Tome I - Fascicule 6 - juillet-septembre 1981

Une courte évocation des Mérovingiens

Pierre DELBRASSINNE


L'année 481, cela évoque-t-il quelque chose pour vous ?

Elle devrait être célébrée avec un faste égal à celui du millénaire. Pourtant qui se souvient de l'événement que cette année cache ?

Au milieu du IIIe siècle, des groupes de populations teutoniques franchissant le Bas-Rhin exécutaient de fréquentes expéditions dans le but de piller les riches campagnes gallo-romaines, ce qui amena des regroupements de populations dans les villes et dans les points faciles à défendre ; l'on fortifia ces ensembles en toute hâte.

Les Romains s'opposèrent à ces groupes venant de l'est pendant près d'un siècle puis, sous Julien l'Apostat, ils autorisèrent certains d'entre eux à s'établir au sud du Rhin, avec mission toutefois de s'opposer à l'intrusion d'autres peuplades.

Parmi ces migrants, un peuple, les Francs Saliens, traversa la Meuse au nord de Maastricht et vint s'établir en Toxandrie avec armes, bétail et bagages. Le contrôle des Romains étant toujours suffisamment vigilant, ces Francs ne purent s'infiltrer dans la partie située au sud de la chaussée romaine Tongres-Bavai. Pourtant, ils réussirent petit à petit à occuper toute la partie nord de cette voie axiale jusqu'à la mer du Nord.

Pendant ce temps, les attaques des Barbares se faisaient plus pressantes en Italie, ce qui amena le départ d'une partie des troupes romaines de la Gaule Belgique. De ce fait, l'opposition à la poussée des Francs fut affaiblie, ce qui permit à ces derniers de contourner la ligne de défense par l'ouest et d'attaquer le centre défensif de Tournai, conquis en 445 sous l'impulsion du roi Clodion. L'embryon du royaume franc se renforça peu à peu et Mérovée succéda à Clodion, en 448. Cette expansion s'arrêta car un danger pressant menaçait la Gaule : l'arrivée des Huns qui, conduits par Attila, ravageaient tout sur leur passage.

Pour s'opposer à cette avance, les occupants du pays se regroupèrent et c'est ainsi que l'on vit sous la direction du général romain Syagrius se former une armée composée de Gallo-Romains, de Burgondes, de Wisigoths et de Francs dont le chef était Mérovée. Ils réussirent à battre Attila lors d'une bataille importante qui se déroula aux "Champs Catalauniques", lieu proche de Suippes, au Nord de Châlons-sur-Marne, en 451.

Le fils de Mérovée, Childéric, lui succéda en 458 ; il fut enterré à Tournai dans un riche tombeau qui fut découvert au XVIIe siècle. En 466, il eut un fils que l'on dénomma Clovis.

Nous arrivons maintenant à l'événement au centre de cette étude. C'est en 481 que Clovis succède à son père comme roi des Francs Saliens et qu'il entreprend de regrouper sous son autorité toutes les tribus franques et tout le territoire de la Gaule.

À la tête de plus de 5000 cavaliers, il attaque Syagrius qui s'était taillé une sorte de royaume entre la Loire et la Somme et le bat à Soissons en 486. Il repousse les Alamans au-delà du Rhin en remportant la victoire de Tolbiac en 496. Il fait du roi des Burgondes un semi-vassal, se tourne contre les Wisigoths, est vainqueur d'Alaric II en 507 à Veuille près de Poitiers, puis s'empare de tous les territoires jusqu'aux Pyrénées, à l'exception du Languedoc. Il achève le rassemblement des territoires de la Gaule par l'annexion du royaume des Francs Ripuaires.

Clovis fixe les règles de la monarchie franque et, de chefs de guerre élus, les rois francs deviennent des souverains héréditaires.

Lorsque l'on parle de Clovis comme d'un saint homme, "Clio" n'est pas de cet avis. Voici ce que l'on peut trouver dans "Pourquoi pas toute l'histoire de la Belgique" : "On a écrit qu'il s'était converti lors de la bataille de Tolbiac au catholicisme, il n'en fut rien. Saint Remy, évêque de Reims, réussit cependant, le jour de Noël 496, à baptiser notre gaillard auquel il aurait dit selon Grégoire de Tours : "Courbe la tête avec douceur. Sicambre, adore ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as adoré".

Pieuse légende, car en réalité saint Remy demanda à Clovis : "Depone colas - Enlevez vos colliers", en l'occurrence tous ces petits fétiches, gris-gris, queues de lapins, osselets et autres porte-bonheur qui bringuebalaient sur le torse nu du premier cangaceiro de ce temps-là.

Reste à savoir pourquoi Clovis entra dans Ie baptistère de Reims ? Simplement parce qu'il avait appris, au cours de ses raids, à apprécier le sens d'organisation du clergé. Il admirait les villages modèles qu'il avait groupés autour des fermes pilotes et les évêchés lui semblèrent autant de cellules d'ordre à sauvegarder, surtout depuis la disparition des garnisons romaines rappelées en Italie".

En devenant le premier monarque barbare catholique, Clovis reçut l'appui de l'Église, et eut dès lors tous les Chrétiens pour alliés.

Voilà comment un "Belge" devint le premier monarque catholique du Royaume Franc. La capitale fut déplacée à Paris où Clovis fut enterré en l'an 551.

Revenons à l'époque du couronnement de Clovis. Quelle était la situation du territoire qui deviendra la Belgique ?

Nous avons vu que les Francs eurent l'occasion de se fixer dans la partie située au Nord d'une ligne reliant la Meuse, un peu au nord de Visé à l'est, au point où la Lys entre en Belgique à l'ouest. Cette partie du territoire avait été largement délaissée du fait de son aspect rude et sauvage de zones marécageuses tandis qu'au sud, la population s'était implantée très largement. Elle était semi-romanisée et possédait une culture latine fort importante favorisée par l'implantation de l'Église et de ses nombreuses dépendances, des abbayes en majeure partie. Les quelques Francs qui réussirent à s'installer dans la contrée n'eurent d'autre solution, pour survivre, que de s'initier aux idiomes romans utilisés d'est en ouest et qui donneront naissance à nos différents patois wallons...

Cette situation étant inconnue dans le nord, les Francs gardèrent leurs idiomes germaniques, dont sont issus les différents langages flamands. Les Gallo-Romains installés dans la région se germanisèrent mais en gardant entre eux leur ancienne culture. Il est à remarquer que la plupart des agglomérations y portent le nom des chefs francs qui vinrent s'y établir.

On peut considérer, et bien des historiens sont de cet avis, que le développement de notre frontière linguistique date de cette époque de l'"après-romanisation".

J. Daris nous dit : la ligne de démarcation entre les langues romane et thioise passait entre : Henri-Chapelle et Clermont, Berneau et Bombaye, Eysden et Visé, Sluse et Glons, Heur-le-Tixhe et Othée, Lowaige et Crisnée, Oreye et Lens-sur-Geer, Waremme et Hollogne, Houtain et Avernas, Racourt et Lincent, Hoegarde et Jodoigne, Rhode-Ste-Agathe et Wavre, etc.

Pour terminer, jetons un coup d'?il sur le mode de vie franque. On trouve dans "Ces 2000 ans qui firent les Belges" de Jo Gérard, la description suivante : "Un petit fermier franc à table ? Il mange de la viande avec les doigts et il boit dans une corne. Il est vêtu d'une blouse à courtes manches serrée à la taille par une ceinture de cuir. Lorsqu'il pleut, il enfile un ample manteau à capuchon.

Les paysans ignorent les souliers et même les sabots car ils vont nu-pieds, seuls les grands propriétaires ont de hautes bottes. En hiver, les gens sans le sou se couvrent de peaux de chèvre, de lapin ou de mouton, tandis que les riches exhibent de beaux manteaux d'hermine...

Entrons dans la masure d'un paysan. Bâtie en bois grossièrement équarri, couverte d'un toit de chaume, on y voit d'abord un large foyer où grésillent les sarments.

Et la vaisselle, le mobilier ? Elémentaires : une marmite et un croc pour enlever la viande, une huche où l'on pétrit le pain, une longue table, deux bancs. Dans un coin, un lourd mortier de pierre où l'on broie le grain.

Le lit ? Énorme et unique : vaste caisse de bois où l'on dort tous ensemble.

Les premiers rois francs sont-ils mieux logés ? À peine, leurs demeures apparaissent telles des métairies entourées d'étangs, de vergers, de champs et de bois. Ces villas seraient à peine habitables de nos jours...

Les enfants ont des jouets amusants : poupées de bois aux yeux immenses, petits cavaliers de terre cuite, etc."

Les Mérovingiens possédaient un art funéraire dont nous allons considérer divers aspects. On a découvert à Montceaux dans l'Oise une sépulture remontant au IVe ou au Ve siècle.

Elle renfermait un guerrier franc à l'état de momie avec ses armes et tous ses vêtements. Un croquis en a été dressé par le curé d'Hermès (près de Beauvais) et illustre ce point. Le tombeau était en pierre calcaire, recouvert de deux pierres plates en calcaire aussi, qui fermaient presque hermétiquement le sarcophage.

Le guerrier mérovingien était vêtu d'un manteau en laine et d'une chemise de toile blanche. Il conservait son armement personnel, son scramasaxe en fer pendu à un ceinturon fermé par une boucle et orné de deux plaques et contre-plaques gravées.

Des bandelettes de cuir de deux centimètres de large retenaient ses chaussures. Aux pieds du soldat se trouvait le traditionnel vase funéraire.

Comme la plupart des corps mérovingiens, il avait les pieds tournés vers l'est.

Parmi les traces de la civilisation mérovingienne, on a découvert à Caulincourt, non loin de Saint-Quentin, au lieu-dit "Champ à Luziaux" (tombes), un cimetière de 186 fosses contenant 156 cercueils de bois et 30 de pierre.

Ces derniers ont la même forme que celui présenté plus haut avec les dimensions suivantes : longueur 1,90 m, largeur à la tête 0,54 m, largeur aux pieds 0,24 m, ces mesures sont internes. Ils étaient parfois ornés de gravures soit à l'intérieur, soit à l'extérieur.


Aperçu bibliographique

VERNIERS L. et BONENFANT P., Manuel d'Histoire de Belgique, s.l.n.d.

HAYT F., Histoire générale, s.l.n.d.

CLIO, Pourquoi pas toute l'histoire de Belgique ?. Bruxelles, depuis 1965, 3 vol.

GRIMBERG C. et DUMONT G.-H., Histoire universelle, Verviers, s.d.

La Nature, Revue des sciences et de leurs applications, Paris, années 1875, 1881 et 1885.

FURNEMONT R. et D., Histoire de Belgique, Liège, 1961, 224 p.

JULLIAN C., Histoire de la Gaule, Paris, 1910-1926, 6 vol.

GÉRARD J., Ces 2000 ans qui firent les Belges, Bruxelles, depuis 1968, 2 vol.

Deux mille ans d'histoire par un groupe d'universitaires, s.l.n.d.

DARIS J., Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, Liège, 1868-1890, 10 vol.


Date de mise à jour : Mardi 27 Octobre 2015