Tome II - Fascicule 11 - juillet-septembre 1985

Les combats d'Amercoeur en 1794

Pierre BEAUJEAN


Le 27 juillet de cette année-là, l'armée française entra pour la deuxième fois à Liège avec la ferme intention d'en déloger les Autrichiens.

Ceux-ci, commandés par le prince de Saxe-Cobourg, furent insultés par la populace d'Outre-Meuse que le général Dumouriez dans ses mémoires proclamait "la plus dangereuse peut-être de l'Europe après celle de Londres et de Paris". On raconte que dans sa fureur, elle poussa dans la Meuse des prisonniers et des blessés autrichiens, que des fenêtres de ses étroites rues, elle assommait les fugitifs avec des projectiles de toute espèce. Beaucoup de soldats succombèrent sous les coups.

Devant ce spectacle odieux, la colère des Autrichiens casernés à la Chartreuse ne connut plus de bornes et ils tinrent à venger leurs frères d'armes. Ils n'y réussirent que trop bien.

Voici la narration qu'a faite de cette tragédie un témoin oculaire, le docteur Bovy :

"L'espace compris entre le pont Saint-Julien et le rempart d'enceinte fut d'abord atteint par les obus. La brasserie d'un sieur Peurette fut renversée l'une des premières, mais ces globes incendiaires foudroyèrent surtout le faubourg d'Amerc?ur. De noirs tourbillons de fumée, précurseurs d'un affreux embrasement, interceptaient la vue de la ville. Les ténèbres de la nuit succédant à ces clartés lugubres, faisaient ressortir les horribles ravages de l'incendie.

Les flammes s'élevaient dans les airs et dépassaient les sommets du mont Cornillon; les maisons embrasées croulaient et s'affaissaient sur elles-mêmes. De ces fournaises ardentes s'échappaient d'immenses colonnes d'étincelles qui touchaient la nue hideusement colorée et s'y éteignaient. Comme du haut d'un promontoire, nos regards plongeaient dans une mer de feu. Le reflet rougeâtre des flammes donnait à lire sur nos fronts pâles, l'horreur qui dominait nos âmes.

Nos interjections douloureuses étaient couvertes par le bruit de l'obusier et par celui du canon répondant aux batteries françaises placées à la Citadelle et dont les boulets portant trop bas atteignaient les maisons qui n'étaient pas encore envahies par le feu.

Le long du Quai Saint-Léonard, on voyait fuir des hommes et des enfants se dirigeant vers les coteaux de Herstal pour se mettre à l'abri des projectiles meurtriers. La Meuse, réfléchissant, comme une glace unie, des teintes diversement colorées en rouge, nous apparaissait couverte de bateaux chargés de ballots et d'effets, descendant la rivière de toute la force des rames... Dans l'intervalle des décharges de l'artillerie, les accents de la douleur, du désespoir, de la rage, parvenaient jusqu'à nous.

Ces scènes d'horreur, si faiblement esquissées et qui ont laissé tant d'amers souvenirs dans nos coeurs, durèrent depuis le 28 juillet jusqu'au 30, jour où le canon cessa, de part et d'autre, de vomir la mort et la dévastation."

Des secours efficaces furent organisés par les autorités locales pour venir en aide aux nombreuses victimes. Une somme assez considérable fut allouée aux incendiés.

En outre, pour faciliter la reconstruction des maisons sinistrées, il fut permis aux habitants du faubourg de s'emparer des pierres de taille de la cathédrale Saint-Lambert que l'on démolissait. On en excepta les pavés et les pierres des colonnes. Une partie des déblais du cimetière de Notre-Dame-aux-Fonts servit à remplir les excavations causées par le bombardement et les inondations.

Le 7 août 1800 parut un plan pour le rétablissement du faubourg. L'année suivante, un autre plan destiné à l'alignement de cette voie fut adopté mais ne fut probablement pas mis à exécution à cette époque.

Le 2 août 1803, Bonaparte, alors Premier Consul, étant venu à Liège, parcourut les ruines de ce quartier. Peu après il accordait un subside de 300.000 francs pour le relèvement du faubourg, dont un tiers fourni par le Trésor public, un autre prélevé sur les octrois de Liège et le dernier tiers sur la valeur du trésor appartenant à la cathédrale Saint-Lambert, lequel se trouvait alors à Hambourg. Ce subside fut surtout réparti entre les petits propriétaires.

Lorsque, venant du centre de la ville, on a franchi le carrefour de la rue Léopold et de la rue Cathédrale, se dirigeant vers Outre-Meuse par le trottoir de droite, on peut voir, sur le mur garde-fou surplombant le quai Sur Meuse, une plaque portant l'inscription : "Pont de la Victoire. Ici les Liégeois ont vu briser leurs fers. Neuf thermidor an II de la République française".

Le catalogue Fastes militaires du Pays de Liège édité pour l'exposition qui s'est tenue au Musée de l'Art wallon du 24 octobre au 29 novembre 1970, donne sous le numéro 536, page 201, l'explication suivante :

"Dès l'arrivée de l'avant-garde française au faubourg Sainte-Marguerite, les "patriotes" liégeois se joignirent aux troupes françaises pour refouler les Autrichiens le 9 thermidor an II (27 juillet 1794).

La population s'arma et tirailla sur les Autrichiens qui durent reculer jusqu'à la rue Neuvice, puis s'abriter dans les retranchements construits au pied du Pont des Arches. C'est alors que les habitants d'Outremeuse traversèrent le fleuve en barques, prirent les Autrichiens à revers et les forcèrent à fuir vers la porte d'Amercoeur sous les projectiles les plus divers. Selon le docteur Bovy, les blessés autrichiens furent achevés et jetés dans la Meuse, ce qui provoqua en représailles le bombardement des quartiers d'Outremeuse et d'Amercoeur par l'artillerie autrichienne tirant à boulets rouges le 28 juillet".

La plaque fut apposée sur le Pont des Arches en 1796. Une reproduction de cette plaque fut inaugurée en 1937.


Date de mise à jour : Vendredi 6 Novembre 2015