Tome II - Fascicule 11 - juillet-septembre 1985

Souvenirs de guerre - Aventures de jeunesse (9)

Freddy GERSAY


Prise d'armes

À Sidi-bel-Abbés, la vie d'escadron continue, routinière, paisible et calme.

Le cortège habituel des exercices, des corvées, des revues de détail se succèdent.

La cavalerie détient un fourniment encombrant et vulnérable très coûteux, qui réclame un entretien fastidieux. Il faut se débrouiller avec trois fois rien, compte tenu de la pénurie générale.

Pour les cavaliers, il n'est pas question de faire la sieste comme l'infanterie le fait. Il y a les chevaux à entretenir, les écuries à nettoyer, les armes à fourbir.

Il faut en permanence être prêt pour la parade.

Les ministres de Vichy viennent souvent en Algérie pour y prêcher la bonne parole et s'y refaire une santé. Chaque fois qu'un de ces messieurs se présente, c'est évidemment le tout grand branle-bas. On sort ce qu'il y a de mieux, en son honneur. On lui fait une réception digne de sa haute personnalité

On attend la visite de Pucheux, ministre d'on ne sait pas très bien quoi...

C'est le spécialiste de la collaboration à outrance et il vient sans doute tenter de secouer les enthousiasmes défaillants en Algérie française.

Qu'il y parvienne ou pas, n'a pour le plouc nauséabond qu'une importance relative. Ce qui l'intéresse ce sont les corollaires.

Les deux escadrons à cheval de la Légion, sont réquisitionnés pour la parade. Les uniformes sont rendus impeccables, du moins en apparence et on a sorti les épaulettes de circonstance. Les chevaux luisants de santé et d'entretien piaffent d'impatience au bout du boulevard qu'il va falloir remonter en grande pompe tout à l'heure. La clique du 1er REC est présente au grand complet

Remarquable et remarqué, voilà S..., polonais d'origine, qui s'occupera de la grosse caisse. Ce virtuose, en temps normal spécialiste de la gaudriole à bon marché et affligé d'une soif perpétuelle consternante, s'est hissé sur un cheval calme.

Cet animal, sélectionné et entraîné pour ces circonstances spéciales, transporte, fixée à son encolure par un harnachement enjolivé de rouge et de vert, une énorme caisse de résonnance.

À cette dernière, on a fixé les additifs indispensables à toute musique martiale qui se respecte. On y dénombre un chapeau chinois, des pendentifs métalliques aux fonctions indéfinissables qui se révéleront tout à l'heure.

Ce S... possède l'art indéniable de manipuler ces divers instruments tout en se maintenant en selle. Cette performance qui relève de la gageure, ne saurait s'exercer que sur monture placide, qui n'enverra pas son cavalier dans les bégonias de l'avenue.

Car, il conviendrait de le souligner, ce mélomane bruyant devra collaborer à l'harmonie générale de la clique, en contrôlant sa haridelle avec les genoux et l'éperon. Il fera naturellement usage de ces derniers, avec la circonspection qui s'impose.

On lui a octroyé un système spécifique de bridon, mais en dépit de l'ingéniosité manifestée par le sellier qui l'a conçu, on voit mal ce légionnaire encombré participer à un rodéo public. Bref, pour tout un chacun, la fonction musicale de ce spécialiste soulève l'admiration générale.

L'élément féminin de Sidi-bel-Abbès apprécie hautement la dextérité du personnage quand il se permet la fantaisie de lancer en l'air ses masselottes et de les rattraper comme un saltimbanque de music-hall.

Comme on peut le constater, le soldat de 1ère classe S... est un élément spectaculaire et important des manifestations martiales de la garnison.

Il est d'ailleurs unique en son genre; ni les spahis, ni les chasseurs d'Afrique n'ont pu arriver à cette perfection tambourienne.

Mais il serait injuste de ne pas citer le légionnaire de 1ère classe P... détenteur du bombardon, spectaculaire mais moins visible, sinon plus auditif que S...

S... défile en tête de la musique. Yasreg a décidément l'esprit mal tourné. Il trouve qu'il a un peu l'air d'un crottin sur une barre d'écurie. Les mauvaises langues ne manqueront pas de l'accuser - à tort - de jalousie. Il rejette cependant énergiquement cette pensée peu digne d'un cavalier du 1er REC.

Derrière cet édifice bringuebalant et cliquetant, par 9 de front, voilà les trompettes, hautbois, fifres et autres clarinettes. Le menu fretin, dûment encadré, suivra la clique.

Tous ces valeureux vont devoir, dans la chaleur qui ne cesse de gravir les degrés du thermomètre, emboucher leurs instruments et s'efforcer d'éviter le plus possible les "couacs" impardonnables dans des circonstances aussi graves.

La parade se fait en gants blancs, ceinture bleue, épaulettes et fourragère pour ceux qui y ont droit. Chacun est détenteur d'un "bancal" (sabre à lame courte) bien arrimé dans son fourreau. On a dispensé les musiciens, suffisamment encombrés, du traditionnel mousqueton. Le plouc malodorant le fixera en bandoulière à l'emplacement ad hoc : il s'agit d'une griffe métallique faisant ressort qui enserre la partie mince de la crosse, pour l'empêcher de battre les reins de son propriétaire.

Bien avant le départ des locaux, on a prié "ceux qui défileront" de passer par la vespasienne. Il faut admettre, en effet, que le moment serait mal choisi pour devoir s'esquiver en pleine cérémonie. On aurait manifestement bonne mine.

Donc cet ordre de vidange formulé selon les règles les plus courtoises, n'a pas rencontré d'opposition même larvée. D'ailleurs, pour ceux qui ignoreraient les coulisses de l'opération, il convient d'ajouter qu'une fois juché sur sa selle, le cavalier ne peut plus descendre avant d'avoir terminé son rôle et en avoir, bien entendu, reçu l'ordre.

En effet, un corvéable, indisponible pour le défilé, a laissé de côté la corvée fumier, pour s'armer d'une brosse à reluire et polir les semelles des godasses.

Il n'est donc plus question de se hasarder à terre avant un certain temps, sauf évidemment, en cas de force majeure : être débarqué par sa monture par exemple...

Une faune cosmopolite et grégaire s'est agglomérée le long du parcours. On hisse la marmaille sur les épaules, et on tient les clébards en laisse.

Les fatmas voilées en rupture de gourbis s'apprêtent à rêver un peu, face à ces seigneurs rutilants qui ce soir vont déferler sur la ville, armés de leur permission de minuit et d'une soif exaspérée.

Comme d'habitude, la vente continue, mais le service d'ordre empêche manu militari et à grands coups de pompe aux fesses toute incursion sur l'itinéraire du défilé.

Sur tout cela un soleil, imperturbable comme l'éternité, continue à déverser ses bienfaits et dans la suée générale, on commence à évoquer les mirages de pastis, et les promesses de cuite.

Les mouches bourdonnent, les chevaux gigotent, les tas de crottins s'amoncèlent. On attend toujours le ministre Pucheux qui, on l'espère, sera un peu plus ponctuel que la dernière fois.

Mais, des ordres retentissent. Les échines rectifient la position. Les haridelles, pleines d'espoir, piaffent. Mais il faut que "la reine des batailles" passe d'abord. Il faudra patienter encore et calmer son animal.

Et finalement, toute la clique démarre dans le déchaînement des cuivres trop longtemps contenus, les accords plus graves du bombardon et les reprises des trompettes.

Au milieu de cette avalanche de décibels, S... tape sur sa grosse caisse avec une énergie dictée par la nécessité d'être écouté à tout prix. Complètement abrutie mais rendue placide par une habitude bien ancrée, sa haridelle prend les allures hébétées d'un vaisseau du désert qui rejoint son "douar" après six mois de Hoggar.

Mais le succès de la Légion à cheval est toujours assuré. Il est vrai qu'ils sont impressionnants, ces cavaliers astiqués et raidis par l'attente d'en avoir bientôt terminé.

Des vétérans en civil arborent leur "Médaille militaire". Il y a quelques "you-yous" maghrébins dans le landerneau et aussi les cris d'allégresse des admirateurs pris aux tripes par la belle ordonnance martiale et romantique des troupes qui défilent impeccablement, il faut le dire.

On rencontre aussi les groupements attendrissants et évocateurs des enfants des écoles, qui chantent "Maréchal nous voilà" à tue-tête. Sur ces vocalises empreintes de conviction, on écoute les souhaits de longue vie au Maréchal vieillissant et les souhaits non moins fervents de bonne réussite dans sa défense de ce qui doit être défendu.

Les infirmières du dispensaire sont en grande tenue et elles aussi agitent de petits drapeaux tricolores en papier.

L'euphorie est générale, et on oublierait les mouches si on suait moins.

Les jolies filles sont pleines d'enthousiasme et jettent des regards embués d'admiration au 1er REC et sa clique.

Que demander de plus...

On espère que le juteux sera félicité et content...

Yasreg expérimente pour la première fois, les suavités de la parade.

Ah ! voilà la tribune officielle... avec les personnalités.

Le ministre est en jaquette avec haut de forme, comble du grotesque. On remarque des généraux et des dignitaires locaux en gandourah. Les dames du tout Bel-Abbès ont fait le maximum. À grand renfort de corsets et d'ajoutés suggestives, elles se sont faites belles.

Tout cela est bien agréable à voir, quand on fait son possible pour rectifier l'alignement et que même la mouche la plus insistante et agressive ne peut vous faire dévier d'un pouce.

Tout le monde sue, halète discrètement, stoïquement, héroïquement dans un voile de poussière qui prend son temps pour se déposer. Pourquoi se presser, il n'y a pas un souffle de vent.

Yasreg comme tout le monde, contrôle son canasson, le fidèle l'"Ami", avec la main gauche. De l'autre il maintient dans la position réglementaire, son bancal des grandes occasions. Heureusement l'"Ami" est une brave bête, gorgée au fil des ans de "tape-cul" et de trot allongé, qui reste imperturbable et ne s'effarouche plus de rien. Elle a une tendance de ronfler sur place si on ne lui tient pas les pieds dans le ventre.

Bref, finalement tout se passe à la satisfaction générale.

Le Ministre prononce le discours qu'on attendait de lui. Les personnalités, avec le "ouf" de circonstance, vont se taper l'apéritif avant les agapes officielles et toute la plouquerie nauséabonde et suante regagne ses quartiers pour la soupe.

Oh joie ! Les résidents en cabane, certains d'entre eux en tout cas, se voient déclarés sortants...

Bref, l'allégresse est à son comble, et chacun forme des v?ux pour que le ministre Pucheux (et son administration) continue encore longtemps la généralisation de ses bienfaits.


Mutation pour Fès

L'année 1941 tend vers sa fin. Les semaines, les mois ont passé avec leur cortège de petits problèmes ordinaires. La vie d'un soldat en garnison n'a rien d'exaltant. Elle est minutée, organisée dans ses détails, l'imprévu est exceptionnel. La nourriture est décente, suffisante et équilibrée.

Le colonel a sa marotte : elle consiste à faire irruption de façon impromptue dans les cuisines et à goûter l'ordinaire. Bien que le tambour de brousse ait averti les cuistots de serrer les fesses, il est arrivé quand même que le "colon" n'apprécie pas la cuistance et fasse déverser toute l'alchimie culinaire aux poubelles. Dans ce cas, l'air résonne d'engueulades musclées et les corvéables s'affairent avec l'énergie du désespoir.

Yasreg a depuis longtemps déjà assimilé la manière idoine de recueillir les trop-pleins intestinaux des haridelles de l'escadron, avant qu'ils ne s'étalent sur les pavés de l'écurie. Les suavités du pansage, de l'élimination des purins et des crottins, la dextérité au polissoir n'ont plus de secret pour lui. Il s'est définitivement adapté à la routine.

Le soir, quand il a des "ronds", il sort parfois en ville sa vieille compagne dans les quelques endroits qu'il fréquente ; les flirts clandestins rompent quelque peu la monotonie, mais il est strictement interdit de fréquenter l'élément féminin de la ville.

Pour ceux que cela intéresse, il y a bien sûr les lupanars. Mais pour se hasarder dans ces temples de la sordidité humaine, il faut faire partie du fond du panier de l'évolution.

Et, pendant ce temps, dans le monde, la guerre continue.

Les communiqués officiels tolérés par la censure font état de localités, d'endroits situés géographiquement dans des pays mystérieux dont personne n'avait jamais entendu parler.

L'armée allemande avance toujours en Russie, mais on distingue un malaise dans les compte-rendus journalistiques. Ils n'osent pas trop dire, mais celui qui utilise son discernement fait des rapprochements qui ne vont pas toujours dans le sens des visions officielles.

C'est ainsi que le 07/12/41, un coup de tonnerre éclate, secoue les béatitudes commodes. De quoi occuper les méninges des stratèges qui siègent en milieu bistrocratique ...

Le Japon vient en effet d'attaquer la flotte américaine à Pearl Harbor. Ce fait énorme, gigantesque dans ses implications et ses retombées, soulève un raz de marée dans les consciences de ceux qui se sentent concernés.

L'espoir, un immense espoir renaît... L'heure de la revanche approche. Il n'en faut pas plus pour déclencher les suppositions les plus saugrenues.

Les théories les plus fantaisistes reprennent les ingrédients cent fois ressassés, pour faire circuler le bruit que la France va reprendre la lutte, que sournoisement le Maréchal est d'accord avec le Général De Gaulle, que l'amiral Darlan a mis le cap sur Dakar.

On va faire rendre gorge aux fridolins.

Maintenant que les Américains sont dans le coup, les événements vont se précipiter.

Bref, chacun dans le sanctuaire de sa conscience, espère, élève des pensées, s'efforce de croire que tout va aller mieux. Mais en attendant, on ressent profondément le sentiment de l'inutilité, du vide moral.

Un train à vapeur fait ce qu'il peut pour progresser dans la nature. On a dépassé Tiemcen sans s'y arrêter. La voie ferrée serpente entre des collines où des moutons hébétés de chaleur regardent passer l'engin...

On approche de la frontière marocaine, mais son passage se fera sans difficultés. Puis on s'arrêtera à Oujda. On y fera le plein d'eau et de combustible. On y trouvera peut-être quelque chose à boire, car la chaleur agglutine les fonds de froc et on sue, misérablement, dans les fumées noires et acres que la locomotive crache avec énergie.

Il n'y a pas un souffle de vent et les bidons sont vides. Certains ont cru intelligent d'enfreindre les instructions et ont rempli leur bidon de pinard de troupe. Ils sont à présent ronds comme des boules, mais ils ont peut-être malgré tout la meilleure part.

Le contingent voyage en wagons à bestiaux. Mais on a pensé au confort du légionnaire et on y a mis de la paille. Ceci au moins permet à ceux qui ont des fesses suffisamment rembourrées de s'allonger et même de ronfler. Les autres, tant pis, n'ont qu'à se contenter de s'asseoir sur leur équipement et à se défendre mollement contre les invasions de mouches.

L'abrutissement incite à la rêverie, mais on a laissé le romantisme, une fois de plus, au vestiaire de Sidi-bel-Abbès.

Yasreg, en ce qui le concerne, laisse pendre les jambes hors du wagon et, complètement amorphe, sombre dans le quasi-néant.

La destination est Fès, on y sera recyclé dans les escadrons actifs puisque l'instruction élémentaire du cavalier est terminée. Il y aura probablement de la joie tout à l'heure...

L'escale d'Oujda, avec interdiction de s'éloigner du train, permet quand même de se dérouiller les extrémités. Les moutchous sont là, mais contrairement à l'habitude, ils sont reçus avec soulagement. Ils vendent en effet des liquides douteux, qu'on absorbe à ses risques et périls sous l'appellation de "limonades".

Il y a aussi des marchands d'eau. Pittoresques et loqueteux, ils transportent sur leur dos une outre en peau de chèvre et débitent, moyennant paiement, de l'eau salpêtrée à la tasse.

Pour ceux que ça intéresse, il y a des fruits et même des pois chiches cuits au piment. Mais on ne sait comment un débrouillard a dégotté un jambon complet avec son os. Moyennant redevance, ce légionnaire partage cette "trouvaille" avec les amateurs.

Finalement sans se presser, les préposés ont fait le plein d'eau pour la locomotive et les soutes à charbon sont pleines. Il n'y a plus de raison de s'éterniser à Oujda et cahin-caha le tortillard s'étire.

On contemple comme des seigneurs les gourbis crasseux de Taourirt et l'oasis hérissés de figuiers de barbarie de Guercif et finalement on distingue Fès dans le lointain.

La caserne du 1er REC à Fès se situe sur la colline et dispose d'une vue agréable sur la ville. C'est un bâtiment en béton relativement neuf, bien conçu pour le but à atteindre.

Derrière les locaux destinés à la troupe, se situent les écuries, les hangars du charroi et les ateliers de sellerie et autres annexes.

Partout où cela est possible, on a planté des palmiers et des fleurs. Les roses sont magnifiques et les abords soignés et impeccables.

Yasreg se souvient toujours du Camp Bossut et du foyer ... de l'escadron, où, en toute nostalgie, les anciens cosaques, noyés d'alcool et de souvenirs dansaient leurs chansons natales, accroupis et projetant leurs jambes dans tous les sens. On ne disposait ni de musique ni de radio, mais l'ambiance était inoubliable.

Digérés dans la masse et dispersés dans les différents escadrons, les éléments du contingent subissent des destinées diverses. Pour Yasreg, il s'agira d'un changement radical. Les talents de tout un chacun ont été épluchés et mis en évidence. On les utilisera au mieux. Son aptitude au dessin est mise à contribution. Elle l'avait été déjà à Sidi-bel-Abbès. De plus son livret spécifie que du fait de son "instruction", il conviendrait sans doute mieux dans un bureau.

Et notre homme se retrouve donc, du jour au lendemain, bureaucrate à la comptabilité de l'escadron, et en même temps mis à contribution occasionnelle par l'état major. Dans ces cas assez fréquents, on attend de lui des croquis et des dessins techniques.

Voilà le Deuxième classe Yasreg placé dans une situation particulière. Son rôle, normalement confié à un sous-officier, consistera à tenir à jour les feuilles d'effectifs qui fourniront les éléments comptables nécessaires au paiement de la solde.

L'intendance basera également ses achats de vivres sur ces documents. On comprendra sans peine que ce genre de travail ne permet pas la moindre marge d'erreur, puisqu'il s'agit de "sous". Le soin et la ponctualité sont deux éléments essentiels dans l'accomplissement de cette tâche.

Dans un régiment de cavalerie, ce qui s'applique aux hommes est également valable pour les chevaux. Ces derniers, ont aussi leur "livret individuel" qui constitue leur curriculum vitae et les suivra jusqu'à l'équarrissage. Il s'agit d'appliquer les mêmes critères d'exactitude puisqu'il s'agit là aussi de "gros sous". Un cheval coûte de l'argent, a besoin de soins spécifiques et doit être nourri.

Il faut aussi tenir compte des "surnombres" ! Qui sont ces gens ? En bref, ce sont des militaires de carrière qui servent en civil dans les garnisons d'Afrique. La convention d'armistice qui lie la France de Vichy aux Italo-allemands, ne permet qu'une armée de 100.000 hommes. Ces "surnombres" grossissent les effectifs, sans apparemment faire trop crier les commissions d'armistice, puisqu'ils ne figurent pas comme militaires.

Ces employés hybrides, ambigus, créent des problèmes car on ne sait pas toujours très bien sur quel pied danser avec eux. Il est particulièrement gai pour un légionnaire en tenue de s'entendre attribuer des qualificatifs malsonnants par un quidam en civil qu'on ne connaît ni d'Ève ni d'Adam. Bien sûr, des méprises regrettables ont lieu et des horions se sont échangés à l'occasion...

La planque de Yasreg a ses bons côtés. Il est mandaté pour sortir du quartier, parfois à cheval, pour se rendre aux services du Commandant de Place de Fès pour y copier le rapport. De plus, gratte-papier affecté à l'état-major de façon vague mais suffisante pour en imposer face aux légionnaires simples et faciles à convaincre, il jouit d'un certain prestige.

Il est par exemple, exempt de corvées. On lui a affecté un cheval, mais il ne s'en occupe pratiquement pas, sauf quand il le sort pour sa randonnée occasionnelle. Il arrive d'ailleurs que cet animal ne soit pas disponible, étant monté par un autre. Comme tous les planqués, il appartient à l'Escadron Hors Rang, qui regroupe tous les infirmiers, cuistots, administratifs, ordonnances de tous poils, ainsi que les hommes de métier cordonniers, selliers, menuisiers ainsi que les préposés au mess.

C'est dans ces conditions, somme toute agréables, que notre homme passe les premiers mois de 1942. Pendant ce temps, dans le monde, des événements se préparent qui ne parviennent à Fès que par le truchement de racontars, de ragots et d'espoirs farfelus.

La fête traditionnelle du 30 avril et ses guindailles sont déjà loin derrière le dos, quand la situation de cet homme privilégié change subitement. C'était trop beau pour durer...

Yasreg a commis une faute impardonnable. Une aventure sentimentale, toute platonique d'ailleurs, a dressé contre lui un sous-officier influent qui lui voulait du bien. Le règlement impitoyable qui interdisait les entourloupettes de ce genre, lui ordonnait de faire rapport au plus haut niveau. Signalé au colonel, ce légionnaire imprudent, coupable de s'être fait involontairement remarquer, était du jour au lendemain muté à Guercif.


Guercif

Bourgade insignifiante, brûlée de soleil sur la ligne de chemin de fer Rabat - Fès - Oujda. Militairement, elle était en 1942, relativement importante, par son point d'eau servant au ravitaillement des locomotives à vapeur. Elle groupait aussi une garnison assez nombreuse. Un ou deux bataillons de tirailleurs marocains et deux escadrons portés du 1er REC.

À proximité coule la Moulaya, rivière en provenance de l'Atlas qui donne vie sur tout son passage. C'est un centre maraîcher, avec aussi des oliviers, des élevages de moutons et de porcs.

À l'horizon au nord, on distingue les montagnes du Rif. Une grand'route traverse l'agglomération, se dirigeant vers Taourirt, Oujda et l'Algérie.

La population s'agglutine autour du point d'eau au milieu des figuiers de barbarie. Toute l'activité locale gravite autour de la garnison.

L'endroit comporte, à titre de "distractions", deux bistrots sordides et les commodités d'accompagnement des garnisons : un B. M. C. et un dispensaire où les médecins civils et militaires collaborent pour enrayer comme faire se peut, les maladies surtout vénériennes. Bref, c'est un bled déprimant, infesté de mouches, cancrelats et autres joyeusetés de ce genre, les punaises par exemple, ainsi que les scorpions. En résumé un centre d'abrutissement de première grandeur.

Dès onze heures du matin, la chaleur est telle qu'il est interdit de se hasarder en dehors des baraquements sans casque colonial. On écrase les mouches à même son corps dans la sueur grasse qui dégouline. La sieste est de règle, mais la fournaise est telle qu'on ne peut que s'allonger sur sa paillasse.

On finit par s'habituer à l'odeur d'humanité qui fait tout ce qu'elle peut pour ne pas puer, mais n'y réussit qu'imparfaitement. On voit que, comme villégiature, c'est réussi ...

Voilà l'endroit oublié des dieux où Yasreg débarqua, après s'être tapé 3 kilomètres à pied, dans la chaleur montante et sous un ciel bleu plombé.

Le camp du 1er REC s'étale, vaste, désolé avec ses baraquements sans verdure, son sol calcaire ... friable et poussiéreux. On a l'impression de pénétrer dans un pénitencier. La réception au corps de garde, dans le bourdonnement des mouches, et les relents scatologiques n'a rien d'un cérémonial.

Le sous-officier examine son ordre de mission et avec un sourire acide, lui demande s'il est tombé sur la tête de quitter une planque comme l'Etat Major de Fès, pour venir "baver des plaques de chaudron" à Guercif. C'est bien entendu retourner le fer dans la plaie, mais le pauvre diable n'a pas le courage de répondre. Comme personne ne l'attend, le sous-officier ne sait qu'en faire et l'envoie à la baraque la plus proche en attendant une affectation. Il prévient charitablement Yasreg "qu'ici, c'est le bordel" !

En effet, une réception soignée attend le nouvel arrivant, qui tombe comme un chien dans un jeu de quilles au milieu d'une revue de détail. Sans coup férir, le voilà prié de participer à cette joyeuse exhibition, en extrayant de son sac les misérables hardes qui composent son fourniment. Le 1er Chef... personnage d'une lumineuse intelligence et, de surcroît, en apparence du moins, nanti des pleins pouvoirs sur la faune qu'il contrôle, est occupé à sévir. Tout le monde sait ce qui se passe quand on confie à un soûlard imbibé le droit de faire ce qui lui plait.

Dialogue : Bref mais explicite !

"Qui êtes-vous ? D'où venez-vous ?"

"Légionnaire Yasreg, Premier Chef ! Je viens de Fès par mutation !"

"Ah ! de Fès, fini la planque...  déballez votre paquetage...  ici, tout de suite...  revue de détail pour tout le monde...  même pour vous".

Avant de même savoir où il en est, Yasreg se voit proposé pour 8 jours de "gnouf". Le motif est incertain, mais ce brillant sous-officier a dû découvrir ou inventer quelque chose d'anormal dans le fa

[?]

Sans même savoir où il va loger, cet indésirable est transféré à grands renforts de grossièretés a la cuisine comme corvéable, sans même lui laisser le temps de remettre son paquetage en ordre.

Après le graillon, vient le reste, latrines et ratissage des "allées". En principe, par décision de ce personnage dont il ignore le nom et la fonction, il est promu tôlard d'office avant de passer au rapport de l'adjudant...

Yasreg n'en croit pas ses oreilles...  Il n'y a donc aucun officier à Guercif pour laisser toute la troupe aux mains d'une équipe de soûlards galonnés, qui punissent de leur propre initiative sans en référer à qui que ce soit ? Qu'est-ce que c'est que cela pour une boîte ?

Puis, subitement, sans qu'on sache ni pourquoi ni comment, Yasreg est interrompu en plein récurage et prié de se présenter illico et en tenue à l'adjudant J... surnommé Touf-Touf. Ce dernier est imbibé, mais n'a pas atteint encore sa pleine capacité d'absorption. Il semble comprendre grosso-modo que Yasreg ignore toujours où il est affecté et où il doit loger. Mais pour Touf-Touf, la cause est d'ores et déjà entendue et Yasreg passera tout simplement la nuit au corps de garde avec les tôlards.

Cette décision énergique est communiquée à l'intéressé, qui constatant l'atmosphère du lieu ne formule aucune réponse. Il est bien forcé de constater que, le fait de venir de Fès, est suffisant pour entrer en cabane sans explication et sans autre motif. Il n'a toujours vu aucun officier, et ignore même le nom du Commandant de l'unité. Mais le voilà renseigné sur sa destination immédiate : le corps de garde.

Le reste de la cérémonie prend peu de temps, elle consiste à l'abandon des lacets de soulier, du képi et de la ceinture soutenant le froc. Dans cet accoutrement, Yasreg passe sa première nuit au corps de garde à même le sol.

Recru de fatigue, le pauvre diable s'endort comme une masse pour être réveillé à trois heures du matin pour allumer les feux de la cuisine. La journée commence bien.

Invité ensuite à déposer son paquetage à l'endroit où, en principe, il sera affecté quand il sortira de tôle, il fait la connaissance du brigadier chef Y... d'origine slave aussi incertaine que son français. Ce dernier l'examine et d'emblée le prend en grippe. Yasreg ne lui paraît pas le type idoine de légionnaire prêt à lui respirer le froc. Comme les autres gradés que Yasreg a rencontré jusqu'alors, il pue l'alcool. La cuite quotidienne semble commencer tôt pour tout le monde à Guercif. Le nouvel arrivant passe de surprise en surprise. Il a l'impression de vivre un cauchemar à la Kafka. Tout semble incohérent et empreint d'éthylisme.

Soudain, le brigadier chef Y... hurle son indignation. Les parois de la baraque en résonnent. C'est que le personnage a de la voix.! Que s'est-il passé pour susciter cette explosion de mécontentement de la part de ce gradé outré ? Cette manifestation verbale d'exaspération culmine jusqu'aux grossièretés d'usage.

L'attitude de cet homme, profondément heurté en apparence, résulte sans aucun doute d'une faute exceptionnellement grave du sieur Yasreg. On aurait pu croire un moment qu'il n'hésiterait pas à cogner... Mais voilà, les paroles sont une chose, les actes en sont une autre. Confronté à l'impression que lui fait Yasreg, le personnage décide de foncer tout droit chez Touf-Touf.

En attendant les résultats de cette entrevue, empreinte de la largeur d'idées, qui ne peut manquer de s'exercer chez cet adjudant, il conviendrait de connaître le motif de l'exaspération incontrôlable du brigadier chef Y...  La faute est en effet de taille et regrettable. Yasreg avait "camouflé" semble-t-il un objet personnel sous sa paillasse. On s'imagine les conséquences dramatiques qu'aurait pu provoquer ce manquement inadmissible au bon ordre du paquetage.

Dialogue : Avec Touf-Touf.

"À la légion on nage en surface ! Or vous essayez de nager entre deux eaux... Eh  bien MOI !!!, je vais vous couler à pic...  Ah ! le colonel vous a muté ici ; il avait sans doute de bonnes raisons... Il va avoir de vos nouvelles avant peu, le colonel...  Je ne vous flanque que huit jours de tôle parce que je ne peux pas vous donner plus... mais je vous propose pour une ajoute et je vous garantis qu'elle sera de taille. Vous êtes déjà en tenue de corvée, cela hâtera les choses. Comptez sur moi pour m'occuper spécialement de vous ! Avez-vous quelque chose à dire, c'est le moment ?"

Yasreg, face à cet énergumène ivre, ne prend même pas la peine de répondre. Cette attitude était de nature à aggraver son cas devant cet homme manifestement incapable de la moindre cohérence dans les idées. Touf-Touf allait le lui démontrer une fois de plus le soir même.

[?]

Toutes les corvées de la journée se firent en solitaire, hormis la présence d'un pauvre type honteux, chargé de le garder baïonnette au canon, comble du grotesque. Au cours de ces activités réjouissantes et empreintes d'euphorie, Yasreg se posait toujours la question de savoir pourquoi un simple adjudant tenait en mains tout l'escadron sans passer par le Commandant d'unité. Il y avait dans toute la garnison du 1er REC de Guercif un laisser-aller et une incohérence à laquelle Yasreg n'avait pas été habitué.

Mais, évidemment, le malheureux ne pouvait que subir... il n'avait pas le choix.

Yasreg n'était pas seul pour passer la nuit au corps de garde. Trois autres, inconnus de lui, étaient logés, c'est le cas de le dire, à la même enseigne. Les tôlards se voyaient placés sous la houlette du chef de poste, qui était, semble-t-il, libre de les utiliser à n'importe quoi, même la nuit. Heureusement, tous les sous-officiers à Guercif n'étaient pas des Touf-Touf et évitaient d'en rajouter. Ils fichaient la paix aux pauvres diables qu'ils avaient sous leur juridiction momentanée. Mais ils étaient eux-mêmes soumis à la hiérarchie.

Soudain Touf-Touf fait irruption au corps de garde. Il est totalement ivre. L'?il injecté par l'alcool, secoué de fureur, il hurle ses ordres au chef de poste et aux hommes de garde. Des ordres imbéciles et incohérents d'ailleurs. Puis...

"Tous les tôlards dehors ! Pas de gymnastique..."

Les quatre pauvres diables se lèvent, se mettent au garde-à-vous et sortent...

"Face au mur, garde-à-vous, demi-tour, couchés, debout, roulez, au coup de sifflet, couchés, debout, roulez". Le temps passe, l'adjudant Touf-Touf bafouille, semble sur le point de vomir le trop plein de son pinard. Titubant il planque tout sur place et s'en va. Yasreg saigne des coudes, mais ce n'est pas la première fois. Ses compagnons d'infortune sont dans le même état. Écrasés d'humiliation et de désarroi chacun dans son coin se rend compte qu'il représente bien peu de chose.

(À suivre)

Date de mise à jour : Mercredi 28 Octobre 2015