Tome 1 - Fascicules 9 & 10 - janvier-mars 1982

L'armée quitte la Chartreuse de Liège

Colonel PIERLOOT, chef de corps du 5 TTr.


Le départ officiel des troupes casernées à la Chartreuse a été marqué par une cérémonie toute simple mais combien émouvante. Au cours de celle-ci, le drapeau du quartier a été confié au CLHAM, qui en assurera la conservation.

À titre informatif, nous diffusons a l'intention de nos membres, le discours prononcé, ce 7 mai 1982, par le Colonel Pierloot, chef de corps du 5 TTr.


Mon Général,

Mesdames, Messieurs,

Merci de tout c?ur d'avoir fait à notre Chartreuse l'honneur de votre présence.

Je tiens à exprimer tout particulièrement ma gratitude au Général-Major Raes, Commandant la Circonscription militaire des Provinces wallonnes et Commandant la Division Mobilisation des Forces de l'Intérieur et au Colonel Fidlot, Commandant la Province de Liège et Commandant du Centre d'Instruction n° 1.

Je remercie Monsieur le Chanoine Devos, doyen du Chapitre de la Cathédrale et Monsieur l'Abbé Meyers, ancien aumônier de la Chartreuse, qui ont accepté de concélébrer l'office religieux.

Nous apprécions hautement l'honneur que nous font les personnalités tant civiles que militaires ici présentes.

À tous les délégués des Associations patriotiques, je rends l'hommage dû à leur amicale fidélité.

Cinquois, Cinquoise,

Dans quelques instants et pour la dernière fois au sein de ce quartier, nous procéderons à la descente de nos couleurs.

C'est vous dire que ce n'est pas sans émotion que nous nous retrouvons aujourd'hui... à la Chartreuse, pour des adieux à un endroit qui fut le théâtre de tant de drames et de hauts faits historiques.

Chaque bâtiment, chaque pierre de la Chartreuse ont été les témoins muets des événements qui ont marqué la vie de cette caserne, de la Cité ardente, de la Belgique.

Sa situation privilégiée fut rapidement remarquée par les stratèges du Moyen Âge qui en firent une place forte. Ses occupants successifs ne cesseront jusqu'à la fin du XIXe siècle, d'en améliorer les fortifications. Ensuite, l'évolution de l'art militaire aidant, cette place forte fut transformée en caserne.

En fait, les premiers liens entre la Chartreuse et les troupes belges furent noués une nuit de septembre 1830, lorsqu'une poignée de Valeureux Liégeois s'emparèrent du fort de la Chartreuse.

Occupé par les Hollandais, la prise de ce bastion était considérée comme un jalon indispensable sur le chemin de l'indépendance de la Belgique.

C'est durant la Première Guerre mondiale que la Chartreuse vécut ses heures les plus pénibles, heures qui resteront à jamais marquées au fer rouge dans le coeur des Liégeois.

En effet, la retraite inévitable de la 3e Division le 6 août 1914, scella le sort de Liège.

La Chartreuse qui n'était plus défendue tomba dans la nuit du 6 au 7 août et les Allemands entrèrent dans la ville le 7.

Dix jours plus tard, tous les forts de la région étaient tombés et ce ne fut pas sans une amère tristesse que les Liégeois virent passer, entre deux haies de casques à pointe, les artilleurs et fantassins belges capturés qui étaient conduits à la Chartreuse, transformée (pour la cause) en prison.

Les murs des cachots se souviennent encore de ces hommes qui n'ont pas faibli à leur tâche et qui, jusqu'au bout, assurèrent derrière les barreaux, leur devoir de soldat ou de civil animés du même patriotisme.

Quarante neuf d'entre eux, dont deux femmes, y laissèrent même la vie, mourant en héros devant le peloton d'exécution à l'endroit même où nous nous trouvons ce jour.

Les modestes croix alignées autour du bastion portent le nom de ces quarante neuf braves.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la Chartreuse ne joua aucun rôle primordial. Occupée par l'armée allemande, elle fut reprise le 8 décembre 1944 par l'armée de libération.

Dès 1946, la Chartreuse hébergea à nouveau plusieurs générations de militaires.

De peur d'en omettre une, je ne citerai pas les unités qui y ont été stationnées, mais sachez quand même que les noms ou sigles GTA, C Mob, TTr sont intimement liés à celui de la Chartreuse.

Qu'il me soit ici permis de rendre hommage à mes prédécesseurs de ces vingt dernières années.

Au Commandant Deltour - Comd 123 Cie TTr

Aux Majors Motter et Ghiot, Comd 123 Cie TTr

Au Major Chantraine, Comd 3 Cie TTr

Au Major Blandiau, Comd C Mob

Au Lt Col BEM Watthe, Comd 5 TTr

"Cinquois"

Dans un instant, notre emblème national sera amené pour la dernière fois.

Pendant les quelques secondes que durera la descente du drapeau, je vous demanderai :

- de penser à tous ceux qui ont été casernés dans ces murs, certains d'entre vous n'y ont passé que quelques mois, d'autres 10, 20, 25, voire 30 ans de leur vie.

- de penser à ceux qui ont souffert derrières les barreaux des cellules dans lesquelles ils étaient prisonniers.

- de penser, surtout, à ceux qui furent et resteront toujours pour nous un exemple d'abnégation, de conduite patriotique, à ceux qui n'ont pas reculé, qui ont fait don de leur vie pour que vous viviez, en paix, libres.

Et je terminerai sur une note d'espoir.

Que les générations futures n'oublient pas que derrière ces hauts murs des hommes ont défendu ou ont appris à défendre la liberté de tous.

Quant à nous, nous n'oublierons jamais, car comme l'a dit Chateaubriand : "Rompre avec les choses réelles, cela n'est rien ; mais rompre avec les souvenirs, c'est impossible !".

En effet dans le livre du temps, il n'est jamais facile de tourner une page, surtout quand certains paragraphes y ont été écrits en lettres de sang.

Vive la Belgique...

Date de mise à jour : Mardi 27 Octobre 2015