Tome II - Fascicule 5 - janvier-mars 1984


Du couvent du Val des Écoliers à la caserne Fonck  (3)

Patrick HOFFSUMMER


Avant-propos

Comme nous l'avons écrit précédemment, les quelques recherches faisant l'objet de cet article ont été effectuées pendant notre service militaire avec comme but essentiel de mieux faire connaître l'intérêt des bâtiments de l'actuel "quartier Fonck". Nos sources se limitent aux publications d'érudits qui, avant nous, ont examiné d'importantes sources d'archives que nous n'avons pas systématiquement reprises dans le cadre limité de ce travail (T. GOBERT, 1889 ; J. ROCHETTE-RUSSE, 1955 ; P. MOTTARD, 1972).

La seule originalité de celui-ci est peut-être d'avoir essayé de confronter ces données déjà publiées à une petite enquête sur le terrain jointe au rassemblement de quelques documents iconographiques. L'étude des anciens bâtiments du couvent, et surtout leur chronologie, reste malgré tout, une simple hypothèse de travail qu'il conviendrait peut-être de vérifier à l'aide d'une documentation plus complète, voire de sondages sur le terrain, notamment sous l'actuelle cour devant le "Centre mobilisateur" ou dans le jardinet qui occupe une partie de l'ancien cloître. Enfin la description, anonyme, de la caserne en 1840, livrée au lecteur dans deux numéros précédents de cette revue (tome I, fascicule 12 et tome II, fascicule 1), suggéra peut-être de nouvelles réflexions aux amateurs "d'archéologie militaire du XIXe siècle".


1. "Liège, fille de la Meuse et de l'Église".

Liège est née autour d'une villa romaine devenue la résidence épiscopale de l'évêque Lambert aux premiers temps du christianisme. Elle s'est développée grâce au fleuve qui la traverse, moyen de communication et d'échange au sein de l'Europe médiévale. La Meuse forme un large coude, qui, en recevant l'Ourthe, se ramifie en une multitude de bras d'eau qui ont conditionné l'évolution du tissu urbain liégeois.

Après l'assassinat de saint Lambert, vers 705, à l'intérieur de sa villa épiscopale, Liège n'est encore qu'un hameau. Mais les successeurs de l'évêque martyr vont la choisir définitivement comme capitale du diocèse de Tongres-Maestricht et élèvent une basilique, puis une cathédrale (Notger : 972-1008) sur les lieux même du crime. Liège s'étend et compte de nombreuses églises autour du domaine épiscopal : sept collégiales, vingt-six paroissiales et le monastère de Saint-Jacques. Notger protège la Cité d'une première enceinte entourant le Palais, la cathédrale, le Publémont, point fort du système fortificatif, et les paroisses avoisinantes à l'exclusion du quartier de l'île, ceinturée du bras d'eau de la Sauvenière.

Outremeuse est alors très peu peuplé. Deux églises paroissiales, Saint-Pholien et Saint-Nicolas, sont néanmoins protégées par la tête fortifiée du Pont des Arches, le seul pont enjambant la Meuse à cette époque. Outremeuse était un véritable archipel. Un large biez, le Barbou, suivait à peu près l'emplacement des boulevards de l'Est et de la Constitution et était relié à la Meuse par un autre bras transversal, le biez de la Gravioule. Ce terme Gravioule ou Graveria désignait à l'origine l'île comprise entre la Meuse et le Barbou en faisant allusion à la nature du sol, un dépôt de grève alluvionnaire, la rue longeant la caserne Fonck au nord conserve ce toponyme. (T. GOBERT, 1889, p. 451). Ce lieu prit ensuite le nom d'Île-Notre-Dame après la fondation, sous le règne du prince-évêque Jean d'Eppes, peut-être vers 1224, d'une église en l'honneur de la Vierge. En janvier 1251, l'évêque reconnaît l'établissement d'un prieuré de l'ordre de Saint-Augustin dans l'Île-Notre-Dame de Liège et quelques mois plus tard, la maison est affiliée à l'ordre des chanoines réguliers du Val-des-Écoliers de France.


2. Le monastère du Val-des-Écoliers du Moyen-Âge aux Temps modernes


a. Historique

Comme les autres monastères établis à Liège au XIIIe siècle, le Val-des-Écoliers s'installa donc "hors les Vieux murs", car après l'expansion démographique du XIIe siècle, l'espace protégé par l'enceinte notgérienne était de plus en plus occupé. La présence du nouveau monastère ainsi que la menace que faisait peser la conquête du duché de Limbourg par le duc de Brabant (1288) ont stimulé l'élargissement des fortifications au-delà de la tête du Pont des Arches.

Le tracé de la nouvelle enceinte, longeant le biez de la Gravioule et le Barbou, se voit encore sur la gravure de J. Blaeu (1649) car il fut conservé tout au long des Temps modernes. En 1572, la fonte des glaces fit s'écrouler les murailles, ensuite relevées. Ce n'est qu'en 1777 que les religieux furent autorisés à les démolir, la ville se réservant toutefois le droit d'exiger leur rétablissement. (T. GOBERT, 1889, p. 451). Les ruines d'un bastion à la rencontre du biez de la Gravioule et de la Meuse se voyait encore en 1852. Les terrains vagues laissés entre l'enceinte et le prieuré servirent de longues années à la foire annuelle de Liège, instituée par Englebert de la Marck en 1550.

La vie des religieux du Val-des-Écoliers, la succession des prieurs et abbés, leur comportement vis-à-vis de Rome et leur attitude face aux diverses réformes de l'Église ont fait l'objet d'études antérieures dont nous ne retiendrons que l'essentiel.

L'ordre du Val-des-Écoliers de France est originaire du diocèse de Langres où un prieuré avait été fondé, en 1212, dans le Val de Verbriesles, choisi par quatre docteurs de l'Université de Paris pour s'y retirer et observer la règle de saint Augustin. Trente-sept étudiants les accompagnèrent (J. ROCHETTE-RUSSE, 1955, pp. 527-528 ; F. MOTTARD, 1972, p. 1). L'ordre s'étendit rapidement hors de France ; il comptait notamment le monastère de Géronsart, près de Namur, uni à Langres depuis 1221 et qui reçut le prieuré de Liège sous sa dépendance dix ans plus tard. Le 21 septembre 1251, le pape Grégoire X confirma les premiers revenus du nouvel établissement et à partir de 1257, les chanoines réguliers reçurent la collation de l'église Saint-Pholien.

Les sources archivistiques mettent surtout en lumière l'histoire des Écoliers de Liège à partir du XVIIe siècle. En 1614, le prieuré est transformé en abbaye grâce aux efforts du prieur Winand Latomé. En 1655, le pape Innocent X réunit tous les couvents de l'ordre à la congrégation de France en introduisant les réformes nécessitées par un relâchement de la discipline. Celle-ci était particulièrement déficiente dans le monastère liégeois qui, de plus, de par ses attaches françaises, subissait l'influence janséniste au point d'inquiéter le prince-évêque. Enquêtes et visites de nonces apostoliques ont laissé de nombreux textes éclairants à ce sujet (F. MOTTARD, 1972).

Avec la révolution française, la sécularisation du monastère en 1790 marque le début de son déclin. L'église, la maison conventuelle, les cours, jardins, vergers et dépendances furent occupés par un hôpital militaire, "l'hospice de l'Égalité" pour y recevoir les "braves libérateurs liégeois". Si en 1790, ces bâtiments furent évalués à 240.000 florins, ils n'en valurent plus que 40.000 en 1795 tant les dégradations étaient grandes et en 1795, la bibliothèque fut pillée par les Autrichiens (J. ROCHETTE-RUSSE, 1955). Puis, en 1805, l'abbaye fut vendue comme bien national et lors de la visite du Premier Consul Bonaparte, elle avait été changée en caserne (T. GOBERT, 1889, P.454).


b. Les vestiges architecturaux

"Le cloître, qui communique à l'église est propre, et solidement voûté. La maison est très bien bâtie ; et tous les appartements en sont riants ; leur situation ne contribue pas peu à leur donner cet agrément. La Meuse et l'Ourthe, qui forment de cette Maison une espèce d'Île, sont deux charmants objets pour ceux qui y font leur séjour. Ils sont, proprement parlé, à la campagne et à la ville, mais ils voient l'une et l'une et l'autre du même coup d'oeil. Les jardins y sont cultivés, avec une propreté, qui se fait souvent désirer ailleurs." (P. DE SAUHERY, 1758, pp. 180-181).

Ainsi s'exprimait l'auteur des Délices au Pays de Liège à propos du monastère aujourd'hui remplacé par une caserne autour de laquelle le tissu urbain s'est resserré. Le milicien qui y vit son service militaire imagine mal comment les bâtiments qu'il parcourt se superposent, voire se confondent à l'ancienne abbaye. Pour comprendre et montrer l'évolution du site, plusieurs documents complètent utilement les observations sur place. Le Service historique de l'armée des archives de Vincennes conserve un plan de l'abbaye transformée en caserne sous le régime français. Ce plan daté du 1er décembre 1809 a été dressé en prévision de la démolition de certaines constructions vétustes, notamment l'église, dont les murs sont représentés en gras. Confronté à la disposition des bâtiments actuels, il nous a servi de base pour composer le plan interprétatif ci-dessous, où nous distinguons les lieux réguliers, les annexes vraisemblablement plus tardives, et les constructions militaires de 1852 - 1857 puis du début de notre siècle qui ont remplacé la plupart des bâtiments abbatiaux.



Le document de 1809 montre deux ensembles de bâtiments qui diffèrent au niveau de l'épaisseur des murs. Des murs larges de près d'un mètre appartiennent au premier groupe de constructions disposées autour du cloître ; ce sont les lieux réguliers, conçus suivant le schéma, classique des abbayes médiévales, cisterciennes en particulier. Ses murs plus étroits (50 à 70 cm) forment deux longues ailes de part et d'autre d'une cour depuis le parvis de l'église jusqu'à la rue Devant les Écoliers où elles sont réunies par un portail décrivant un segment de cercle.


Les lieux réguliers

L'église à chevet plat, bien orientée, est construite au nord du cloître. Le bras sud du transept touche l'aile abbatiale comprenant la salle du chapitre aujourd'hui miraculeusement conservée et abritant la salle à manger des officiers. Une aile en retour borde la galerie méridionale du cloître et l'ensemble se referme avec l'aile occidentale. Curieusement, sur le plan de 1809, le cloître ne compte que trois galeries, alors que la gravure de Blaeu (1627) en montre quatre.

Le plan de l'église rappelle nettement celui des cisterciennes. Les bras du transept se subdivisent aux extrémités orientales de façon à aménager deux pièces communiquant avec le choeur à un endroit où l'on a l'habitude de voir des chapelles.

Notons que l'on retrouve exactement le même type d'annexes sur le plan de la collégiale Saint-Paul dressé en 1850 par l'architecte Delsaux avant la malheureuse transformation de l'église (R. FORGEUR, 1969). Aux Écoliers, le vaisseau est divisé en trois nefs de sept travées. La première de celles-ci devait être occupée par les stalles comme semble l'indiquer la liaison entre les piliers. Trois bases de calcaire ont été mises au jour, en place, lors de travaux récents devant le "Centre Mobilisateur". Elles appartenaient à une rangée de colonnes de 79 cm de diamètre séparant le collatéral sud de la nef centrale. Elles sont sculptées en demi-tambour ; le socle est octogonal et le passage au plan circulaire de la colonne se fait à l'aide de trois tores, le premier dépassant légèrement les pans de l'octogone. Aucun chapiteau de dimension équivalente n'a été découvert. Mais on peut peut-être s'en faire une idée en observant deux autres petits chapiteaux et une base de colonnettes (vestiges d'un triforium ?) trouvés dans les remblais au même emplacement. Le style et le matériau permettent d'établir un lien de parenté entre les colonnes et les colonnettes ; pour les bases, il s'agit des même moulurations posées sur le même socle octogonal. Celui de la colonnette devait être fixé sur un stylobate par l'intermédiaire d'une cheville métallique (goujon), toujours scellée dans la pierre. Les deux chapiteaux présentent un décor végétal sur l'abaque et un tailloir octogonal à nouveau tout à fait semblables à ceux des chapiteaux de la nef de Saint-Paul où ce style mosan apparaît au XIIIe siècle (S. BRIGODE, 1944, p. 19). Il est clair que les liens de parenté architecturaux que nous évoquons continuellement entre les deux églises liégeoises, quasi contemporaines, peuvent s'expliquer lorsqu'on apprend que le fondateur de l'église Notre-Dame des Écoliers serait précisément le Doyen de Saint-Paul, Otton de Geneffe (J. ROCHETTE-RUSSE, p. 327). Si le style des bases est typique des grandes cathédrales et églises françaises (Soissons, Ourchamp, par ex.), la forme des chapiteaux, l'emploi du calcaire de Meuse et la massivité des colonnes rondes sont des caractéristiques du gothique mosan froid et sévère (S. BRIGODE, 1971).

Contre le bras sud du transept venait donc se greffer l'aile conventuelle, conservée après la transformation de l'abbaye en caserne. Extérieurement, le bâtiment est un gros volume à deux étages dont la façade n'est manifestement pas antérieure au XVIIe - XVIIIe siècle comme, à l'intérieur, le majestueux escalier en chêne à volées droites. À l'extérieur, le rez-de-chaussée est entièrement appareillé en calcaire et percé de hautes baies à linteau courbe et clé. Le portail au centre est postérieur aux parements de calcaire ; avec un arc en plein cintre et une clé monumentale, il est surmonté d'un fronton courbe néo-classique millésimé "1751". De la même époque date la grille dont la partie fixe est décorée des armoiries de l'abbé Chervin-Rivière (abbé de 1757 à 1742) surmontées de la mitre et de la crosse (J. ROCHETTE-RUSSE, p. 526). Les deux étages aux parements de briques renforcés de chaînes en besace en calcaire aux angles sont éclairées de baies à linteau droit. Les seuils du premier étage, les seuils et les linteaux du deuxième se prolongent en cordon (PATRIMOINE MONUMENTAL, p. 67). De nombreux indices, différences de parements, reprises dans la maçonnerie, surtout au niveau des pignons, montrent que ce bâtiment a dû être plusieurs fois remis au goût du jour, notamment par rhabillage. Cela se voit très bien au niveau du pignon septentrional qui, soutenant les deux versants de la toiture, apparaît en retrait par rapport à la chaîne d'angle du rez-de-chaussée et des étages. Le ressaut à la base du pignon correspond en fait au rhabillage en brique et calcaire. Ce pignon est construit en tuffeau de Maestricht et présente des traces de petites ouvertures ogivales aujourd'hui condamnées. Avec Gobert, nous y voyons un vestige du bras méridional du transept de l'église (T. GOBERT, p. 453).

À l'intérieur, au rez-de-chaussée, on peut encore admirer la salle du chapitre dont les voûtes d'arête en tuffeau sont bien conservées. La pièce, de 10 m x 15 m, est divisée en deux galeries de trois travées. Les croisées d'ogive reposent sur deux colonnes centrales et des culots engagés dans les murs. Les nervures des doubleaux rejoignent les fûts des colonnes sans qu'un chapiteau ou une bague ne les interrompe et les clés en disque sont décorées de feuilles de chêne ou autres motifs végétaux. En principe ces caractères stylistiques se rencontrent tardivement au Moyen Âge, vers le XIVe siècle. Lors de l'installation du "mess officiers" dans cette salle, en 1980, on entreprit le percement de son mur occidental, vers l'angle nord-ouest, pour aménager un accès direct à la nouvelle cuisine installée au rez-de-chaussée d'une aile de la caserne construite en 1852. On découvrit alors les vestiges, relativement bien conservés, d'une haute fenêtre gothique donnant jadis vers le cloître, aux piédroits et claveaux en tuffeau mouluré avec colonnettes à chapiteaux. Le décor végétal et le format de ceux-ci sont comparables à ceux du porche nord de Saint-Paul. Si l'ancienne fenêtre de la salle du chapitre des Écoliers récemment mise au jour sert actuellement de porte après une malheureuse destruction des meneaux, c'est que son appui est à la même hauteur qu'un plancher, récent lui aussi, exhaussant le sol intérieur de la salle. D'après les témoignages recueillis sur place, les bases de colonnes dissimulées sous les planches seraient fort abîmées suite au piétinement des chevaux installés lors de l'affectation de ce rez-de-chaussée en écurie militaire.

Rappelons, pour les non initiés, quelle était la fonction de ce type de salle dans un monastère. C'est le lieu où se rassemblait la communauté des chanoines, sous l'autorité de leur supérieur, pour prier, terminer l'office par la lecture du "martyrologe", c'est-à-dire l'annonce des saints célébrés le lendemain. C'est aussi dans ce local que se tenait le "chapitre des coulpes" où chaque religieux venait s'accuser spontanément et recevait une pénitence. C'est là que l'abbé consultait la communauté sur les questions concernant le monastère et enfin, c'est au chapitre que se faisait l'élection de l'abbé. En principe, traditionnellement, le siège abbatial était adossé au mur oriental de la salle, avec devant lui le pupitre sur lequel le lecteur posait le martyrologe. Les chanoines siégeaient tout autour, sur des gradins en pierre ou en bois (A. DIMIER et J. PORCHER, 1974, p. 40).


Les bâtiments autour de la cour d'entrée

Le plan des bâtiments entourant la longue "cour des Écoliers" correspond à une étape de construction bien postérieure aux lieux réguliers que nous venons de décrire. L'élévation du portail fermant cet ensemble vers la rue Devant les Écoliers est de style baroque avec une clé de voûte qui, comme sur la grille fermant le porche de l'aile conventuelle, porte les armoiries de l'abbé Chervin-Rivière (1757~1742), surmontées de la mitre et de la crosse (1).

(1) Dans H. THUILLIER, s.d., planche 43, on trouvera un relevé précis de ce portail disparu aujourd'hui mais qui était encore debout au XIXe siècle.

À part le plan, on ne connaît pas grand chose du reste de ces bâtiments, probablement aussi du XVIIIe siècle ; aucune représentation n'est connue et les traces archéologiques sont rares, comme cette porte bouchée visible dans un des murs actuels de la caserne (plan ci-dessus, n° 16).

Pour la petite histoire, Gobert rapporte que c'est de cette "cour des Écoliers" qu'un ballon fut lancé pour la première fois à Liège, le 4 juillet 1784 (T. GOBERT, 1889, p. 455).


3. Les constructions militaires

L'utilisation du monastère des Écoliers à des fins militaires a donc rapidement suivi le départ des ecclésiastiques à la Révolution. Dans un premier temps, les constructions religieuses ont été utilisées telles quelles et ont notamment servi Iors du recrutement des volontaires engagés par Napoléon pour former un régiment de "chevaux légers" sous le nom de "chevaux-Iégers belges" (J. PURAYE, 1970, p. 80).

En 1810, on entreprend la démolition de l'église, adjugée le 21 décembre à un certain Eustache Delhaxhe, au prix de 4.600 francs. Un accident rnortel eut lieu pendant les travaux à la suite de la chute d'un pan de mur.

Par un décret impérial de la même année, la Ville de Liège devient propriétaire de la caserne et est chargée de son entretien et des aménagements suivant la force de la garnison. Cependant, quelques années plus tard, sous le régime hollandais, en 1824, une partie des constructions est rétrocédée au Gouvernement jusqu'en 1832 lorsque le jeune ministre de la guerre restitue les bâtiments à Liège mais dans un état très délabré.

La Ville décide alors la rénovation et l'agrandissement de la caserne pour répondre aux besoins de la cavalerie. Ce qui subsiste du couvent est détruit à l'exception de ce qu'on appelait à l'époque "la chapelle", c'est-à-dire l'aile conventionnelle comprenant la salle du chapitre, et de l'aile sud perpendiculaire.

De 1832 date la construction de longues ailes de part et d'autre de l'ancienne "cour des Écoliers" et de l'emplacement de l'église démolie (plan ci-dessus, n° 10 et 11). Lors de cette campagne de construction, le portail du couvent est réutilisé pour l'entrée de la caserne. Le biez du Barbou n'étant pas encore comblé, il ne le sera qu'un demi-siècle plus trard, la rue devant les Écoliers demeure l'accès obligé. La même année on élève deux ailes en retour d'équerre, contre le bâtiment longeant la cour d'entrée (plan ci-dessus, n° 12 et 15). Dans ce nouveau complexe, les rez-de-chaussée sont conçus pour abriter les écuries ; même la salle du chapitre reçoit cette destination au point d'en obstruer partiellement les grandes fenêtres.

Le 6 septembre 1857, une convention entre le gouvernement et le Collège échevinal prévoit la construction de nouvelles écuries pour 489 chevaux et un manège couvert de 68 x 25 m en plus des bâtiments de 1852. Ainsi l'importance de la caserne s'est-elle considérablement accrue avec l'indépendance de la Belgique. Sous le régime hollandais, en 1830, le 1er Bataillon d'artillerie de milice caserné dans l'ancien couvent comptait 799 hommes (R. DUMOULIN,1970, p. 109).

Après l'indépendance, avant 1857, la cavalerie installée aux Écoliers comprenait 1048 hommes et 511 chevaux ; ces chiffres, après les travaux de 1837, s'élevèrent à 1156 hommes et 873 chevaux (T. GOBERT, 1889, p. 454).

L'architecture de la caserne de cavalerie est simple, austère, fonctionnelle. Tous les bâtiments neufs sont en brique agrémentés de cordons et de soubassements en calcaire de Sprimont dit "petit granit". On remarque encore, le long des façades, une imposante série d'anneaux de fer scellés dans des dés en pierre incorporés dans les murs. Ces vestiges inutilisés aujourd'hui sont un beau témoin de l'affectation des bâtiments à un régiment de cavalerie puisque ces anneaux servaient à attacher les brides des chevaux qui, en été, étaient ferrés dans les cours extérieures.

Pour réduire la massivité du volume architectural du manège, l'architecte a divisé ses façades en différents registres délimités par une ornementation discrète. Les pignons supportant la toiture en bâtière, aux pentes relativement douées, sont décorés d'un fronton courbe divisé verticalement par deux pilastres en briques. La lumière pénétrait à l'intérieur du manège par 30 fenêtres surmontées chacune d'un oculus. Extérieurement ces baies sont inscrites dans des niches en plein cintre reliées les unes aux autres par des cordons en calcaire.

On retrouvait le même schéma architectural pour les portes cochères des écuries bordant la longue cour d'entrée.

La prouesse technique que représente la charpente du manège mérite d'être soulignée : cet espace de 1700 m² est couvert par une charpente d'assemblage en chêne posant uniquement sur les murs extérieurs sans support intermédiaire. À cette époque, la charpente métallique ne connaissait pas encore son plein développement même si quelques ponts en métal furent construits dès 1779 ou que les combles du Théâtre français à Paris (1796) sont déjà en fonte comme ceux de la coupole de la Halle aux blés de 1811. En fait, ce sont les travaux de l'ingénieur Eiffel qui donneront l'impulsion décisive à l'essor de la construction métallique, spécialement suite à l'élévation de sa célèbre tour lors de l'exposition universelle de 1889 (M. RAGON, 1971, p. 133-138).

Dans deux précédents numéros de cette revue (tome I, fascicule 12 et tome II, fascicule 1), nous donnions la transcription du premier cahier manuscrit, anonyme, des Renseignements sur les écuries militaires de la place de Liège. Ce document, daté de 1842, concernant la caserne des Écoliers, donne une description très précise des constructions achevées cinq années plus tôt. Se référant aux traités de Bourgelat (2), il donne un état des lieux critique en soulignant les défauts des écuries pour l'entretien courant et le manque d'hygiène. Toutes les écuries sont examinées les unes après les autres en soulignant leur défauts ; manque d'espace, courant d'air dangereux lorsque les chevaux transpirent, volume d'air insuffisant, mauvais écoulement des urines, système d'aération à revoir, état des mangeoires. L'emplacement de la caserne même est critiqué d'une manière qui fait un peu sourire le lecteur d'aujourd'hui : "l'emplacement du Val des Écoliers était peu convenable pour une caserne de cavalerie. Des localités aussi basses sont trop susceptibles de recevoir les eaux pluviales et par suite de leur stagnation et leur évaporation, des miasmes méphitiques [sic] s'y développent et corrompent l'air qui est moins pur et moins vif que dans des localités plus élevées".

(2) Auteur d'ouvrages sur l'art vétérinaire, notamment : Essai théorique et pratique sur la ferrure, Paris, 1804 ; Éléments de l'art vétérinaire. Essai sur les appareils de bandages propres aux quadrupèdes, Paris 1813.

L'auteur poursuit en s'en prenant au milieu urbain : "D'ailleurs les abords seuls de ce couvent auraient dû faire renoncer au projet d'en faire une caserne de cavalerie ; des rues très étroites, mal pavées avec des grès très durs, très glissants, mal joints avec du gravier de Meuse, et un pavé mal entretenu ; un quartier très populeux et commerçant où un passage continuel de voitures de toutes espèces empêche la troupe de se rendre dans l'extérieur de la ville, pour aller au magasin de fourrages ou au champs de manoeuvres, sans appréhender des accidents imminents".

Des changements ont alors été apportés aux bâtiments durant les années 1843, 1847 et 1848 (T. GOBERT, p. 454).

Le biez du "Barbou" constituait un handicap évident pour l'agrandissement de la caserne. Son comblement précéda la dernière grande campagne de construction qui donna à la caserne sa physionomie actuelle avec ses bâtiments de 1887 longeant le nouveau boulevard de la Constitution créé grâce au retrait des eaux. C'est par ce côté que désormais on pénètre au milieu des constructions militaires, par un portail flanqué de deux tourelles polygonales d'un style "néo" rappelant les échauguettes des châteaux-forts percées de meurtrières. Ce style éclectique est caractéristique des prisons et casernes construites au XIXe siècle.

Depuis 1885, la, caserne des Écoliers abritait le 2e Régiment des Lanciers qui, en 1914, comptait le cavalier Antoine-Adolphe Fonck parmi ses hommes. Premier soldat belge tué dans la "Grande Guerre" son nom sera désormais attaché à l'ancien monastère transformé en caserne.


Bibliographie


J.-D. BOUSSART, 1974 : "Saint-Pholien au hasard des rues", dans La vie liégeoise, 6 juin, pp. 3-15.

S. BRIGODE, 1944 : Les églises gothiques de Belgique, Bruxelles.

S. BRIGODE, 1971 : "L'abbaye de Villers et l'architecture cistercienne", dans Revue des archéologues et historiens d'art de Louvain, t. 4, pp. 117 ss.

P. DE SAUMERY, 1738 : Les délices du Païs de Liège ou description des monuments sacrés et profanes, t. 1, Liège, pp. 180-181.

A. DE SELLIERS DE MORANVILLE, 1971 : "À propos des premiers soldats belges tombés le 4 août 1914, le 1er escadron du 2e Lanciers, d'après les témoignages d'époque" dans Revue belge d'histoire militaire, XIX, 4, décembre, pp. 355-360.

A. DIMIER et J. PORCHER, 1974 : L'art cistercien, s.l. (coll. Zodiaque).

R. DUMOULIN, 1970 : "Faits d'armes liégeois en 1830", dans Fastes militaires du Pays de Liège, catalogue de l'exposition au Musée de l'art wallon, Liège, pp. 109-117.

R. FORGEUR, 1969 : "La construction de la collégiale Saint-Paul à Liège aux temps romans et gothique", dans Bulletin de la Commission royale des monuments et des sites, t. 18, pp. 3-49.

T. GOBERT, 1889 : Les rues de Liège, anciennes et modernes, Liège, 2e édition, t. 1, pp. 450-455.

J. LEJEUNE, 1967 : Liège, de la principauté à la métropole, Anvers.


Date de mise à jour : Mercredi 28 Octobre 2015