Tome I - Fascicule 12 - octobre-décembre 1982

Souvenirs de guerre - Aventures de jeunesse (1)

Freddy GERSAY


Introduction

Je m'imagine, un peu naïvement peut-être, que tout le monde est comme moi. Quand on commence à envisager à moyen terme la fin du périple terrestre, on éprouve le besoin de fouiller les recoins les plus poussiéreux de ses centres cérébraux. Bien sur, cela se manifeste à des degrés divers chez les individus. Il s'agit, somme toute, de dresser le bilan de sa vie, d'élaguer de la conscience ce qui peut l'être, de tirer les conclusions.

Des faits que l'on croyait oubliés, des souvenirs estompés par les années, refont surface, deviennent insistants, des visages reparaissent, nébuleux d'abord, plus précis ensuite. Cette ronde des souvenirs, non exempte de mélancolie parfois, amène graduellement à se poser à soi-même des questions. Qu'a-t-on fait au lieu de ce qu'il aurait fallu faire et qu'a-t-on omis de faire alors qu'il aurait fallu agir ?

Ainsi, au cours des heures nocturnes de réflexion où le sommeil n'est pas toujours au rendez-vous, sent-on le besoin de passer au crible tous les espoirs déçus, les illusions abandonnées et les fantasmes périmés. Ce qui paraissait suprêmement important à une époque éloignée, n'apparaît plus que comme un simple incident de parcours. Bref chacun découvre en lui-même sa propre vérité.

Tout naturellement une décantation s'opère. Parfois l'humilité s'installe avec ses corollaires: le rejet des idées toutes faites, l'élimination des conditionnements, et aussi, et surtout, une compréhension plus nuancée des actes posés par les autres. Chacun face au miroir cruel de sa conscience, en arrive à détecter sa propre conception des choses, son propre jugement, qui ne sont pas nécessairement ceux du voisins.

Ces préliminaires m'amènent à dire que des amis, des confidents, ont bien voulu s'intéresser à certaines de mes aventures de jeunesse. Au hasard des conversations, j'en avais parlé. De divers côtés on m'a demandé de rédiger, non pas l'histoire de ma vie, restons sérieux !, mais plutôt quelques anecdotes, des souvenirs du long et dur périple qui m'a amené de Belgique occupée aux Forces Belges en Grande Bretagne. La question se posait. Pourquoi pas, après tout ! Une sorte de prurit littéraire s'empare de beaucoup de gens qui comme moi, semblent faire leur bilan. Une foule de gens qui ont exercé une activité plus ou moins responsable et décorative au cours de la guerre, écrivent leurs mémoires. Ils n'ont peut être pas plus à dire que moi, mais ils le diront sans doute mieux.

Le récit de mon périple est celui d'un simple soldat, d'un élément qui figure dans les textes d'état-major comme "l'élément qu'on rencontre le plus souvent sur un champ de bataille, c'est à dire l'homme avec un fusil". La fonction de cet homme par elle-même, peut être importante, car c'est lui qui en dernière analyse se cramponne au terrain. Sa responsabilité se limite à quelques mètres carrés. Sa vie n'a guère d'importance, ses problèmes sont secondaires.

Je crois que la dernière guerre n'a laissé personne indifférent.

Quiconque l'a vécue s'est retrouvé en un sens ou l'autre, profondément transformé. Elle s'est révélée un puissant facteur d'évolution. Les valeurs morales généralement admises ont été battues en brèche. Elle fut une sorte de creuset où des gens, en foules innombrables, issus des milieux sociaux les plus divers, de toutes les ethnies et credo imaginables, se sont confrontés, coudoyés, combattus au cours d'un drame effroyable dans ses implications et ses conséquences. Mais tous se sont senti vivre. Terminé le temps des pantoufles et des petites mesquineries béates. Plus rien n'était statique. Il fallait soit monter, soit descendre.

Quelques uns, soulevés par les ailes du destin, ont gravi l'échelle, atteint des sommets inespérés. D'autres, plus malchanceux peut-être, ont descendu, dégringolé plutôt la pente savonnée de la déchéance morale de la trahison, du crime. Les lois étaient en veilleuse, tout était permis. Quelques autres, plus rares, en quelques instants de courage se sont hissés jusqu'à ce qu'il est convenu d'appeler "l'héroïsme". Beaucoup ont tout simplement donné la seule chose qu'ils croyaient posséder: leur peau.

Parmi la plupart des survivants, la ronde des souvenirs se perpétue. Ici apparaît le besoin inné de tout homme de paraître un peu plus qu'il n'est réellement. Il s'agit de s'imposer face au partenaire de belote au bistrot du coin. Mais seul avec soi-même, quand tout est décanté, la teinte de romantisme qui s'attache aux illusions que crée l'uniforme, la fonction définie plus ou moins responsable fait place à la conscience, seule juge de nos actes et détentrice sévère de notre "vérité".

Pour ceux qui ont vécu cette transformation que j'oserai qualifier de bénéfique, le passage des années apporte une plénitude, une sorte de sérénité. Peut-être est-ce là l'apanage de ceux qui, vis-avis d'eux-mêmes et des autres, peuvent garder la tête haute parce qu'ils ont fait ce qu'ils jugeaient être leur devoir.

En ce qui me concerne, je dirai, sachant que cela fera sourire, que je remercie les forces supérieures qui, selon moi, contrôlent nos destinées, de m'avoir permis de vivre la terrible expérience que j'ai vécue. Je n'ai rien renié. Je reste disponible dans les limites des forces qui me restent. Mais, j'ai entrepris de dresser mon bilan. Chemin faisant, je m'arrêterai, ici, un peu plus loin, au hasard des souvenirs. Je m'efforcerai d'être humble, sincère, honnête. En échange, je demanderai à ceux qui me feront l'honneur de me lire beaucoup d'indulgence et de compréhension.


Première étape

Le 16 avril 1941, Yderf Yasreg quitta la Belgique occupée afin de rejoindre les Forces Belges en Grande-Bretagne et continuer la lutte.

Il n'était pas rentré chez lui la veille. La gendarmerie lui avait discrètement fait savoir qu'il valait mieux pour lui, de vider les lieux. C'est ce qu'il fit... ! Où aller, quand on n'a ni soutien, ni moyens, quand on ne peut compter que sur soi-même ?

Y. Y. aurait voulu qu'on l'aidât. Malheureusement, personne n'aurait pu, ou sans doute, voulu le faire. Mais à 21 ans, on ne doute de rien. Tout paraît facile. Il faut croire qu'Yderf suivait la règle, puisque bardé d'ignorance et d'une superbe inconscience, il se lança seul dans une aventure longue, périlleuse, qui en dépit de sa réussite lui enleva beaucoup d'illusions.

Instinctivement, il se dirigea vers le sud, vers la France, vers Paris, vers l'Espoir. Un mercredi, très doux pour la saison. Liège s'éveillait dans une sorte d'auréole brumeuse. La journée promettait d'être chaude. Tout le bassin qui longe la Meuse fumait et semblait s'agiter sourdement dans les bruits divers des activités industrielles. Presque un an déjà après les événements. Les gens s'adaptaient tant bien que mal aux dures nécessités du moment. La vie, en apparence, était redevenue "comme avant". Les trams roulaient, les trains aussi. L'occupant, correct, impeccable, guindé, poliment méprisant, se montrait peu. Pourtant derrière cet aspect rassurant des choses, la faim creusait les visages des pauvres gens. Le ravitaillement chiche, frisait la famine. Le marché noir permettait aux "bien nantis" de s'offrir ce qu'ils désiraient. Les privations, la misère plus ou moins bien cachée, c'était pour ceux qui ne voulaient pas déchoir. La collaboration s'étalait cynique, sans vergogne. La presse vendue à l'occupant croyait en des lendemains qui chantent sous les auspices protecteurs de l'Ordre Nouveau.

Ceux qui osaient affirmer leur confiance en la victoire anglaise, faisaient figure de détraqués, dans certains milieux du moins. Les gens, désorientés, déçus, essayaient de se débrouiller, c'est à dire trouver du ravitaillement, objet de toutes les préoccupations. Une publicité engageante appelait les ouvriers à quitter leurs rations de famine pour aller travailler en Allemagne, "là où l'on mangeait à sa faim". Des chansons stupides, dont certaines frisaient la flagornerie vis à vis de l'occupant, permettaient à certains une sorte de défoulement amer et mélancolique. D'autres, la rage au ventre, se vengeaient sur le "Boche" : crevaison de pneus, sucre réservé pour les réservoirs d'essence, fausses directions données aux conducteurs, capotes d'officiers percées de trous de cigarettes. Bref, tout le monde n'était pas d'accord et le montrait. Mais pour tout le monde, c'était fini le bon temps.

Peut être plus que d'autres, Yasreg subissait la dure loi de la pénurie. L'atmosphère était devenue irrespirable pour lui. Tout croulait dans l'écoeurement. Il avait vaguement conscience d'entreprendre quelque chose de décisif. L'aventure commençait. Chose curieuse, il ne se rappelle pas avoir ressenti une appréhension.

En gare des Guillemins, tout se passait comme d'habitude, normalement. Sa soeur, sa seule famille, lui apporta quelques vivres et 600 francs. Elle avait vidé ses fonds de tiroir. Refoulant ses sentiments, Yasreg réalisa sa solitude au milieu d'un nombre étonnant de gens qui comme lui se dirigeaient vers la France. Assis dans son coin, son maigre bagage sur les genoux, image de l'insignifiance, il n'attirait l'attention de personne.

Ne possédant, et pour cause, aucun "Ausweiss", il limita sagement sa première étape à Erquelinne-Jeumont, gares frontières.

Passé Namur, première alerte. Deux gradés allemands des chemins de fer, montèrent dans le couloir. Suspense ! Leur seule présence provoqua d'emblée des mouvements divers plus ou moins contrôlés dans le groupe de voyageurs qui l'entouraient. Tout le monde se regardait à la sauvette. Certains faisaient de leur mieux pour contrôler leur trouille. Yderf était du nombre. Heureusement rien ne se passa, et il atteignit Erquelinne sans encombre. Il y échangea ce qui lui restait d'argent belge pour des marks d'occupation allemands, avantageux au change.

Une approche discrète lui révéla une frontière faiblement gardée par des douaniers français. N'ayant jamais mis les pieds dans la localité, ne sachant où loger, le jeune homme envisageât sérieusement la possibilité de coucher à la belle étoile dans un coin reculé. Puis une idée lui vint.

Pourquoi ne pas demander asile dans un couvent ? C'est ce qu'il fit. Une démarche infructueuse mais instructive au judas d'un couvent de religieuses, lui fournit les coordonnées d'un autre couvent occupé par des moines et par des troupes allemandes. Yasreg n'avait pas le choix. Être découvert après le couvre-feu risquait d'être très embarrassant pour lui. Il valait mieux payer d'audace et risquer le couvent. Il sonna à la porte cochère et fut introduit sans difficulté. On semblait même l'attendre. Aucun allemand en vue.

Le père supérieur, homme de très grande bonté, mis au courant de ses projets, ne le découragea pas, mais lui donna un aperçu plus complet de la situation en France. Y. Y. apprit de la sorte beaucoup de choses intéressantes et indispensables.

Pour tous ceux qui ont vécu cette époque, la Zone Interdite (Tergniers) et la Ligne de Démarcation (Zone dite libre) sont bien connues. Les conventions d'armistice conclues par le Maréchal Pétain et son "gouvernement de rencontre" comme disait le Général de Gaulle, spécifiaient l'avancement de la frontière belge vers le sud jusqu'à Tergniers, qui devenait ainsi la nouvelle frontière, suivant un schéma se rapprochant grosso-modo des limites de l'ancien duché de Bourgogne. Les colonies françaises restaient sous administration française et Vichy était autorisé à recruter 100.000 hommes destinés à garantir l'intégrité de ces territoires. Le Maréchal avait engagé sa parole que "cette nouvelle armée" résisterait à toute attaque extérieure. Tout ceci relève d'une longue histoire bien connue à présent, mais qui n'était pas évidente pour Yasreg.

Son problème en seconde étape consistait dans le passage clandestin de la zone interdite. L'obtention du visa allemand étant de toute évidence hors de question.

Deuxième étape

Le 17 avril au matin, son paquet sous le bras, après un généreux déjeuner offert par les bons pères du couvent, Yderf suivit la foule des ouvriers frontaliers qui allaient exercer leurs activités en France. Il se retrouva à la gare de Jeumont. Deux possibilités s'offraient : la première, essayer de passer par la route, était pratiquement hors de question, vu la distance à parcourir. La seconde était de prendre le train pour Paris. Il choisit la seconde solution. L'employé qui lui vendit son billet lui apprit que le train ferait obligatoirement arrêt à Tergniers pour la vérification des visas. Il était trop tard pour reculer, Yasreg prit le train. Naïveté, inconscience, on peut opter pour les deux.

Le train était bondé. Impossible de s'asseoir. Debout dans le couloir, coincé entre deux piles de valises, seul avec ses réflexions, le pauvre diable regardait défiler les villages et les campagnes, distinguant çà et là les traces de la tourmente: les gares de triage regorgeaient de matériel de guerre français récupéré par la Wehrmacht, parfois des ruines, des troupes allemandes dans le soleil qui, décidément, était de la partie. Une profonde tristesse se dégageait de tout cela.

En approchant du point de contrôle, Yasreg réalisa subitement la précarité de sa situation. La panique faillit l'envahir. Que faire ? Son voyage en France promettait d'être court, avec ensuite une destination entièrement différente, qui pourrait le mener loin, justement où il ne voulait pas aller.

Le train roulait toujours. Tergniers apparaissait dans le lointain. Le danger se précisait. Face à son impuissance, l'estomac noué, le pauvre diable n'en menait pas large. Mais il faut croire que l'audace mène au succès. La destinée joua. L'employé des chemins de fer vint poinçonner les billets. Remarquant sans doute sa jeunesse, sa pâleur, la trouille féroce qui ne pouvait manquer de se voir sur son visage, il lui demanda tout bas

"Avez vous un laisser-passer ?"

"Non" répondit le malheureux.

L'employé réfléchit une seconde, puis chuchota :

"Ça va... Surtout ne bougez pas, restez où vous êtes. Laissez passer les gens devant vous... Je reviens dans quelques instants !"

Le train entrait en gare. Une suite de barricades légères formait couloir pour la canalisation des voyageurs vers les tables où le personnel allemand de contrôle était installé. Les voyageurs sortaient par un bout du train et après vérification rentraient par l'autre. Le convoi stoppa graduellement. Les gens passaient devant lui et mal à l'aise le regardaient. Atterré, Yderf Yasreg se voyait brillamment mis en évidence. Et si un anonyme s'avisait de le dénoncer...

Mais l'employé était revenu. Avec sa clé spéciale, il ouvrit la porte à contre-voie qui donnait accès au côté non contrôlé du convoi. Il lui mit un document quelconque dans les mains et tous deux descendirent dans les rails parallèles au train qu'ils quittaient.

"Ressaisissez-vous !" chuchota le brave homme. "Faites semblant de discuter de ce papier avec moi !". "Ne vous occupez pas de la sentinelle".

Sur la plate-forme opposée, un magnifique fantassin allemand, botté de noir, casqué, astiqué, rosé et gras, le mauser à la bretelle montait la garde. Impassible, il les regarda traverser les voies, gagner les ateliers de la gare et disparaître de sa vue.

Comme une lettre à la poste, au milieu des sourires goguenards d'une équipe de cheminots occupés à polir ce qui lui parut être des lanternes de convoi, il avait traversé la "Zone Interdite". Yasreg prenait en même temps son premier contact avec la Résistance passive en France. Stupéfait de sa chance, il sentit une sueur froide lui couler dans le dos.

Il se retourna pour remercier son bienfaiteur, mais ce dernier avait disparu.

Les cinq kilomètres à pieds de Tergniers à Chauny, la localité suivante, lui parurent légers. Sorti d'un cauchemar, il avait toujours son billet. L'employé qui les vérifiait en gare de Chauny, le regarda, sourit et le soir même Y. arrivait en gare du Nord à Paris par le tortillard de service.

Yasreg n'a jamais connu celui qui lui avait rendu un tel service. Il conserve de lui le souvenir d'un petit homme grisonnant, triste, un peu courbé. Il ne lui ménage pas sa profonde gratitude.

(à suivre)

Date de mise à jour : Mercredi 28 Octobre 2015