Tome II - Fascicule 12 - octobre-décembre 1985

Souvenirs de guerre - Aventures de jeunesse (10)

Freddy GERSAY


Guercif, suite

Depuis son arrivée dans cet endroit enchanteur, quatre jours auparavant, le malchanceux Yasreg n'a pas dormi dans un lit.

Il en a pourtant un, en principe du moins.

Pendant la journée, il est toujours accompagné d'un guide armé, baïonnette au canon, comme s'il était le dernier des criminels. Cette sentinelle, gênée de son rôle dans la combine, essaie souvent de parler un peu, de rasséréner l'atmosphère, mais le coeur n'y est pas.

Le sentiment d'impuissance devant l'injustice, la solitude sans recours, prennent invinciblement le dessus. Mais on se fait à tout. On acquiert avec le temps une peau de rhinocéros et on ressent de plus en plus en soi-même, à côté d'un solide mépris, une dose croissante de pitié. On pense, dans son désarroi, qu'on se situe dans une sorte de troupeau de moutons de Panurge dirigé par des bergers dénués de raison.

Ce jour-là, en ce début de juillet 1942, notre homme, installé à l'ombre dans un coin tranquille de la cuisine, effectue machinalement les gestes familiers du "pluche". Le calme règne dans le bourdonnement des mouches et les relents de graillon. On semble l'avoir oublié. Chose bizarre, Touf-Touf ne s'est pas manifesté ce jour-là, la garde d'honneur non plus. Bref, on respire un peu, on rêvasse, on se souvient, on espère malgré tout. Au-dehors, des légionnaires vont et viennent, des maraîchers indigènes viennent livrer leurs pastèques, les figues et les raisins...

Mais ce calme apparent est trompeur. Il cache des changements. Voilà l'homme à la baïonnette qui vient au pas de gymnastique. Le pauvre type n'a pas l'air à son aise. Yasreg se demande quelles nouvelles complications se silhouettent sur l'horizon de Guercif. L'expérience lui a appris, à ses dépens, que pas grand chose de bon ne sort habituellement d'une perturbation, même sordidement dérisoire. Il est habitué, par la force des choses, à voler très bas.

L'homme essoufflé reprend ses esprits : "Le capitaine est rentré", dit-il, "il veut te voir". Tu dois te mettre en tenue et te présenter tout de suite au bureau. Faut te grouiller, ça n'a pas l'air de tourner rond."

Yasreg se contemple de la tête aux pieds. Il est sale, fatigué, hirsute et sa tenue de tôlard lui donne l'allure d'un bagnard qu'on vient juste de récupérer après une cavale. Il en a ras le bol, comme on dirait de nos jours. Au point où il en est, les choses ont tellement peu d'importance, qu'il n'a nulle envie de courir, commandant ou pas.

Traînant ses godasses sans lacets, son froc graisseux sans ceinture et son bonnet de police luisant de graisse, il met le cap sans se presser sur ce qu'il suppose être le lieu qui lui a été assigné. Mais il se trompe de baraquement et se fait sortir avec les noms d'oiseaux d'usage en semblable occasion. À la Légion, quand on porte la tenue de tôlard, on est traité comme un tôlard. C'est une habitude à prendre.

Finalement arrivé en son lieu d'hébergement, il parvient tout de même à se décrasser plus ou moins, sans savon, mais ne peut se raser. Il endosse sa tenue de toile jaune, remet des lacets à ses godillots, applique ses houseaux et, toujours accompagné de son cerbère, se retrouve face au baraquement qui abrite les services administratifs de l'escadron.

Yasreg, le mal-venu, n'a pour une fois pas longtemps à attendre. La porte s'ouvre ; il traverse un bureau peuplé de scribes et passe sans coup férir dans un autre bureau attenant. C'est le local réservé au commandant du 1er Escadron de Guercif, le premier officier que notre homme voit depuis son départ de Fès.

Assis derrière une table encombrée de papiers, c'est un homme de taille moyenne, aux yeux clairs, d'allure énergique. Sous une apparence sévère, on reconnaît un homme capable de compréhension et de générosité. Ce n'est pas quelqu'un à qui l'on fait prendre des vessies pour des lanternes. C'est le capitaine Ville. Les deux hommes se dévisagent.

"Légionnaire Yasreg, mon capitaine. Je suis venu de Fès, il y a quatre jours, par mutation."

"Ah, c'est vous Yasreg. On m'a parlé de vous. Je suis content de vous voir. Vous avez, semble-t-il, rencontré quelques problèmes à votre arrivée. Mais tout cela va se tasser."

"J'ai reçu ce matin votre mutation de Fès. Ces documents me font savoir que vous y exerciez des fonctions administratives. Eh bien, vous allez les continuer. Légionnaire Yasreg, je voudrais que vous soyez convaincu qu'à la Légion Étrangère française, il n'y a ni privilégié, ni réprouvé. C'est une grande famille où chacun a le droit et le devoir de faire part de ses griefs à ses officiers. Pourquoi ne portez-vous pas votre képi blanc ?"

"Mon Capitaine, il m'est interdit de le porter. À mon arrivée, j'ai été puni de huit jours de prison... avec proposition pour une punition plus sévère qui me serait infligée par le colonel..."

"Légionnaire Yasreg, vous avez reçu, non pas huit jours de prison, mais quatre jours de salle de police. Vous venez de les terminer ce matin. Dès à présent, vous logerez au peloton hors-rang, juste en face, et vous vous mettez dès demain matin à la disposition du maréchal des logis chef P., chef comptable, qui vous donnera des instructions. À l'escadron, chaque légionnaire effectue le genre de travail le mieux à sa portée. Je confie l'outil à celui qui sait le manier et la plume à celui qui sait s'en servir."

"De plus, vous allez tout de suite passer au magasin d'habillement pour y recevoir une tenue mieux appropriée. En outre, je veux vous voir avec votre képi la prochaine fois, vous n'êtes plus puni. Est-ce compris ?"

"Je répète ce que je vous ai dit tout à l'heure : vos officiers sont là pour vous aider chaque fois qu'ils le peuvent."

"En ce qui me concerne, j'aurai besoin de vos services très souvent comme dessinateur. Vous êtes le bienvenu à l'escadron. Je compte sur vous pour faire du bon travail... Vous pouvez disposer, je vous remercie."

Yasreg était entré dans le bureau du commandant d'escadron persuadé que de nouvelles tuiles allaient s'abattre sur son crâne, et voilà qu'il en sortait avec l'équivalent d'une réhabilitation sur tous les plans. La position qu'il occupait à présent le mettait pratiquement à l'abri de la malveillance et de la stupidité sadique.

Au cours de l'exercice des fonctions administratives modestes qu'il remplit dorénavant à l'escadron, Yasreg a fini par connaître les raisons des relâchements qui s'étaient produits à Guercif dans les escadrons du 1er REC, et des bavures qui en avaient résulté.

Le capitaine Ville avait été terrassé par les fièvres tropicales et ses deux adjoints, les lieutenants M... et V... étaient malencontreusement en congé. L'escadron, sans officiers pendant plus d'une semaine, s'était trouvé pieds et poings liés aux mains du plus haut en grade, l'adjudant J..., dit Touf-Touf, et il s'était passé ce qui se passe facilement quand on confie l'autorité à des mains inaptes à l'exercer.

Le bureau du Commandant n'était séparé de celui, plus vaste, des employés de la comptabilité que par une simple cloison en bois. Tout ce qui s'y disait était connu du personnel administratif. Ce dernier était donc en première ligne pour écouter la formidable engueulade qu'avait reçue l'adjudant J... lors de la reddition des comptes, à la rentrée du capitaine. Elle avait précédé l'entrevue mémorable avec Yasreg.

Le capitaine Ville avait la voix forte, l'élocution facile et la patience courte quand il s'agissait de remettre à leurs places l'incohérence et l'incompétence, surtout quand elles s'étoffaient d'éthylisme. Ces qualités verbales avaient eu là une occasion de s'exercer sans réserves, surtout en ce qui concerne les huit jours de prison généreusement octroyés. En effet, la limite du capitaine en la matière n'était que de sept jours. Bref, charité à part, Touf-Touf avait eu bonne mine.

Tout cela, avec le recul du temps, peut sembler bien mesquin. C'est sans rancune que Yasreg se remémore ces incidents de parcours sans importance. Pourtant, ces mauvais souvenirs laissent leurs marques. Ce sont des expériences décevantes mais qui restent inoubliables et, par cela même, apportent leur part à la construction évolutive d'un être humain quel qu'il soit.


Taza - Manoeuvres en montagne

Les 1er et 2e Escadrons du 1er REC/Guercif sont composés de troupes démontées transportées, en principe, par camions. La cavalerie à cheval n'a plus qu'une utilité de parade. La pénurie d'essence, la pauvreté générale limitent de façon draconienne les moyens logistiques. Bref, on redevient des fantassins.

Du fait de sa présence presque constante auprès du commandant, Yasreg se rend compte que quelque chose se prépare. Des documents confidentiels sont classés par ses soins et une vue générale de la situation internationale se construit dans son esprit.

Il ne fait plus aucun doute pour notre administratif que de grands événements se préparent à moyenne échéance. Une documentation peu fournie, mais néanmoins éloquente, doit être distribuée à tous les échelons de commandement. La silhouette des chars, blindés et avions allemands, anglais et italiens doit être dessinée et reproduite avec des moyens issus de l'ingéniosité.

Bien sûr, Yasreg garde ses découvertes pour lui. Comme d'habitude, sa fidèle compagne est toujours là, à ses côtés. Il a dressé autour de lui la tour de l'incommunicabilité. C'est peut-être la raison pour laquelle on a confiance en lui.

Des documents confidentiels lui ont été confiés pour classement, des conversations ont lieu en sa présence. Tout ce qu'on a pu camoufler comme engins blindés, peu de chose en l'occurrence, a été regroupé dans les hangars et est inutilisé, l'essence étant réservée pour les événements qui se préparent.

La vie est calme à Guercif, on y devient facilement amorphe dans la chaleur torride qui sèche, déshydrate l'individu. Il est évident que c'est un endroit rêvé pour y perdre tout goût de l'effort.

Dans ces conditions, il est impératif de sortir la troupe de l'encroûtement où elle s'enlise.

Pour ce faire, on va quitter cet endroit pour se rendre dans la montagne, du côté de Taza, à Aïn Brilou, par exemple, et manoeuvrer dans la nature.

Des hauteurs d'Aïn Brilou, on distingue à la limite des horizons lointains tolérés par les pics montagneux, dans la brume chaude qui estompe les contours des êtres et des choses, les bâtiments blanchis de la ville de Taza.

Le minaret en est le point de repère culminant. Quand une visibilité bienveillante s'y prête, on distingue même la ville indigène, la médina.

Depuis plusieurs jours, on vit comme des chleuhs dans la nature. Ce n'est pas que les activités fassent défaut... En fait, on est complètement sorti de l'encroûtement qui menaçait.

Mais aujourd'hui, on sera particulièrement soigné.

Des curieux débrouillards ont fait bon marché de toute prudence et se sont renseigné auprès des cuistots. Ils connaissent le menu... On se régalera.

Comme il n'y a pas de frigo, il faudra finir la bidoche. Quelle est la raison de ces agapes spéciales que ne motive aucune fête particulière ? Elle est simple...

Le lieutenant X... qui commande l'escadron, s'est tout simplement abouché avec un des notables de l'endroit et ce dernier a accepté une convention avantageuse pour les deux parties... Contrat non signé, basé simplement sur le respect mutuel, il va permettre de ravitailler très largement l'escadron en viande fraîche.

La transaction s'établit comme suit : le notable reçoit trois cartouches Lebel en échange de chaque animal (sanglier ou autre) qu'il apportera aux cuistots de l'escadron. S'il utilise une seule cartouche pour abattre l'animal, il lui en reste deux pour son usage personnel. Cela suppose évidemment la possession d'un fusil capable de tirer la cartouche. Mais ce n'est un secret pour personne que les Arabes des montagnes détiennent des armes de guerre et qu'il ne leur manque que des munitions.

On comprendra qu'à ce prix, l'ordinaire sera amélioré sans grandes difficultés. Finalement, ce sont les cuistots qui, comme d'habitude emportent la palme, car cuisiner dans les conditions de manoeuvres n'est certes pas une mince affaire. Il s'agit d'un gigantesque barbecue, comme on dirait de nos jours. Mais tout le monde y trouve son compte.


Le malchanceux

Yasreg vient d'encaisser quatre jours de "tombeau". C'est l'adjudant T... qui les lui a octroyés. Un mot d'explication est sans doute utile. En manoeuvres, ou même théoriquement en campagne, le légionnaire qui, pour une cause quelconque, a mérité de "dérouiller", serait empêché de récolter la juste conséquence de ses actes. Il ne trouverait pas, et pour cause, l'endroit idoine destiné à préserver la quiétude de ses méditations. Mais qu'à cela ne tienne ! Des gens ingénieux, sinon un rien sadiques, il y en a bien assez à la Légion, ont trouvé de quoi combler cette lacune. Il suffisait d'y penser.

L'intéressé devra tout simplement dresser sa toile de tente, ce qui lui fera une sorte de pyramide, en dessous de laquelle il se couchera sur le dos. Comme son espace vital ne lui suffira pas toujours, compte tenu du gabarit de chacun, pour lui procurer la possibilité de se mouvoir, il sera autorisé dans certains cas, à creuser une sorte de fosse.

Cette dernière, baptisée "tombeau", variera en profondeur. Le confort de ce légionnaire malchanceux dépendra donc de la friabilité du sol.

Dans les environs de Taza, la composition géologique des roches ne permet guère d'entourloupettes. Le roc affleure partout. La couche d'humus, dans les bons endroits, n'excède pas quelques centimètres. On comprendra donc que "l'entombé" n'ait guère les coudées franches. Chaque fois qu'il se verra contraint par la nature de quitter temporairement son petit coin, il devra recommencer les formalités d'entrée, c'est-à-dire, redresser sa tente. À part cela, il aura tout le loisir de passer la nuit à l'abri, sauf, bien entendu, ses pieds qui dépasseront les limites de l'édifice, et sa tête qui fera de même.

Cette situation avantageuse, sur le plan méditatif, permettra à l'entombé de réfléchir profondément aux raisons spécifiques qui ont amené l'Autorité à exercer cette mesure coercitive regrettable.

Pendant que le reste de l'escadron soupera, après le "rompez" du soir, les Chleuhs des environs viendront écouler leurs produits, le pinard tiède réchauffera les esprits et les espoirs, et la soirée se terminera avec la chansonnette poussée dans le style composite habituel.

Pour l'entombé, la majeure partie du souper lui passera sous le nez, puisqu'il ne sera pas là pour défendre sa pitance. Mais si le sous-officier est de bon poil et qu'il y pense, on lui apportera une gamelle de ce qui restera. On n'oubliera pas, dans ce cas, d'y joindre un fruit, car même un entombé a besoin de sa dose de vitamines : c'est réglementaire et prescrit impérativement par le lieutenant médecin.

La raison de cette situation ennuyeuse, c'est que Yasreg avait la tête ailleurs et n'avait entendu qu'imparfaitement l'intéressante causerie prononcée par l'adjudant Touf-Touf. Il n'avait pas su  répondre à cette question posée à brûle-pourpoint : "À quoi sert le col de cygne dans le mécanisme de la mitrailleuse Hotchkiss ?"

Yasreg à cet instant précis avait les pensées tournées vers des horizons plus bucoliques et n'avait pas saisi avec assez d'empressement la question posée. Accusé de désinvolture, et poussé dans ses retranchements par une bordée de questions supplémentaires, Yasreg avait parfaitement répondu, mais avait, selon T... montré des velléités de vouloir nager entre deux eaux.

C'était, de la part de ce sous-officer érudit, une marotte de croire que les escadrons du 1er REC évoluaient en permanence dans une sorte de piscine où certains nageaient en surface, et d'autres, plus ou moins futés, essayaient, contre toutes prescriptions réglementaires, de se maintenir en plongée.

Bref, ce soir-là, Yasreg avait fait ballon, car on l'avait oublié dans son coin.

L'entombé est sorti de sa sépulture pendant la journée, afin de lui permettre de participer au désencroûtement général. Ce jour-là, on a fait du tir au mortier, au lance-grenade avec tromblon, etc. On a aussi réfléchi profondément sur les mystères mécaniques du fusil mitrailleur. Bref, une journée fructueuse, ou chacun s'est constitué une aptitude combattante la plus idoine possible.

C'est alors qu'un événement mineur, sans doute, mais important pour le rédacteur de ce pensum, se passa.

Yasreg appartenait, à titre de pourvoyeur, à un peloton de mortiers de 81. Pour économiser les munitions, très rares, on remplaçait cette arme à tir courbe par des tremblons que l'on fixait sur un fusil ordinaire. Ce procédé ne disposait d'aucun appareil de visée et seul le sens des proportions et le flair permettaient une précision relative.

L'objet considéré comme cible était situé à une assez grande distance du tireur. Tous les membres du peloton avaient loupé consciencieusement cet objectif. Seul Yasreg, à l'écart comme d'habitude, n'avait pas tiré.

Quand son tour arriva, son sens des proportions et les rudiments de géométrie qui surnageaient dans son abrutissement, lui suggérèrent la relation classique du triangle rectangle, celle qui conditionne le célèbre "pont-aux-ânes", pour viser l'objectif. Le résultat : ses trois grenades à fusil tombèrent sur l'objectif.

Touf-Touf, sidéré, regarda Yasreg sans pouvoir sortir ce qu'il aurait voulu dire.

Pour une fois, il se découvre le sifflet coupé, mais pas pour longtemps... cela ne dure pas car tout le monde regarde. Manifestement cet adjudant constate qu'il a peut-être sous-estimé Yasreg... Les trois coups ont fait mouche... "Nom de D... : Tu es le seul à ne pas l'avoir loupé ! Eh bien, tiens... tes quatre jours de "gnouf" sautent". Et, dans une explosion de sincérité stupéfaite, il ajoute : "Je ne t'aurais jamais cru capable de ça !"

Touf-Touf secoue sa surprise, il se redresse, grimace comme il a l'habitude de le faire quand quelque chose le dépasse et jette un coup d'oeil à la ronde sur le reste du peloton.

"Bandes de cons, bande d'abrutis", hurle-t-il, "c'est un gratte-papier qui vous a tous rasés aujourd'hui... Vous devriez être honteux... J'ai devant moi une belle bande de jean-foutres..."

Ce fait insignifiant semble avoir troublé ce sous-officier blanchi sous le harnais et son attitude vis-à-vis de sa bête noire s'améliora sensiblement dans la suite. Le fait d'être débarrassé du "tombeau" paraît à Yasreg, dans l'immédiat, des plus positifs.


Au ras des pâquerettes

Le brigadier-chef W... exerçait les fonctions de candidat sous-officer au 2e escadron. Il était Belge et se disait Bruxellois. Au cours des manoeuvres précitées, il fut envoyé à l'hôpital de Taza pour une intervention chirurgicale bénigne. Yasreg reçu sa visite alors qu'il sortait tout juste du tombeau.

D'allure distinguée, la voix douce, élégant dans son uniforme neuf, il avait ce qu'il est convenu d'appeler "bonne mine". Yasreg ne l'avait jamais rencontré auparavant.

Mais ce n'était pas uniquement pour faire connaissance que ce brigadier-chef désirait rencontrer l'ancien clochard. Ses préoccupations étaient plus terre à terre. Confronté avec des difficultés de fin de mois, il cherchait à se faire renflouer. Yasreg dans sa candeur naïve lui sembla sans doute la poire rêvée. Un compatriote, pensez donc...

Yasreg n'était pas riche. Mais en manoeuvre, on ne dépense presque rien et il se fait qu'il était l'heureux détenteur de la somme de 400 francs. Et ce légionnaire économe ne savait rien refuser. Il les prêta, tout bonnement, hautement flatté de voir qu'un brigadier-chef ait pensé à lui pour lui rendre ce signalé service.

Avec les salamalecs d'usage en semblables circonstances, la transaction s'effectua dans les meilleures conditions, sur la promesse de remboursement dès réception du traitement. Car comme brigadier-chef, W... était appointé. Renfloué pécuniairement, cet homme élégant mit le cap sur Taza.

Le temps passa. Les deux escadrons étaient depuis longtemps rentrés à Guercif et chacun avait repris ses habitudes. Yasreg, plein d'espoir attendait patiemment que son compatriote se souvienne de lui. Mais comme Soeur Anne, il ne voyait rien venir.

En désespoir de cause, il alla relancer W... dans son escadron et fut reçu avec des promesses pour le mois d'après. Ces entourloupettes continuèrent plusieurs mois. À sa troisième visite infructueuse au 2e escadron, Yasreg apprit par un "roulé" précédent que W... avait un goût prononcé pour le poker et les dames de vertu légère et qu'il pouvait toujours courir pour récupérer son argent. Ce gradé, peu regardant sur les moyens de colmater ses brèches financières, empruntait sur sa bonne mine et laissait son portrait.

Édifié, Yasreg déposa un billet sur le bureau de W... lui donnant comme dernier délai le lendemain à 10 heures du matin, faute de quoi, il raconterait la chose au commandant.

À 9heures 55, W... qui faisait fonction de sous-officer de jour, ne s'était toujours pas manifesté. Yasreg, occupé à gratter du papier, surveille l'horloge. Comme Touf-Touf est présent, il décide de ne pas déranger le capitaine et de s'adresser à lui :

"Mon lieutenant, puis-je vous demander quelque chose ?"

"Vas-y" répond Touf-Touf, plein de bienveillance acide.

"Le brigadier-chef W. me doit 400 francs depuis Aïn-Brilou. J'ai essayé trois fois de les récupérer, sans résultat. Je les lui avais prêtés sur sa demande parce qu'il devait aller à l'hôpital et n'avait pas touché son traitement. Il est plus riche que moi, qui n'ai plus un rond..."

"Planton", grogne Touf-Touf, "va chercher W... au trot, trouve-le."

Les minutes passent, finalement W. apparaît. Il est en tenue de service, avec la "jugulaire au menton. Il se présente au garde-à-vous, impeccable : "Brigadier-chef W..., mon lieutenant."

L'adjudant se tourne vers Yasreg et lui fait répéter son histoire, puis à W... en regardant sa montre : " Tu as cinq minutes pour appointer l'argent, tu devrais être honteux... disparais !"

Trois minutes plus tard, W... remettait 400 francs à Yasreg, sans problème, le compte y était.


8 Novembre 1942 : les anglos-américains débarquent en Afrique

La nuit du 7 au 8 novembre 1942 voit les deux escadrons portés du 1er REC de Guercif prêts à faire mouvement vers Taourirt pour y effectuer des manoeuvres. Ces dernières ont été préparées depuis au moins une semaine.

Chargé de reproduire les plans généraux de ces manoeuvres sur les indications du chef d'escadron, Yasreg a appris bien des choses. Les exercices auxquels on se prépare sont trop importants pour être de, la simple routine. Il y a un petit air de mystère autour de ce qui se mijote. Yasreg, transporté d'allégresse, sait de quoi il s'agit. Car il fait partie des meubles et personne ne se tait devant lui.

Trois heures du matin.

L'obscurité couvre le camp où règne une chaleur moite, presque orageuse, à l'image de ce qui se prépare. L'atmosphère est lourde, oppressante dans le silence parfois troublé par les hurlements des chiens chleuhs, dans le lointain.

Les sentinelles habituelles au corps de garde, aux hangars à matériel et à munitions, veillent. Mais, cette fois, chose bizarre, les hommes ont des cartouches. Tout le monde n'attend plus que le signal pour commencer la cérémonie. Car, chose extraordinaire aussi, on a dormi tout habillé. Ce sont les ordres ; ils ont été exécutés avec les grognements habituels, mais personne ne semble s'être posé de question.

Puis soudain, chose insolite, une sonnerie de trompette retentit. Yasreg ne l'avait jamais entendue auparant. On se pose la question : "Qu'est-ce que c'est que ça ?". Personne ne sait ce que signifie ce petit air insolite ponctué de couacs. Yasreg, mieux renseigné, devine qu'il s'agit de l'alerte réelle.

Depuis plusieurs jours, les mécaniciens ont fait refonctionner les moteurs des camions et des sidecars. Ce n'était pas une mince affaire que de faire revivre ces vieux tacots confits de graisse et ces "blindés" dérisoires, tout juste bons à effrayer les Chleuhs en dehors de leurs douars. Mais alors, ce qui sort tout à fait de l'ordinaire, tous ces véhicules ont fait le plein d'essence.

Tout cela pour jouer au petit soldat autour du patelin sordide qui a nom : Taourirt ? De tout évidence non... quelque chose s'est passé... et Yasreg sait qu'il ne s'agit nullement de manoeuvres mais d'un déplacement vers Oujda, à la frontière algérienne, pour s'y équiper et être prêt à intervenir quelque part.

Car des événements d'une extrême importance débutent ; en ce 8 novembre 1942, des forces anglo-américaines débarquent en Afrique du Nord. Pendant ce temps, les Anglais enlèvent à Rommel tout espoir de réaliser ses buts.

L'espoir enfin se concrétise, tout devient possible.

(à suivre)

Date de mise à jour : Jeudi 29 Octobre 2015