Tome II - fascicule 3 - juillet-septembre 1983

Souvenirs de guerre - Aventures de jeunesse (4)

Freddy GERSAY



27 mai 1941 - Autre décor

La scène se passe en plein centre commercial de Montpellier. Un bistrot. L'alcool est autorisé ce jour-là, comme d'habitude un jour sur deux. Il faut sans doute ravitailler l'armée allemande en pinard. L'endroit est bien achalandé, c'est jour de marché aux légumes. Des discussions diverses, sur tous les sujets mais aussi à mots couverts, sur De Gaule, sur la bataille de Crète qui tourne à l'échec pour les Britanniques. La propagande allemande diffusée par la presse fait état d'une victoire totale. On ne parlera pas, bien sûr, des pertes énormes supportées par les troupes allemandes et de l'élimination virtuelle de la fameuse division de parachutistes "Herman Goering". La fleur de la jeunesse hitlérienne est restée sur le terrain, mais seule la radio de Londres le signale à travers le brouillage. Et puis il y a aussi la bataille navale qui se déroule pour le moment entre Brest et l'Irlande. Les Allemands ont annoncé la veille que le "Hood", le cuirassé le plus prestigieux de la flotte britannique avait été coulé. En dépit de l'animation ambiante, les visages sont tirés. On sent que la situation est grave pour l'Angleterre qui subit revers sur revers. En dépit de Mers-el-Kebir, le seul espoir des patriotes français réside dans la victoire de leurs anciens alliés.

Yasreg sirote une chopine de vin rouge. Ce jour-là, il s'est offert le luxe d'un dîner au restaurant puisqu'il avait des tickets et de quoi payer. Sa situation n'est pas brillante, mais s'est malgré tout améliorée. Il dispose à présent d'un pécule obtenu par son travail et aussi par le produit de sa mendicité involontaire. Seul dans son coin, sa jeunesse reprend le dessus. Il a retrouvé un certain optimisme et ne voit plus l'Espagne très lointaine. Ses préoccupations n'ont évidemment pas changé, que faudrait-il faire ?.

Il perçoit comme dans une sorte de rêve le brouhaha des conversations. Soudain, un des consommateurs se lève : "Madame", dit-il haut et clair, "videz un verre à tout le monde, le Bismarck est coulé".

Une sorte de stupeur saisit d'abord l'assistance. Le silence s'installe pendant quelques secondes. Puis Yasreg est le témoin d'un fait qu'il n'oubliera jamais. D'un seul élan, toutes ces personnes qui vraisemblablement ne se connaissaient pas, se lèvent, se mettent au garde-à-vous. C'est un geste spontané, irrésistible.

Yasreg lui-même suit le mouvement. Et une vibrante Marseillaise retentit. Les gens dans la rue s'agglutinent, forme une foule qui grossit, étonnée d'abord puis réceptive. Des gens pleurent. L'atmosphère est poignante, une lueur d'espoir est passée. Le vagabond Yasreg ne connaît pas le chant national français, mais il est pris aux tripes comme tout le monde.


Qu'est-ce que le Bismarck ?

Ce cuirassé allemand de 45.000 tonnes, chef-d'oeuvre de construction navale, réputé incoulable, était le vaisseau le plus lourdement cuirassé du monde. Son armement lourd comportait 8 canons de 15 pouces. Sa vitesse égalait et même dépassait celle des cuirassés britanniques les plus rapides. Seuls les plus puissants parmi ces derniers étaient capables de se mesurer à lui.

Pour l'Angleterre en guerre, la seule présence de ce bâtiment constituait une effroyable menace pour son ravitaillement et par conséquent pour la poursuite de la guerre.

Pour conjurer ce danger mortel, l'Amirauté britannique était contrainte de conserver à portée d'action immédiate les navires de guerre capables d'opposer une riposte efficace à ce mastodonte. Pour cela il fallait dégarnir d'autres théâtres d'opérations. Les conséquences étaient tragiques compte tenu des responsabilités qu'assumait, bon gré mal gré, la Royal Navy à l'échelle mondiale.

Le 27 mai 1941, le Bismarck, gravement endommagé le jour précédent par le Prince of Wales au cours d'une bataille navale qui avait vu l'explosion et la disparition en quelques minutes du Hood, fleuron de la flotte britannique, fut coulé à son tour. Incoulable au canon, impossible à gouverner suite aux terribles avaries qu'il avait subies au niveau de flottaison, il fut finalement éliminé de la surface des mers par les avions torpilleurs.

Le Bismarck coula pavillon haut. Il n'y eut que quelques survivants.


Saint-Beauzely, Aveyron : mi-juin 1941

Le pittoresque de l'endroit mériterait de s'étaler sur une infrastructure touristique. Tout ici est beau, calme, mais très pauvre.

Chef-lieu de canton, le village ne groupe qu'une centaine de maisons agglutinées dans un cadre de murailles moyenâgeuses partiellement en ruines. Le haut-lieu du patelin est uniquement fréquenté par les rats et les chouettes. C'est le château, en ruines lui aussi et hanté, naturellement. Ce qui en reste fait quand même bonne figure dans l'ambiance un peu surréaliste qui prévaut. La nuit, le tout semble sortir d'un conte fantastique, teinté de cauchemardesque. L'impression est encore renforcée par l'éclairage chiche des ruelles et des habitations. Les venelles étroites pavées de gros, les ornières creusées à même la pierre par des siècles de trafic rural, les maisons lépreuses, suggèrent une atmosphère sinistre et  déprimante pour ceux qui n'y sont pas nés.

L'attitude des gens est spéciale, elle aussi. Il semble qu'ici le temps se soit arrêté. Les habitants, agriculteurs et bergers pour la plupart, se révèlent peu loquaces, taciturnes. Gomme tous les isolés, repliés sur eux-mêmes dans ce trou perdu, on sent leur méfiance ancestrale instinctive envers tout ce qui est nouveau, ce qu'ils ne connaissent pas. La guerre parait n'avoir amené aucun changement à leur mode de vie, immuable et routinier. On dit que ceci résulte en partie du fait que le petit vin local, acide et traître, provient de raisins qui ne parviennent jamais à maturité faute de soleil.

Dans sa lutte pour survivre, Yasreg a connu Saint-Beauzély.

Montpellier était devenu malsain pour lui. La menace d'être remis aux mains des Fritz à la ligne de démarcation se concrétisait. Les autorités de Vichy, sous la férule du Maréchal vieillissant, optaient de façon de plus en plus visible pour la collaboration. Pour notre vagabond c'était là une épée de Damoclès permanente. Le Secours national, les bonnes s?urs avec leurs nouilles à l'eau l'avaient parfois sauvé de la disette. Malgré la gratitude qu'il leur devait le pauvre hère ne pouvait se permettre de continuer ce régime sans tomber malade. Il avait donc offert ses services, comme man?uvre, aux "Chantiers ruraux de l'Aveyron", d'où sa présence à Saint-Beauzély.

Le travail consistait à creuser à flanc de coteau une route rurale destinée à desservir plus facilement deux villages isolés. Il se vit donc astreint par les circonstances à manier les outils obligés du parfait terrassier : la pelle, la pioche et la brouette.

Les gens qui l'entouraient, marginaux comme lui, participaient avec une énergie mitigée à la réalisation de cette entreprise, sinon grandiose, du moins localement utile.

Après une semaine de ce régime abrutissant, gonflé de navets à l'eau et de topinambours douteux, Yasreg décida de lâcher tout et de reprendre la route. Jules D..., un compagnon d'équipe lui emboîta le pas. Tout le monde avait perçu une avance sur le salaire afin de régler les dettes de cantine. Cette dernière attend toujours son dû.


Décor : Un hameau abandonné dans la nature

Terre sauvage et peu peuplée, l'Aveyron, à l'époque où se situe ce récit, est de plus en plus frappé par l'exode rural. Ses habitants abandonnent une terre qui ne nourrit plus son homme. La jeunesse va chercher ailleurs ce qu'elle ne trouve plus sur place.

Une pénible impression de tristesse, de mélancolie sinistre se dégage des humbles demeures vides où des traces d'ancien bonheur se remarquent encore ici et là. Une sorte de pudeur empêche les deux marginaux de franchir les portes ouvertes.

Un chemin caillouteux traverse le hameau, suit la colline, contourne un boqueteau et soudain, apparaît un troupeau de moutons.

Pas bien grand, une trentaine de bêtes s'est dispersée sur une pente. Pas de chien visible, mais, assis sur un rocher, un bonhomme coiffé d'un feutre délavé et enveloppé d'une sorte de cape qui le couvre de la tête aux pieds. Ce personnage presque biblique, c'est le berger. C'est un vieillard, sec comme un sarment de vigne, qui se lève et incline la tête en guise de salut. Impressionné par son expression de dignité humble, de sérénité, de calme intérieur, Yasreg s'approche : "Monsieur", dit-il, "pouvez-vous nous dire s'il existe une auberge dans les environs. Nous avons traversé le village mais nous n'avons rencontré personne. Tout semble abandonné ici. Sommes-nous bien sur la route de Lodève ?"

"Oui, Messieurs", répondit le berger, "vous êtes sur le bon chemin, un peu plus loin vous rejoindrez la grand'route qui y mène. Pour le reste, il n'y a pas d'auberge ici, ni plus loin d'ailleurs. Moi-même et mon épouse sommes les seuls habitants à 10 kilomètres à la ronde."

"En ce cas", demanda Yasreg, "pourriez-vous nous vendre quelque chose à manger. Nous devons gagner Lodève aujourd'hui encore, si possible et à pied car, à notre connaissance, il n'y a ici aucun transport public".

"En effet, il n'y a un autobus dans les deux sens qu'une fois par jour et vous ne pourrez l'emprunter aujourd'hui. Il est déjà passé. Je vais vous conduire chez moi, ce n'est pas loin... Ma femme vous fera quelque chose à manger".

Toute proche, une bâtisse toute simple, à côté d'un hangar à foin, d'un tas de fumier et d'une étable. Quelques poules picorent ça et là. Mais la porte de l'étable s'entrebâille et une femme âgée en sort. "Entrez", dit la vieille, "passez par ici".

Yasreg et son compagnon se voit introduire dans ce qui est sans doute la pièce principale. Des meubles boiteux, quelques caisses ou coffres constituent les sièges et commodités. Le tout est propre, pauvre, entouré de parois en briques nues. Des solives soutiennent le plafond. De l'ail, des oignons, un fatras de choses indéfinissables y sont suspendus. Seuls ornements, un portrait du maréchal et un cadre contenant deux décorations militaires. Dans la cheminée où brûle un feu de bois, une crémaillère pend, avec sa marmite de soupe. À portée de main est suspendu un fusil de chasse. Il n'y a aucune pendule, rien qui indique le passage du temps.

Les pauvres gens sortent d'un placard ce qu'ils ont de mieux : des bols et des écuelles, une bouteille de vin, un quignon de pain dur, du fromage du pays, du beurre. Et pour corser le tout, on prépare une énorme omelette. Une aubaine pour nos deux marginaux affamés.

Chacun s'installe. Le vieillard se signe, se recueille un instant puis s'assied et invite ses hôtes à partager son repas.

Finalement le silence est rompu. On parle de la dureté des temps, des difficultés de communication avec la ville, du départ des voisins, des fils qui travaillent à Montpellier et que l'on voit si rarement. Bref, les vieux se souviennent du temps passé où tout allait mieux, où un humble bonheur était encore possible.

"Eh ! Oui !... " fait le vieillard", j'ai connu Verdun et même personnellement le Maréchal qui une fois encore a sauvé la France. J'ai passé deux ans dans la boucherie, les tranchées, les poux, la crasse. On mourait pour reconquérir cent mètres carrés."

"La France n'est pas morte, une génération se lèvera pour la sauver. Moi j'ai fait ma part. Voyez ces deux décorations : C'est la Croix de Guerre et la médaille militaire. Un jour, vous qui êtes jeunes, vous devrez participer; la revanche".

En boitant le vieux se lève, décroche le cadre qui contient ce qui est si précieux pour lui. Et la vieille dit avec fierté : "II était sergent. Messieurs".


Retour à Montpellier

Sous la pluie battante, la petite ville de Lodève s'estompe dans la grisaille. La route monte parmi les plateaux calcaires des Garrigues. Elle suit par endroits les gorges arides et sauvages de cette région réputée à juste titre pour ses beautés naturelles. Yasreg et son compagnon ont atteint l'Hérault et ont encore 46 kilomètres à parcourir, à pied bien entendu, avant d'atteindre Montpellier.

La nuit commence à tomber. Transis de froid, mouillés, fatigués, les deux compagnons doivent absolument découvrir un endroit abrité pour passer la nuit. On aurait pu loger à Lodève, trouver un coin tranquille, mais Yasreg a préféré ne pas le faire. Son compagnon est français, ses papiers sont en règle. Yasreg est un étranger en état de vagabondage et susceptible d'être remis aux Allemands. Or cette ville était, pour une cause ignorée, en état d'ébullition lors de leur passage. La gendarmerie sévissait partout, vérifiait les papiers d'identité, visitait les bistrots et les hôtels. On parlait même de terroristes... Il valait mieux se faire tout petit et disparaître. Brave type, généreux et bon, Jules D. l'accompagnait dans son misérable périple.

Cet homme, d'une trentaine d'années à l'époque, se disait mécanicien de profession. Célibataire, seul dans la vie, il s'efforçait de survivre, faisant tous les métiers. Yasreg se souvient avec sympathie et reconnaissance de ce pauvre homme qui, compatissant envers sa jeunesse, lui laissait une large part de ses tickets d'alimentation. Il revoit son visage maigre, ses yeux clairs, sa manie de vouloir rester propre et de conserver une sorte de dignité triste au milieu de son dénuement. Cette attitude semblait innée et Yasreg se demande si, après tout, Jules D. n'était pas autre chose que ce qu'il prétendait être.

Dans la bruine épaisse, sur un terrain en pente couvert d'herbe détrempée, des flaques d'eau, quelques ornières et une bâtisse se précisent. Tant pis, on s'approche... C'est une construction sommaire, une sorte de hangar à foin hissé sur des piliers en bois qui l'isolent du sol. On distingue vaguement les réserves de fourrage entassé hors d'atteinte du bétail. L'endroit doit être fréquenté durant la journée, si l'on en juge par les traces de pas. La boue et le purin sont de la partie.

On se fait la courte échelle et on se hisse dans le foin. C'est l'hôtel des courants d'air mais la matière est relativement sèche. À défaut de chaleur, on est débarrassé de la pluie qui redouble. On attendra le jour, et puis... on se remettra en route. Impossible de dormir ; les deux pauvres diables claquent des dents. Quel endroit ! Quelle misère ! Mais Jules D. secoue Yasreg qui commence à somnoler. "Regarde là-bas, je crois voir une lumière. C'est peut-être une ferme. Il vaut mieux aller voir. On va attraper la crève ici. Vaut mieux se barrer..."

Mort de fatigue, Yasreg n'a guère envie de bouger. Il en a marre, et sa réponse s'en ressent. Mais ce sentiment purement subjectif ne mène nulle part. Alors, courage : "II faut encore donner un coup de collier".

De nouveau, on entre comme un coin dans le mur de flotte. De nouveau, le ruisselet d'eau dégouline dans le cou, descend le long de la colonne vertébrale, humidifie le sphincter et se perd dans le fond du froc. Les pieds sans chaussettes clapotent dans les godasses. L'étoffe du pantalon leur colle aux fesses.

La lumière se voit mieux ; elle filtre à travers des persiennes en bois. Des gens vivent là !

"On va demander l'hospitalité jusqu'à demain matin." dit Jules D. "Après tout, on a de quoi payer."

Gênés, les deux hommes hésitent puis finalement se décident à frapper à la porte.

Tout d'abord rien ne se passe. On refrappe. Un chien grogne sourdement. Puis des pas furtifs se rapprochent de l'entrée : "Qui est là ?" demande une voix rauque.

Jules D. a plus ou moins l'accent du terroir quand il le veut : "Ouvrez" dit-il, "nous sommes perdus et nous cherchons une grange pour passer la nuit. Pouvez-vous nous aider ?"

Pas de réponse. Un chien continue à grogner. Puis brusquement la porte s'ouvre toute grande. Une ombre chinoise se profile : un homme armé d'un fusil, silhouetté sur le fond rougeâtre d'un feu de bois. Une autre ombre, celle d'une femme cette fois, tient fermement en laisse un gros chien garni d'une solide muselière en cuir.

La réception manque d'enthousiasme, mais on le comprend. Les temps sont incertains, l'endroit isolé. Les visiteurs ne payent pas de mine, c'est le moins qu'on puisse en dire. Que font-ils dehors, en pleine nuit, par un temps pareil ?

L'examen d'entrée est méfiant, mais finalement positif. On voit que les deux clochards ne sont pas méchants et qu'ils font plus pitié que peur.

"Entrez" dit l'homme au fusil. Comme partout où la vie est âpre et dure, ici non plus, on ne jette pas dehors quelqu'un qui demande l'hospitalité. Mais on a le droit de prendre ses précautions.


Décor

Une sorte de grange, aménagée en habitation. Dans le fond, une cheminée ouverte, avec, noire de suie, l'inévitable crémaillère et la grosse marmite à soupe. Toute une famille est là : cinq enfants dont les âges varient du berceau à l'adolescence; deux femmes, la mère et la grand'mère, sans doute.

Bouche bée, la marmaille regarde les deux visiteurs inattendus. On voit que les visites sont rares ici. L'homme est allé pendre son arme dans un coin. On a calmé le molosse. La porte est solidement verrouillée, comme au Moyen-Âge, avec une poutre en chêne coincée entre deux tenons. Pour tout éclairage, on dispose du feu de bois qui craque et fuse.

De grandes ombres accompagnent tous les mouvements des gens, dans une ambiance rougeâtre qui fait ressortir encore la pauvreté des choses. On a l'impression de vivre dans le passé. La pénombre des  coins révèle des formes bizarres. Ce sont des animaux. Des-poules perchent partout où on ne les chassent pas. On distingue des moutons dont certains ruminent encore. Jules D., qui a des lettres, évoque un tableau de Lenain, montrant le dénuement des paysans du XVlIe siècle.

Mais. les gens se déplacent, on se dérange, on invite les visiteurs à venir se sécher. Quelques paroles s'échangent. Fumant comme de vulgaires lessives, Yasreg et son compagnon sentent la chaleur caresser de sa bienfaisante présence leurs membres transis.

Mais l'hospitalité ne s'arrêtera pas là. Voilà que la jeune femme se lève, leur sert un bol de bois plein de soupe chaude avec du pain fabriqué sur place, et une grosse tranche de jambon cru.

Jules D. n'avait pas eu une mauvaise idée après tout. Une fois de plus, Yasreg a l'occasion d'apprécier le sens de l'hospitalité des humbles. Peu loquaces, comme intimidés, ces braves gens ont donné ce qu'ils avaient, sans poser de questions, comme si c'était une chose toute naturelle.

Yasreg et Jules D. passèrent le reste de la nuit enveloppés d'une couverture dans un coin de la pièce, au chaud et au sec. Tout le monde avait rejoint son coin pour se préparer à une nouvelle journée de travail. Au dehors la pluie tombait toujours.

Personne ne les réveilla et c'est tard dans la matinée qu'ils constatèrent qu'on les avait laissé dormir. Le feu brûlait toujours dans l'âtre. Personne n'était en vue. Leurs hôtes étaient sans doute occupés avec leur bétail car des bruits assourdis, ponctués de quelques interpellations se distinguaient au loin.

Perplexes, les deux compagnons se posaient la question : "Peut-on s'en aller comme cela, sans même  remercier ?", quand la fermière entra dans la pièce. Un rapide bonjour et du pain gris et un pot de lait fraîchement trait leur fut offert.

Silencieusement la brave femme les regarda quitter son humble demeure, un rien de tristesse dans le regard. Pour elle, un rêve venait de passer. Des visiteurs étaient venus et étaient repartis, anonymes, pauvres comme eux... La vie, c'est cela !

L'étape d'aujourd'hui sera longue. Il reste au moins 40 kilomètres avant Montpellier. Yasreg va à Montpellier mais il pourrait tout aussi bien mettre le cap sur un autre endroit. Cela ne changerait rien au problème. Que faire ? Où loger ? Où aller ? Il reste un peu d'argent, pour un jour ou deux, tout au plus. En plus, les grosses godasses qui l'ont amené jusque là commencent à déclarer forfait. Yasreg est en passe de rouler sur les jantes.

Cette situation ne peut durer. Il faut prendre une décision. Jules D. connaît bien les Pyrénées et les espagnols : "C'est tout simplement stupide d'essayer de passer comme ça", dit-il. "D'abord tu ne rencontreras à la frontière aucun Français, mais des Boches ou des Italiens. Tu ne connais ni les passages ni la langue espagnole. Tu ne disposes même pas d'une carte et tu risques de te faire descendre aussi bien de ce côté de la frontière que de l'autre. À ta place, vu ta situation, je signerais un engagement à la Légion Étrangère. Tu y seras au moins à l'abri."

"Toi", continua-t-il, "tu peux être appréhendé par le premier flic venu et réexpédié d'où tu viens, avec les conséquences que ça entraînera pour toi et ta petite santé... Bien sûr, cinq ans ce n'est pas rien... Mais tu seras en Algérie et tu y mangeras à ta faim. Si tu as l'échine souple, on t'y foutra la paix. Tu seras en règle avec le monde entier. À ta place, je n'insisterais pas. Je me présenterais au premier poste de gendarmerie venu et je demanderais à m'engager. Ils recrutent du monde et ne te poseront pas de question."

Yasreg voit dans ces paroles un reflet du cheminement de sa pensée. C'est la marche à suivre. Il est inutile de forcer le destin.


Camp Sainte-Marthe, deuxième mouture

L'aspect extérieur du camp est toujours le même, mais cette fois le corps de garde est occupé par la Légion. On pratique le même cérémonial que la première fois. Yasreg passe les fourches caudines sans problème. On est poli et on semble le caresser dans le sens du poil. Le sous-officier pousse la courtoisie jusqu'à lui adjoindre un planton pour le mener à bon port. De toute évidence, personne ne se souvient de lui. Tant mieux, mais ce n'est guère étonnant, compte tenu du va-et-vient habituel de l'endroit.

En y regardant bien pourtant, des choses ont évolué : par exemple, l'accueil et l'attitude générale présentent moins de débraillé. C'est toujours la tour de Babel, mais on sent qu'une poigne énergique a pris les choses en mains. On ne voit plus d'Annamites, moins de Sénégalais et de Nord-Africains. On s'y bouscule moins. Les allées du camp sont entretenues. On constate qu'un effort louable a été soutenu pour que les locaux soient présentables.

L'excellente tradition de la Légion veut que le nouveau venu passe d'emblée aux cuisines pour un casse-croûte et un verre de pinard. Tout le monde, même le cuistot, semble s'être donné le mot pour rectifier l'impression déplorable de "Sainte-Marthe, première mouture".

En s'excusant presque, on confronte notre vagabond repenti avec l'abord agréable et nécessaire du décrassoir. Ensuite, c'est la présentation des appartements. Yasreg va de surprises en surprises : un lit avec des draps, une petite armoire pour ceux qui ont quelque-chose à y mettre, ce qui n'est pas son cas. Pour le moment, les locaux sont vides. On lui fiche la paix... et c'est tout ce qu'il demande.


Décor : le bureau du Capitaine

Une table de bois encombrée de papiers. Au mur, un drapeau français croisé avec un fanion rouge et vert de la Légion. Deux portraits, celui du Maréchal Pétain et celui du Général Rollet, héros légendaire de la Légion Étrangère. En-dessous, une citation en grandes lettres, attribuée à ce dernier : "Légionnaires, vous êtes légionnaires pour mourir et l'on vous envoie où l'on meurt."

Assis derrière le meuble, un Capitaine chargé d'interroger les futures recrues. Yasreg le reconnaît, c'est le même qui l'a questionné la première fois.

"Ah, tiens, vous revoilà. Je me souviens de vous. Et moi qui vous croyais disparu ! Quelle agréable surprise ! Heureux de vous revoir ! Et après tout, supposons que je vous flanque à la porte... Qu'en pensez-vous ? Car je ne suis nullement certain que vous n'allez pas me refaire le même coup. Êtes-vous décidé cette fois ?"

Yasreg est dans ses petits souliers. Il se sent plutôt gêné aux entournures. Que répondre ? Il ne s'agit plus de crâner. Comme tout futur plouc qui se respecte, il faut s'abstenir de tout commentaire. L'échine est raide, mais il faut qu'elle acquière de la souplesse. La diplomatie du roseau qui plie et ne casse pas est d'application.

Le candidat repenti se cale au garde-à-vous : "J'ai bien réfléchi mon Capitaine, je suis décidé à signer. J'espère que vous n'allez pas me mettre dehors."

L'officier, un petit sourire au coin de la moustache, le regarde quelque secondes. "Bon" dit-il, "normalement tu devrais déjà être sorti, mais tu es toujours là... On va refaire un essai... C'est comme si tu n'étais jamais venu ici. Demain matin tu repasseras les visites médicales. Maintenant, il y a une chose que tu as intérêt à comprendre : je crois que ce n'est pas le moment pour toi de rentrer en Belgique, je crois aussi que tu as de bonnes raisons. Tu agis sagement en te mettant sous la protection de la France. Rassure-toi, elle ne te demandera pas plus que tu ne peux donner."

Yasreg bredouille un : "Merci mon Capitaine", fait demi-tour et relit l'inscription sur le mur. Il a compris. Mais l'expérience est encore à faire !

(À suivre)

Date de mise à jour : Mercredi 28 Octobre 2015