse de Mi sud en batterie contre les Belges et demandé l'appui des Stukas.

Les grenadiers sont cloués au sol. Entre-temps, les quelque 230 hommes de repos à Wonck sont arrivés au fort, épuisés, mitraillés et bombardés sans arrêt tout le long des 5 km qui les séparaient du fort. Après avoir mangé et s'être reposé, le capitaine Hoterman, les sous-lieutenants Levaque et Quintin  rassemblent les hommes avec grandes difficultés et, à 17.45 h, le détachement quitte la poterne. Le sous-lieutenant Levaque estime sa force à 100 à 125 hommes (ce qui est manifestement exagéré d'autant plus qu'il n'était pas certain que tout le monde suivrait). Seul officier, ses hommes étaient armés de fusils et de grenades, il suit le même chemin jusqu'à la crête face à MA 1 et voit aussi les grenadiers sur leurs positions, mais il n'entre pas en contact avec eux. Quand il faut se diriger sur MA 1, sept à huit hommes seulement acceptent de le suivre, mais la petite patrouille est accueillie par un feu nourri. Elle riposte puis se retire sur le versant de la crête, où elle se terre sous le bombardement aérien. À 18.30 h, elle regagne le fort. Levaque fait son rapport au capitaine Hotterman. Inlassablement, le P.C. commande une nouvelle patrouille pour reprendre MA 1. Mais les Stukas montent de garde, bombardent et mitraillent la poterne en empêchant toute sortie.

Le soir, vers 20.00 h, presque sans munitions, le lieutenant Wageman et son peloton se présentent à la poterne et demandent l'accès. Le major Jottrand refuse et n'accepte que les blessés.

Les grenadiers se replient vers leur bataillon où ils arrivent vers 21.00 h, affamés et épuisés. À 19.50 h, le Bloc II est complètement détruit.

Les Allemands tiennent sous leurs feux toute la corne nord. Le Lieutenant Witzig pense évacuer le fort, mais son sous-officier Wentzel n'est pas du même avis ; pour lui, quitter le fort serait avouer un échec. De commun accord, ils décident de rester et d'organiser la défense et d'occuper toute la pointe nord ; ils le signalent par radio au pionnier qui aurait dû les relever vers 10.00 h du matin, mais ce message en clair est intercepté par un Belge qui le transmet au P.C. Celui-ci demande le support de Pontisse et Barchon en plus de la coupole sud, par des tirs fusants sur la pointe nord.

Les Allemands, sans eau et sans nourriture, à l'abri dans les fortins, peuvent enfin se reposer, protégés par les tirs d'artillerie.

À 05.00 h du matin, les pionniers font la jonction avec les paras à la pointe nord. Ils ont passé le canal à la faveur de la nuit, ainsi que l'artillerie qui s'installe dans le village proche du fort. Les pionniers terminent les destructions commencées par les paras et la situation évolue très rapidement à leur avantage.

Le danger subsiste toujours à la coupole sud, Bloc I, IV, V, VI, canal nord et sud, ainsi que Vi 2.

L'acharnement et le courage que ces hommes mettent à se défendre est exemplaire et mémorable. Ils abandonneront leurs ouvrages, après avoir saboté leurs armes, au moment de la reddition du fort.

Le conseil de défense réuni, le major Jottrand expose la situation et à sa grande surprise, tous les membres se prononcent pour la reddition. Il demande aux Allemands :

1. L'évacuation des blessés.

2. La vie sauve pour tous.

3. Les honneurs militaires pour la garnison.

Le capitaine Hotterman est chargé de négocier avec les Allemands, accompagné d'un clairon et d'un soldat porteur du drapeau blanc. Arrivé au Bloc I, il annonce la reddition et fait cesser le feu. Le personnel abandonne le Bloc I et rentre dans la galerie de caserne. Au dernier moment, le capitaine Hotterman se désiste et en charge le capitaine Vanecq. Celui-ci demande ce qu'il faut faire, il lui répond :

"Demandez :

1. Les honneurs militaires.

2. L'évacuation des blessés.

3. ?

Il omet de dire que le bloc I est abandonné.

À 11.27 h, tout est consommé. La garnison belge a 59 blessés et 23 tués. Coté allemand 20 blessés et 6 tués.


Commentaires

Pourquoi encore "Eben-Emael" ? Peut-être qu'il fut le plus envié pour son modernisme, le plus critiqué après avoir tellement déçu.

Et pourtant en pouvaient-ils, ces soldats, de n'avoir pas eu la chance de bien d'autres forts où le commandement et la garnison ne faisaient qu'un dans le combat de tous.

Appartenir à la génération dont le Destin a voulu qu'elle participa à la campagne des 18 jours qui se termina par la défaite du pays.

C'est un sort pénible et les soldats ont, plus que d'autres, éprouvé le drame et la déréliction de leur peuple.

La captivité, ou d'autres raisons, ont contraint les anciens combattants à garder le silence durant des années.

Les vainqueurs, naguère nos ennemis, ont publié bien des revues de propagande sur leurs victoires et leurs campagnes "éclair".

II faut dire que la Belgique, fière de son fleuron de défense "Eben-Emael'' décrit comme grandiose et invulnérable, jetait sans le savoir des bases solides pour la propagande allemande. Grandiose, il l'est toujours mais invulnérable, la preuve du contraire a été démontrée ; en plus ou moins 15 minutes de temps, le fort en surface était muselé à 80% quoique les 20% restants firent mal pendant plus de 32 heures.

Il n'est pas question de plaider ou d'accuser mais de faire apparaître la juste part des choses, plutôt que lire chaque fois : la garnison n'était pas valable ; les jeunes officiers étaient les derniers de promotion ; les hommes étaient considérés comme les fortes têtes, les indésirables, les inaptes et écartés comme tels par les autres forts.

Un tel jugement du Commandant du fort sur sa garnison est inacceptable si ce n'est que pour couvrir ses déficiences personnelles au commandement et à l'initiative de créer l'émulation entre les différents organes de défense et la confiance dans leurs moyens.

Créer un terrain de football sur le massif pour distraire les hommes, c'est bien, mais prévoir des obstacles pour empêcher l'atterrissage d'avions ou de planeurs est primordial.

Depuis 1920, l'Allemagne multiplie ses clubs d'aviation civile y compris planeurs, parachutisme et l'accentuera quand l'accord aéronautique de Paris en 1926 supprimera certaines restrictions.

La possibilité d'atterrir sur le fort était connue et révélée par le major Decoux et confirmée par un de ses amis aviateur à l'époque. En 1938, les parachutistes sont employés discrètement lors d'une opération dans les Sudètes, moins discret en avril 1940 en Norvège, et pourtant rien n'est fait pour parer à cette éventualité.

Pourquoi le Commandement ne s'est-il pas soucié de la bonne occupation des différents organes de défense ainsi que leurs moyens plutôt que regarder le déménagement des mess, friteuses, machines à écrire, etc. Alors que les planeurs font leur apparition, aucune instruction ni ordre de tir n'a encore été donné aux mitrailleuses anti-avions se trouvant sur le massif.

Et combien d'autres manquements connus et inconnus ?

Les archives ne sont pas toujours accessibles, parfois détruites ou des fragments détenus à titre personnel par les anciens défenseurs ou même anciens adversaires.

Dans ces conditions, une relation des éléments conforme à l'histoire est difficile à rédiger.

Aussi est-il d'intérêt primordial que les anciens soldats, qui cette nuit étaient dans le fort, au dehors ou au campement, évoquent leurs souvenirs même s'ils ne sont que fragmentaires et si leur présentation demeure purement subjective.

Tous sans exception, quelque soit l'endroit où ils étaient, faisaient partie de la même garnison.


Bibliographie

Ceux d'Eben-Emael, par l'Amicale des Anciens

La prise des forts de Liège, éditions Atlas

Signal, magazine allemand, 1940

LHOEST J.L., Les paras allemands au canal Albert

JOUR J., Liège en images. 85 contre 750

Adler, magazine allemand, 1940

After the battle. Eben-Emael May 10 1940

WITZIG Rudolf, La prise du fort d'Eben-Emael, Belgique, 10 mai 1940.


Date de mise à jour : Mercredi 28 Octobre 2015