Tome II - Fascicule 12 - octobre-décembre 1985


La tour d'air du fort de Boncelles

Michel VIATOUR


La tour d'air du Fort de Boncelles se trouve au milieu des champs entre le fossé latéral droit et le Bois de la Marchandise, à 200 mètres du fort.

Rappelons que le rôle principal de cet ouvrage était de capter l'air frais destiné à l'aération de l'ensemble des locaux du fort.

À l'intérieur de celui-ci, l'air était distribué au moyen de canalisations aboutissant dans chacun des locaux et était soufflé par un ventilateur installé dans le massif central.

Cette installation, que l'on retrouve dans plusieurs anciens forts de 1914 réarmés en 1928/40, était destinée à pallier une des principales causes de la chute de ces forts en août 1914 : la faiblesse du système de ventilation rendait impossible l'évacuation des fumées dégagées par les tirs et provoquait de graves indispositions parmi les hommes (Flémalle, Lantin, Boncelles, Fléron, Embourg... comme en témoigne le rapport du général Leman publié par le commandant G. HAUTECLER en 1966).

La surpression créée à l'intérieur des bâtiments par la puissance du ventilateur permettait, en théorie, l'évacuation des gaz de combustion dus aux différents tirs et empêchait l'entrée dans l'ouvrage d'éventuels gaz de combat.

Cependant, dans certains locaux éloignés (par exemple au corps de garde de guerre) l'aération restait insuffisante et quelques cas d'asphyxie ont été signalés.

Nous nous attacherons, à partir d'ici, à décrire la tour dans son aspect actuel ; elle est construite sur une casemate ou fortin rectangulaire (environ 7,20 x 10 mètres) faisant face au Bois de la Marchandise.

L'accès à l'intérieur de la casemate est relativement aisé grâce à l'ouverture pratiquée (et rebouchée à de nombreuses reprises depuis la fin de la guerre par le fermier exploitant les prairies) à la place de la porte d'entrée blindée aujourd'hui disparue.

Ce trou donne accès à un premier sas dont la seconde porte blindée existe encore et est bloquée par la rouille, en position de demi-ouverture.

Après avoir enjambé la partie fixe de cette porte, on entre dans un second sus, couloir long de 3,70 mètres et large d'un mètre. Au fond de ce couloir, à droite, une porte métallique non blindée laisse un passage étroit.

Face à cette porte on découvre l'intérieur circulaire de la tour, du rez-de-chaussée, deux perspectives se présentent, l'une vers le bas et l'autre vers le haut. À gauche on accède à une salle de repos et à doite à deux coffres pour FM également équipés de trous lance-grenades.

Le puits, du fond duquel part le tunnel qui relie la tour au saillant III du fort, est sous eau. Par temps de fortes pluies prolongées le niveau de l'eau remonte jusqu'à un mètre et demi ou deux du niveau du sol. Les trois ou quatre volées d'escaliers métalliques donnant accès au tunnel ont disparu, rongées par la rouille.

Vers le haut, la première volée d'escaliers est en partie détruite mais est encore suffisamment solide pour pouvoir supporter le poids d'un homme en toute sécurité car la rampe est solidement fixée au mur.

Cet obstacle franchi, on se retrouve sur un petit palier métallique en forme de demi-lune, puis sans plus aucune difficulté, les deux volées suivantes sont escaladées.

Le troisième étage est celui de la porte donnant à l'air libre, à l'extérieur de la tour à quelque 6 mètres de haut. Cette porte est touchée d'impacts de différents diamètres et de différentes formes, c'est également le niveau des premières destructions importantes opérées par l'artillerie allemande sur cet ouvrage.

On notera spécialement un impact d'obus, dont le diamètre est environ 110 mm, dans le chambranle gauche (vu de l'intérieur), celui-ci est percé de part en part à peu près à mi-hauteur. Cet obus, ou un autre, a atteint un des 10 échelons scellés dans le mur et permettant l'accès au niveau supérieur de la tour. La porte est à deux battants et n'est pas blindée, elle est constituée de deux simples tôles de 1 mm d'épaisseur et une de celles-ci est pliée à angle droit vers l'intérieur obligeant le visiteur à enjamber un vide de près de 2 mètres pour rejoindre l'autre côté du palier. Ce palier, en forme de U, permet d'accéder aux échelons, ce dernier obstacle franchi, on débouche, par une trappe rectangulaire (64 X 78 cm) dont la taque a disparu, au niveau supérieur de la tour. C'est un plancher bétonné circulaire dont le centre est occupé par les restes d'un appareillage qui filtrait l'air capté au dessus du sommet du "champignon" au moyen d'un manchon télescopique en cuir souple. (1)

(1) appareil de filtration : c'est une hypothèse basée sur des documents d'origine allemande (Denkschrift-Belgien) mais il pourrait s'agir plus simplement du socle de la tubulure télescopique et de son mécanisme de montée et de descente.

La captation d'air par ce canal ne devait être utilisée qu'en cas d'attaque par des gaz de combat dont la nappe aurait dépassé le niveau de la porte ménagée à l'étage inférieur. Dans cette éventualité, la porte était fermée hermétiquement (les joints en caoutchouc sont encore visibles). Le manchon et le filtre étaient protégés par un tube en fer reliant la base du filtre à l'ouverture circulaire du sommet, cet ensemble avait un diamètre d'un mètre.

Entre la paroi du "champignon" et l'appareil de filtration il reste la place pour un chemin circulaire, le long de sa circonférence extérieure sont disposés alternativement 6 embrasures pour FM et 6 blocs équipés de trous lance-grenades et d'ouvertures pour un phare.

Cependant ce qui retient directement et spontanément l'attention lorsqu'on se situe à cet étage, c'est l'ampleur des dégâts qui, d'est en ouest soulignent l'acharnement des assaillants mais surtout le courage des défenseurs de la tour. Du 10 au 15 mai 1940, ils étaient huit, commandés par le maréchal des logis Delcommune, à subir les coups des obus de 88 et de 37 mm tirés par les Allemands.

Le premier regard est pour la grande ouverture de 2 x 2 m pratiquée vers le saillant III, barrée par de nombreux ronds à béton mis à nu, puis on remarque le second perçage diamétralement opposé au premier et de dimensions plus modestes, environ 80 x 80 cm.

Ces deux perçages ont dégagé deux plaques blindées d'embrasure et on y observe, sur celle côté fort deux impacts d'une netteté remarquable d'obus de 88 mm, sur l'autre un impact dont le diamètre est 110 mm. Ces deux plaques, épaisses de 40 mm, sont percées et prouvent de manière irréfutable que les Allemands tirèrent avec des pièces d'artillerie de 88 mm (et peut-être aussi de calibre supérieur ?). Cependant on peut penser que les tirs de 88 mm n'ont été effectués qu'après l'évacuation de ce poste car il n'y eut aucun tué ni blessé à déplorer dans l'équipe du MDL Delcommune.

Deux embrasures pour FM et un bloc lance-grenades sont complètement détruites et, au centre, l'appareil de filtration est criblé de trous de projectiles divers, de plus sa partie centrale est déchiquetée, outre cet appareil d'un mètre de haut, il subsiste deux épaisses tôles demi-circulaires qui  prolongeaient le filtre. Celles-ci sont également criblées de trous.

Sur le sol on remarque trois volants chassés dans le béton et destinés à manoeuvrer l'ouverture et la fermeture des deux battants de la porte de l'étage du dessous.

De par sa position, la tour avait une fonction de protection du vaste terrain découvert situé entre le fort et le Bois de la Marchandise mais sa seconde mission en importance était de servir de poste d'observation.

Par les six embrasures on découvre un vaste panorama.

Au dessus du Bois de la Marchandise on aperçoit à l'ouest, le sommet du building de 24 étages situé à l'Air Pur, les Biens Communaux de Seraing et le clocher de l'église de la place Merlot (nord-ouest), au delà, la vue s'étend sur les hauteurs de la rive gauche de la Meuse. Au nord, on voit nettement l'autoroute qui relie Seraing à Bierset et les terrils des hauteurs de Jemeppe et Saint-Nicolas. A l'extrême gauche on devine les hauteurs de Flémalle et derrière les sommets des arbres de la Chatqueue les bâtiments de Ferblatil.

De l'embrasure suivante, au delà des prairies et de la ferme Lobet (ex ferme Chèvremont) le terril Cockerill masque toute vue vers la vallée de la Meuse à Sclessin qui était visible en 1940.

À la troisième embrasure, les dégâts considérables permettent d'embrasser un large panorama qui s'étend du terril jusqu'à la rue du Tige Blanc et même au delà jusqu'au bois de la Vecquée. On aperçoit successivement d'est au sud la chaufferie de l'Université, le Bois Saint-Jean, la tour du Bol d'Air, les glacis et le massif central du fort.

Par les dernières embrasures du sud au nord-ouest, l'observateur découvre l'orée du Bois de la Vecquée et la ligne de la rue Damry, pratiquement jusqu'à la route de Plainevaux à Seraing malgré une avancée, en avant plan, du Bois de la Marchandise.

Aujourd'hui l'observation du terrain est grandement facilitée par le trou béant pratiqué dans le champignon à travers lequel on embrasse une large vue de 180 degrés allant de la Chatqueue à la rue Damry au lieu-dit les Frehisses.

Mais, en 1940, les circonstances étaient différentes, la mission du personnel affecté à ce poste était plus pénible car il devait se contenter des six petites embrasures de 10 x 14 cm au travers desquelles le vent soufflait comme chassé par une tuyère. De plus, le champ de vision était rétréci par le retrait de l'embrasure par rapport au mur et l'emploi de jumelles devait être très malaisé sinon impossible.


Date de mise à jour : Mercredi 28 Octobre 2015