Tome II - Fascicule 6 - avril-juin 1984

Souvenirs de guerre - Aventures de jeunesse (6)

Freddy GERSAY



Oran - premier contact avec l'Algérie

Yasreg n'est jamais sorti d'Europe ; les vacances étaient réservées à de mieux nantis que lui. Il en est à son premier contact avec la terre africaine. Le port d'Oran lui apparaît tout proche, dans les lueurs indécises d'une aube tiède. Lentement, dans les odeurs âcres, particulières aux ports méditerranéens, le navire s'amarre. On attend, recroquevillé dans son coin, qu'il fasse plus clair pour prendre pied sur la terre ferme.

En attendant, pour l'équipage, c'est le branle-bas. Les ordres, les cris, les courses précipitées, les imprécations, les jurons, s'ajoutent aux grincements de poulies, aux craquements, aux crissements des appareils qu'on manipule. Personne parmi les recrues ne doit bouger de sa place pour laisser les coudées franches à ceux qui manoeuvrent. Bien sûr, personne ne dort. Chacun se borne à se faire le plus petit possible.

Sur le quai, des comités de réception se sont installés. Ils sont destinés à canaliser vers leurs diverses destinations les recrues qui vont débarquer. Il n'y a, bien sûr, dans cet accueil, ni fantaisie, ni falbalas. D'ores et déjà, les adjudants de quartier s'empressent de clamer bien haut leurs prérogatives. Pour beaucoup de recrues qui vont débarquer, ce sera le début de la fête tout à l'heure.

Finalement, alors que le soleil matinal devient insistant, les passerelles s'abaissent et, un à un, on descend. Spectacle de routine pour les indigènes. Malgré les petites heures, le commerce local est à pied d'oeuvre. Des nuées de "moutchous" surgissent de partout, armés de leurs services, malgré les engueulades et les coups de pied aux fesses. Rien ne les empêche, finalement, d'installer leurs échoppes improvisées, réduites à la plus simple expression.

Les cireurs sont là, avec les marchands de "keshra", de gâteaux aux dattes, d'oeufs durs, de raisins, de fruits de toutes espèces. C'est un monde nouveau, tellement différent de celui de la France métropolitaine où tout est rationné. Ici, on trouve pratiquement tout ce que l'on veut dans le domaine de la nourriture.

Par contre, ils sont crasseux, dépenaillés, en loques, ces gosses qui les sollicitent de toutes parts. La plupart sont pieds nus. L'habitude de se passer de chaussures les a nantis d'une solide semelle cornée naturelle. Une épaisse couche de crasse enrobe leurs extrémités. Accumulée pendant des années, elle contribue à renforcer l'endurance et l'insensibilité de leur moyen de propulsion.

Yasreg pensait avoir connu "la cloche", mais il s'aperçoit qu'il n'est pas le seul.

Mais voilà que les hurlements des gradés rappellent tout le monde à de plus saines notions des choses. Finalement et non sans peine, un semblant d'organisation s'installe. On commence à y voir plus clair.

On a séparé la Légion des autres unités. En colonne par trois, chacun empoigne ses affaires et la colonne démarre. Des bourrades à droite et à gauche pour se débarrasser des parasites et on met le cap sur sa destination. La chaleur monte, la gamme des odeurs aussi. Le drap des uniformes n'a rien de rafraîchissant et chacun sue à profusion. Mais on n'a pas loin à aller. Les barrières d'une cour se referment sur le contingent.

On a raté le petit déjeuner, on fera "ballon" jusqu'à midi, c'est l'expression utilisée. En attendant, on sélectionne le mieux qu'on peut un endroit pour passer la nuit. À même le sol, on a étalé des paillasses de toile gonflées de paille et des "couvre-pieds". Pour ceux qui l'ignoreraient, ce sont des demi-couvertures. On les enroule comme on peut, autour de ce que l'on veut couvrir ou plutôt de ce que l'on peut couvrir, ce qui ne correspond pas nécessairement à la même chose.

Selon les informations glanées chez ceux qu'on suppose bien renseignés, on embarquera dans des autocars, destination le D.C.R.E. du 1er Rgt Étranger d'Infanterie à Sidi-bel-Abbès avant de joindre un camp d'entraînement, soit Saïda, soit In-el-Adjar.

Mais il faut tenir compte aussi du "Foyer". C'est la cantine où le soldat peut se détendre et occuper ses loisirs. On peut y jouer une belote, consommer du gros rouge algérien, manger des sandwiches ou de la pâtisserie locale. Cet endroit paradisiaque n'est cependant pas accessible à toutes heures et il faudra attendre la bonne volonté des préposés. Ces derniers, vieux légionnaires blanchis sous le harnais, sont accusés par les mauvaises langues de se servir copieusement du pinard qu'ils sont chargés de vendre et de combler les pertes avec de l'eau salpêtrée. Yasreg n'a nullement l'intention de polémiquer à ce sujet. Il paraît que ces prélèvements illégaux sont devenus traditionnels et tolérés même dans les meilleurs foyers du soldat.

Décor : L'endroit est chichement meublé de tables, de quelques chaises et surtout de caisses badigeonnées à la chaux. On peut y déguster tout ce qu'on peut trouver dans une cantine ordinaire. On a placardé quelques affiches sur les murs. Le pinard, la bière, malheureusement tiède, et l'eau gazeuse y sont servis. Mais il faut se munir de son quart personnel ou boire à la bouteille. On peut se procurer aussi des baguettes de pain, des fruits et des gâteaux secs. Un saupoudrage discret de sciure de bois assure la propreté des locaux.

Comme personne ne peut sortir du camp, il faut bien se rabattre sur le foyer où chacun, en principe, est chez lui et où les défoulements sont autorisés dans des limites réglementaires mal définies. Il n'y a ni radio, ni musique.

Attablés, les candidats légionnaires et les "consacrés" boivent sec, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen de tuer le temps. L'Écho d'Oran, journal local, a circulé un peu partout. C'est la seule source d'information disponible sur ce qui se passe dans le monde. Car on aurait tendance à l'oublier, c'est la guerre. La censure de Vichy jointe à celle des Italo-Allemands y impose une manière de voir officielle dont il convient de se méfier si on veut conserver une lueur d'espoir en des jours meilleurs.

Les nouvelles n'ont rien de rassérénant. Les Russes reculent partout et la Wehrmacht formule des bulletins de victoire prestigieux. Les Anglais encaissent. La Crète est évacuée, après qu'y fut détruite la fleur de la jeunesse allemande dans les divisions de parachutistes "Herman Goering" et "Adolf Hitler". Malte tient toujours mais est au bout du rouleau, face aux aviations allemandes et italiennes. Pendant ce temps on se bat frénétiquement autour de Tobrouk dont la chute est imminente. La mort dans l'âme, on doit bien constater que Hitler est en train de gagner sa guerre.

On discute de tout cela autour des tables. L'atmosphère est lourde et l'euphorie absente. Les rangs de la Légion sont étoffés d'Allemands, de Russes, d'Espagnols et d'Italiens. L'ombre de Guernica plane. Bien sûr, la Légion est la nouvelle patrie de tous ces proscrits. Mais ces gens ont tout perdu. Chacun d'entre eux est un cas particulier. La plupart restent traumatisés par ce qu'ils ont souffert, vu, ressenti. Ils emportent au fond d'eux-mêmes, avec l'humiliation viscérale de la ruine de leur vie, les séquelles du cauchemar qu'ils ont vécu. Il est compréhensible que l'atmosphère s'en ressente. Les nerfs sont à vif, la boisson aidant.

L'éthylisme progresse ; la musique absente est remplacée par les chansons-rengaines. Le brouhaha des conversations et des prises de bec dans des jargons indéfinissables s'épaissit dans les vapeurs d'alcool et la fumée du tabac. La nostalgie fait surface sur certains visages solitaires.

Il y a aussi, pour être complet, les aspects franchement déplaisants. Les jeunes recrues, dont Yasreg est un exemple, rencontrent pour la première fois les vétérans qui viennent en ligne droite des compagnies sahariennes en garnison dans le sud algérien. Beaucoup parmi ces hommes ont, pendant de nombreux mois, perdu le contact avec la civilisation telle que nous la concevons. Ces gens-là sont devenus des homosexuels avérés, dont beaucoup se transforment en véritables brutes sous l'empire de leurs appétits dépravés. Leur présence s'avère franchement ignoble pour de jeunes recrues obligées de se défendre quand on tente de les saouler. Rien, à aucun niveau, n'est fait pour mettre fin à ces pratiques dégradantes.

Physiquement, le contact avec la terre d'Afrique a ses répercutions. L'eau salpêtrée qu'on ingurgite bon gré mal gré avec les produits de l'alchimie des cuisines a des effets débilitants sur les nouveaux venus. C'est comme si on subissait une purge permanente. L'affaiblissement est réel, mais personne ne s'en préoccupe. Il s'agit d'une phase d'adaptation, paraît-il.

En attendant, il est recommandé d'éviter comme la peste le rapport du médecin. Ceci, dit-on, ne ferait qu'attirer sur le minable une purge canon, officielle celle-là, plus drastique encore.

Constatation d'expérience, la forme leste du langage provient d'une trop faible connaissance du français. La plupart des légionnaires ne le manie que difficilement. Beaucoup ne parviennent à assimiler qu'une sorte de jargon passe-partout, limité aux commandements militaires et aux vocalises qui conditionnent l'existence quotidienne. Rien n'est entrepris pour aider quiconque en ce domaine. Le résultat, c'est pour ces pauvres diables, l'impossibilité de progresser et le grégarisme limité à l'entourage immédiat. Le légionnaire dont la base d'expression n'est pas le français, reste en général un méconnu, un solitaire souvent méprisé.

Yasreg a ressenti en premier lieu une sorte de mépris hautain et distant de la part des jeunes officiers de son âge appelés à commander les recrues. Brillants, souvent premiers de promotion, issus de Saint-Cyr ou de Saint-Maixent, ils avaient choisi l'honneur de servir à la Légion Étrangère. Ils en étaient à juste titre très fiers. Ils avaient tendance à se tenir le plus possible à distance de la troupe. De leur tour d'ivoire, ils laissaient la bride sur le cou aux gradés subalternes. Ces derniers faisaient la loi. Ils avaient toujours raison. Le nouveau légionnaire, sous prétexte de mise au pas, subissait ce qu'on voulait bien lui faire subir. Les recours théoriques auxquels il avait, en principe, réglementairement accès ne correspondaient, en réalité qu'à de simples vue de l'esprit. Le légionnaire intelligent réalisait d'emblée qu'il était inutile et très dangereux pour lui d'en faire usage auprès de l'autorité supérieure.

À la Légion, les critères de promotion par le rang sont basés sur deux prétendues qualités : l'irascibilité et l'énergie tonitruante. Yasreg a pu constater que ces deux "qualités" si prisées, si elles parviennent à s'imposer en garnison sur un troupeau de corvéables sans défense, ne sont nullement des critères de valeur lorsqu'il s'agit de risquer sa peau et de donner l'exemple.

Les plus "grandes gueules" sont souvent les plus dégonflés. On prétend, à juste titre, qu'à la Légion, la roche tarpéienne est proche du Capitole. Tel sadique s'est retrouvé du jour au lendemain simple deuxième classe parmi ceux dont il avait empoisonné la vie. Mais ces exceptions ne proviennent jamais d'une plainte formulée par un simple légionnaire.


À Sidi-bel-Abbes, le D.C.R.E. (Dépôt commun des Régiments étrangers)

À l'époque où se situe ce récit, Sidi-bel-Abbès est un chef-lieu d'arrondissement de l'Algérie française situé à 80 kilomètres d'Oran sur la Mékerra. L'industrie et l'artisanat s'allient au commerce et à l'agriculture pour former une agglomération relativement prospère, calme et agréable. Le climat est chaud mais doux, et on s'imagine avec nostalgie les vacances qu'on pourrait y savourer si les murs de la caserne n'existaient pas.

La région tire une bonne partie de ses revenus de la présence des différentes troupes en garnison, en particulier la Légion dont c'est pratiquement le port d'attache. Elle y regroupe le 1er Rgt Étranger d'Infanterie et deux escadrons du 1er Rgt Étranger de Cavalerie dont l'État-Major est à Fès au Maroc.

Comme toutes les recrues, Yasreg est passé par le D.C.R.E.. Il se rappelle son musée et son monument. C'est un lieu de recueillement où, à côté de nombreux trophées de guerre, figure une relique particulièrement respectée, la main articulée du Capitaine Danjou, mort à Camerone.

Il se rappelle aussi son réfectoire impeccablement propre où même le plancher donne l'impression d'avoir été poli. On a poussé la coquetterie jusqu'à mettre des fleurs dans des récipients divers et il y a de la vaisselle. On se croirait dans un restaurant de luxe.

"Chouette" se dit Yasreg devant son assiette pleine de soupe aux tomates dont l'odeur alléchante lui met l'eau à la bouche. Hélas, le malheureux n'a jamais absorbé de piment de sa vie et la première cuillerée manque de provoquer un désastre. Stoïque, il absorbe le brouet qui ne semble contenir que cela... du piment. D'autres, la gorge en feu, font la même expérience. Tous devront, au fil des jours, acquérir l'estomac d'autruche, en béton armé, qui permet la digestion des plats les plus farfelus.

Se suivent à la chaîne les formalités administratives, les passages devant les officiers du service de sécurité, les visites médicales et les piqûres anti-tétaniques et anti-typhiques. Après une semaine environ, le contingent est prêt à passer aux choses sérieuses. On a troqué les uniformes neufs en drap reçus à Marseille pour une tenue mieux appropriée au climat. Mais les uniformes de toile jaune-sablé ont connu de nombreux autres occupants avant d'échouer sur les échines amaigries des nouvelles recrues. On est doté du képi blanc, cabossé à souhait. Yasreg, ici encore, se fait malheureusement remarquer. Il n'est pas macrocéphale mais c'est tout juste. Il ne trouve aucun képi à sa mesure. Finalement, il se retrouve surmonté d'un curieux toupet blanc qui fait ce qu'il peut pour lui donner l'allure d'un rat du désert. Les bandes molletières neuves qui faisaient la fierté galbée des ballerines du contingent ont été remplacées d'office par des revenants de 14-18, filandreuses et à la limite de l'effilochement.

Une ceinture bleue réglementaire se tourne autour du ventre. Cette opération nécessite, pour être menée à bien, la collaboration d'un tiers bien disposé.

Le port obligatoire de ce vêtement n'est pas destiné à rehausser le prestige du légionnaire mais bien à protéger les intestins délicats des nouveaux résidents. Sur cet attribut coloré, on branche obligatoirement un ceinturon de cuir qui consacre devant tout un chacun le fait que son porteur n'est pas"tôlard". Le tôlard est un homme qui n'est plus tout-à-fait un homme. Il est atteint d'indignité chronique ou aiguë suivant la durée de son séjour carcéral. Il est évident qu'un légionnaire digne de ce nom doit être porteur de son képi, de sa ceinture bleue et de son ceinturon. Le fait contraire serait sur le champ interprété comme une indignité, temporaire, sans doute, mais néanmoins sanctionnée par une période de tôle adéquate.

Pour ceux qui ne l'auraient pas deviné, la "tôle", synonyme de "cabane"ou encore de "gnouf" est l'endroit paradisiaque où l'on héberge, sous rations réduites et sans solde, ceux qui, à un titre quelconque, ont enfreint le sacro-saint règlement. Par une jurisprudence occulte, le tarif s'applique "à la tête du client". Mais un moyen efficace, sinon infaillible, de se faufiler impunément dans les arcanes réglementaires est de se faire passer carrément pour un "con". Refuser un ordre délibérément est impensable, même si cet ordre est stupide. Il s'agit là du crime par excellence, entraînant l'incarcération en "cabane" d'office. Il est probable qu'un examen psychiatrique suivrait, avec le "cabanon" comme conséquence.

Mais par contre, on excusera facilement, en général, le "moule à caca" qui n'a rien pigé et par conséquent, n'a pas exécuté la directive ou a fait carrément le contraire. À la limite, le petit futé qui est reconnu "con" en arrive à se découvrir une planque de derrière les fagots. Au contraire, le fait de paraître différent du troupeau, d'avoir l'air de ne pas être "con", suscitera l'attention soupçonneuse des "lumières vocifératrices" qui font la loi dans le secteur.

Tout ceci n'est pas rédigé dans un but de dénigrement systématique. Yasreg considère que le romantisme extasié, si commun parmi ceux qui parlent de la Légion sans y avoir jamais mis les pieds, n'est jamais qu'une vision simpliste et erronée de la réalité. Cette conception basée sur la flagornerie à tout prix n'a jamais servi une cause, si modeste soit-elle.


À Saida, l'entraînement

Yasreg n'a plus, avec quarante ans de recul, qu'une vision floue du lieu où il a passé quatre mois d'entraînement qui lui ont sérieusement redressé les côtelettes, si on veut bien lui pardonner cette expression.

Dans la nébulosité vacillante de ses souvenirs, apparaît un "complexe architectural" construit avec les matériaux du pays. Une vaste cour rectangulaire cernée par trois grands corps de bâtiment et précédée d'un corps de garde et d'annexes diverses. Tout l'édifice sert à l'hébergement de la troupe et, accessoirement, dans des annexes séparées, à celui d'étrangers assignés à résidence. C'est la guerre et ces gens sont de nationalité indéfinissable. Yasreg signale leur présence à titre documentaire car tout contact avec eux est interdit.

L'entrée, surmontée d'un genre de portique et d'une grenade à sept branches, se voit agrémentée d'une barrière, genre passage à niveau, et d'une sentinelle.

Toute sortie est vérifiée, comme il se doit. Il n'y a ici ni camion, ni autre véhicule automoteur. Tout le charroi se compose de charrettes traînées par des mulets. On les désigne sous le vocable bucolique d'"arabas".

Avec le temps et l'aide efficace du climat, les murs de ces locaux vénérables se sont transformés en pépinières à cancrelats et à punaises. Particulièrement agressives la nuit, ces bestioles familières forçaient ceux qui ne pouvaient les supporter, à ramasser leur couche et à aller dormir dehors. Les autres, le plus souvent vaincus par leur cuite, acceptaient de les engraisser.

Le fait de quitter sa couchette, la nuit, exposait l'imprudent à des déboires, résultat du système "démerdage" tel que le concevaient les légionnaires à cette époque.

En 1941, l'équipement est rare, usagé, précieux parce que difficilement remplaçable. Des règles strictes et astreignantes prescrivent des "dépaquetages" fréquents. Les vols sont courants et admis. Voler un autre, c'est tout simplement se "démerder". On profite de l'absence ou de l'inattention de quelqu'un et on lui vole... une chemise, par exemple. Cela rapporte au marché noir indigène une petite somme qu'on dilapide allègrement dans les lupanars.

Les conséquences pour la victime sont lourdes : au moins quinze jours de prison. Aucune excuse n'est admise. Sa solde est supprimée pendant toute cette période et il doit, en plus, rembourser la valeur de l'objet dérobé. À ce tarif-là plus personne n'a le droit de dormir. Le système de démerdage tournait finalement à la brimade généralisée et créait un climat de tension et de méfiance détestable. On vivait littéralement dans une caverne de voleurs.


Marche ou crève

Il est trois heures du matin. La nuit est noire et tiède. Tout le bataillon est debout et s'équipe. La journée sera longue et fatigante. On a quinze kilomètres à parcourir avant de participer aux exercices de tir au fusil, mitrailleuse et lance-grenade. Il faut faire vite pour profiter des heures relativement fraîches de fin de nuit. Le salut au drapeau sera exécuté par ceux qui restent. Car il y a les éclopés des marches précédentes, les malades, les indisponibles et? les "tire-au-chose".

On a rempli les sacs à dos de cailloux pour simuler le poids normal en campagne : plus ou moins vingt kilos. En plus des simulacres de cartouches, on trimbale le bidon à pipette de deux litres, plein d'eau. Ceci pour ceux dont le bidon n'est pas troué. Comme celui de Yasreg l'est, il sera dispensé de ce poids, tout en conservant le droit de crever de soif. Il y a aussi les vivres pour la journée, le flingue et la baïonnette et les grenades sans amorces. On s'est coiffé du képi blanc et on est ceinturé de bleu, comme d'habitude.

Le signal du départ est donné. La colonne s'ébranle. L'enthousiasme des marcheurs se ressent du fait que la récupération des fatigues de la veille s'est faite au bénéfice des punaises. On traverse l'agglomération de Saïda endormie, puis les faubourgs indigènes avec leurs gourbis et leurs chiens hurleurs. Puis la piste s'étend dans la direction à suivre. On n'a pour seul guide que les étoiles. Puis, avec l'habitude, on finit par distinguer nettement à plusieurs mètres devant soi. Le sol est calcaire, érodé par le soleil de tous les jours, hérissé de plantes épineuses qui provoquent des abcès lorsqu'on s'y pique. Un nuage de poussière accompagnera toute la marche.

Au début, tout va bien, on éprouve la sensation agréable de se trouver dehors, d'avoir quitté les murs de la caserne. Chacun se tait. Que pourrait-on, en effet, se raconter à trois heures du matin ?

Mais soudain un ordre claque : "Chantez !" Il faut dire qu'à la Légion, les chansons de marche sont les compagnes obligées des déplacements pédibus. Tous les légionnaires consacrés les connaissent, même s'ils ne les comprennent pas nécessairement. Il n'en n'est pas de même des nouveaux venus qui rencontrent des difficultés pour se hisser au niveau d'euphorie qui convient pour s'égosiller aux petites heures. Or, à tort ou à raison, on estime que le moral du troupier doit être relevé et que les vocalises entraînantes ou martiales contribuent à la formation des "pieds" du plouc nauséabond et besogneux. On part du principe que le légionnaire est un surhomme qui fait peu de cas des lois de la nature. C'est rendre service aux mauviettes que de les forcer un peu sur les bords à pratiquer l'enthousiasme. Ses cloches plantaires et les rotondités de ses orteils se transformeront, on n'en doute pas, en une solide couche de corne au simple contact de la dure réalité des pistes et des parpaings. Un vrai légionnaire doit absolument par tous les moyens, se faire "les pieds", c'est-à-dire des "panards" à consistance de cuir.

Mais hélas, ces excellentes intentions ne sont applicables qu'à des surhommes. Les mauviettes délicates du type Yasreg vont se retrouver les pieds en sang. Et de plus, on lui a "démerdé" ses godillots et on les a remplacés par une paire de pompes trop justes.

Revenons à notre randonnée pédestre. Après environ cinq kilomètres, en dépit des vocalises incertaines et bredouillantes, toute la colonne a perdu sa cohésion. Des mesures énergiques s'imposent d'urgence. On va voir ce qu'on va voir...

Le maréchal des logis et l'adjudant se concertent et décident ce qui suit : "Halte, rassemblement par trois et que ça saute", "Ah, il paraît que ces messieurs ne veulent pas chanter...", "Eh bien, on chantera quand même, mais au pas de gymnastique", "Garde à vous : Pas de course, En avant, Marche !"

Et le troupeau se met à courir avec vélocité et enthousiasme. Puis les abandons se multiplient ; les canards boiteux se hissent comme ils peuvent sur les arabas. On ne chante plus, les langues se tirent, les poitrines halètent et les petits sadiques commencent à réaliser qu'à ce train là, on n'est pas encore à destination. Il faut dire aussi que l'équipement n'a pas été conçu par des génies. Les lanières de fixation des sacs, des musettes dont on entoure la poitrine de la victime ne sont que des ficelles un peu grosses qui appesantissent tout le paquetage sur la poitrine et coupent la respiration. Quand on demande de chanter par dessus le marché, le comble du sadisme et du grotesque est atteint.

La hiérarchie est bien chaussée, elle. Pour le fantassin, il semble évident que les croquenots, sans chaussettes, dans la chaleur, la poussière et la transpiration ne permettent que des performances limitées. Certains couvraient leurs pieds avec des "chaussettes russes". Il s'agit ici de morceaux de chiffons aux émanations dignes d'un camembert mûr, qu'ils fixaient comme ils pouvaient sur leurs extrémités. Mais tous n'avaient pas cette possibilité : tout ce qui était textile était rare, de même que le vulgaire papier.

Mais le sous-lieutenant, car il y a tout de même un officier, sort de son splendide isolement, secoue son ennui et son dédain et, par le truchement du sergent, ordonne une halte de dix minutes. Il a semble-t-il, compris qu'au train où vont les choses, personne n'atteindra le champ de tir. Finalement, les dix minutes s'étirent en une demi-heure. Puis on reforme la colonne. Le soleil, entre-temps s'est mis à taper, la poussière s'engouffre dans tous les orifices, le calcaire croque sous la dent. Les gueules prennent des allures fantomatiques sous la couche de sédiment qui les recouvre. Comme on ne déjeunera qu'à l'arrivée, il y a quand même des héros qui font des prodiges, la fringale aidant.

Dans une plaine désolée, calcaire comme tout le reste, écrasée de chaleur et sans ombre, un champ de tir avec panneaux, trous de sécurité, et horizon bouché par des sacs de sable destinés à stopper les balles. On crève de soif. On a déjeuné : on se sent le ventre bien rempli avec un désir convaincant de sieste.

Le tir au fusil se fait en position couchée. On utilise de vieux Lebels délabrés qui gigotent dans leur garniture. On les démonte trop souvent pour des inspections oiseuses et les armes s'en ressentent. Les chargeurs de ces antiquités contiennent trois cartouches.

C'est le tour de Yasreg. Selon les instructions, il s'allonge, charge son arme et attend l'ordre de tirer. Les cibles se sont entre-temps remises en place et l'ordre est donné : "Feu à volonté". Le premier coup part normalement, sans problème. Le deuxième ne part pas et le troisième essai ne donne rien non plus. Yasreg n'est pas le seul, d'autres aussi constatent que rien ne va plus. La pauvreté de l'armée d'armistice apparaît une fois de plus avec ce qu'elle a de désolant : que se passerait-il dans un combat réel ? Mais on a finalement des explications. On tire à l'entraînement des munitions très vieilles afin de ménager ce qui reste valable.

On distribue un nouveau lot de cartouches et, plein d'espoir, on continue. Et une amélioration sensible se manifeste malgré quelques "flops".

Les résultats sont annoncés. À sa grande stupeur, Yasreg se voit félicité. Il a même droit à une esquisse de sourire de la part de l'adjudant qui, tout le monde l'a constaté, ne rit que quand il se rase de travers. La raison de cette attitude bienveillante peu habituelle, c'est que Yasreg a touché la fibre "légion" par excellence : le voilà reconnu bon tireur.

Encouragé par ce succès, ce jeune homme prometteur sent un regain d'optimisme lui remplir les tripes. Il en oublie presque sa soif et ses cloches et se distingue encore plus à la Hotchkiss. Le résultat, c'est pour toute la gradation hiérarchique, une attitude qui frise la cordialité. L'adjudant lui offre un verre de pinard tiède de son propre bidon. Stupéfait, Yasreg se sentirait des ailes, s'il était habitué au breuvage, mais la soif aidant, il l'avale de travers car c'est du raide, pour sous-officier.

(à suivre)

Date de mise à jour : Mercredi 28 Octobre 2015