Tome I - Fascicule 11 - juillet-septembre 1982


Mémoires du légionnaire de 2e classe - matricule 1531 - du groupe autonome du 1er régiment étranger de cavalerie de Fès. Djebel Bellout (Tunisie), le 22 janvier 1943

Freddy GERSAY


Pour la petite histoire, suite à des demandes diverses, sans prétention littéraire d'aucune sorte, je voudrais simplement relater un fait d'arme sans doute inconnu et en tout cas certainement oublié. Les circonstances de la vie et de la guerre ont fait de moi un témoin oculaire actif d'une infime partie de ce qui s'est passé le 22 janvier au Djebel Bellout situé, je crois, dans les monts entourant Tébessa. C'est avec beaucoup d'humilité que je me rappelle ce qui suit, mais je m'efforcerai d'être objectif. Ne disposant que de ma seule mémoire, je ne peux garantir l'exactitude des lieux et doit me borner à exposer ce que j'ai réellement vu.

Bien sûr, avec le recul du temps la précision des images s'est estompée dans ma mémoire. De cette grisaille, parfois nébuleuse ressort pourtant quelques lueurs. J'espère et c'est là mon seul but, qu'elles seront suffisantes pour permettre de mettre en évidence une fois de plus, le courage, la détermination, le sens de la fraternité d'arme des humbles légionnaires que nous étions. Je reste convaincu qu'à
armement égal nous aurions tenu tête victorieusement aux vétérans aguerris de Rommel.

Je viens de dire "humble", mais je n'ai pas dit pitoyable. Je veux en l'occurrence exprimer la pauvreté de nos moyens de combat. Cette pauvreté est difficile à imaginer par les légionnaires actuels. Pourtant cette misère du point de vue équipement, notre dénuement en tout, ce qui commodité élémentaire, n'ont nullement empêché les légionnaires du Groupe Autonome de Cavalerie de Fès d'accomplir leur mission.

Cela à coûté très cher. Nos officiers, à grand peine, avaient sauvé des griffes des commissions d'armistice italo-allemandes de quoi participer à la revanche. Jusqu'au 19 janvier 1943, notre rôle avait été de retenir le plus longtemps possible les troupes de l'Axe qui, chassées de Tripolitaine par Montgomery, pénétraient en Tunisie avec l'intention évidente de s'y installer. Il fallait permettre aux anglo-américains, fraîchement débarqués, de grouper le matériel et de prendre place au combat. En ce qui concernait la légion, elle ne disposait que d'un matériel désuet : des mousquetons, quelques grenades à main. Pas de blindés, pas d'artillerie anti-char ou autre, quelques vieilles mitrailleuses Hotchkiss, quelques mortiers de 60 et 81, constituaient nos pauvres moyens de défense, face à un
ennemi aguerri, bien armé, bien nourri, bien équipé, terriblement efficace.

Toujours pour la petite histoire, je dirai qu'accessoirement, nous avons vécu sans savon pendant plusieurs mois. Nos compagnons inséparables, s'avéraient être les poux, la crasse, la sordidité des promiscuités en contact d'êtres issus de tous les milieux sociaux, réunis par la force des choses et contraint par la main de fer de l'adversité de pratiquer la règle légionnaire par excellence : la fraternité
d'arme. Tous, officiers, sous-officiers et soldats avaient droit à sa part souvent chiche de ce qui était disponible. Les galons n'existaient plus, pour éviter les cibles privilégiées. Réduite à sa plus simple expression, la logistique consistait tout simplement à trouver par nous-mêmes ce qui nous était indispensable, l'eau des oueds s'avérait imbuvable sous peine de dysenterie amibienne. La moindre
fumée nous mettait tout nu devant l'artillerie italienne, bruyante par moment, mais heureusement très peu efficace. Nous ne disposions même pas d'un poste de radio.

Seul le vétéran de notre horde, le Capitaine Ville, belge d'origine, promu officier par ses mérites, était exempté des corvées et des gardes. Chacun bien sûr, trouvait normal que le "Vieux", réserve ses forces et son intelligence, pour remplir la mission d'une part, pour nous sortir d'un guêpier de plus en plus intolérable d'autre part.

Finalement, ce que je vais raconter ici, ne figure sans doute même pas dans un communiqué d'état-major. D'aucuns la considéreront comme une escarmouche sans importance. À vous de juger !


19 Janvier 1943

À cette date, en pleine nuit, l'ordre nous parvint de décrocher immédiatement et prendre abri dans les montagnes. Il précisait d'avoir à se diriger à marches forcées dans la direction sud-ouest vers Tébessa à la frontière algérienne. Cette ville, célèbre pour ses ruines romaines, venait d'être occupée par les anglo-américains.

Je n'ai qu'une idée forcément incomplète et peut-être erronée de notre position en début de retraite. Je me rappelle que nous avons laissé à notre droite (nord-ouest), un point d'eau et quelques cahutes "Ousseltia". Il ne pouvait être question de joindre les pistes qui, par la plaine, convergeaient directement sur Tébessa. Les chars de Rommel occupaient toute la région plate. Leur pénurie d'essence qui les avaient empêchés de progresser davantage et contraints à s'enterrer, ne les avaient nullement gênés pour étriller sérieusement les Américains dont les blindés avaient tenté de progresser vers Kairouan. Le canon de 88 allemand faisait merveille. Nous n'avions rien à leur opposer. Ces petites forteresses blindées s'avéraient très efficaces contre tout ce qui bougeait.

Des précisions nouvelles, apportées par le Capitaine Ville, faisaient apparaître le but de notre mission. Pratiquement encerclés par le sud et le nord, plusieurs milliers d'hommes devaient tenter de passer derrière les lignes américaines. Il s'agissait pour le 1er Esc, du 1er R.E.C. de couvrir partiellement le flanc droit du dispositif de retraite.

Le gros des unités disparates en retraite devait alors percer le côté sud des lignes allemandes, sous la protection possible et espérée de l'artillerie anglaise. Pour qui comprend la situation, nous étions virtuellement sacrifiés en tant qu'unité. J'ai distingué autour de moi au milieu des légionnaires, des goumiers marocains, des chasseurs d'Afrique, des tirailleurs marocains et algériens. Ayant perdu leurs
unités, ces combattants nous suivaient. Ils n'avaient d'ailleurs pas le choix.

Pour compléter le tableau, il convient de décrire sommairement les conditions de cette retraite. Chacun, sans exception, coltinait sa charge de munitions. Trois mulets portaient les mortiers de 81 et de 60 avec les plaques de base et les Hotchkiss. Il fallait s'entraider pour mouvoir un matériel réduit au strict nécessaire qu'il fallait hisser parfois à grand peine dans les sentes escarpées, les obstacles imprévus, dans la chaleur et l'épuisement. Ceci explique que la progression fut lente. Il fallut finalement avancer de nuit, profitant des endroits couverts. Surtout pas de fumée, le moins de bruit possible, la moindre manifestation de présence pouvait nous attirer les foudres de l'artillerie italienne. L'eau s'achetait en échange de sel, les bergers arabes n'ayant que faire de l'argent. Cette eau salpêtrée filtrée dans des vases poreux par les indigènes, constituait un laxatif de tout premier ordre, mais nous n'avions rien d'autre. Loin derrière nous, la cuisine roulante avait reçu un coup direct et de toute façon n'aurait pu nous suivre.

Le 21 janvier 1943, au matin, nous avalâmes le reste de ce qui pouvait à la rigueur être avalé. Ce n'était certes pas un festin : qu'on en juge ! Au menu, des couscous crus et un morceau de chèvre crue, pas d'eau et moins encore de pinard. Toute la journée, la progression se poursuivit. Une succession de collines calcaires, décroissait graduellement vers la plaine qui nous faisait face à présent. Aucune illusion n'était permise, le lendemain nous nous heurterions à l'infanterie allemande. Finalement l'ordre d'arrêter et
d'assurer la protection individuelle fut donné. Épuisés, le ventre creux, on ne pouvait plus qu'attendre le jour.

La nuit du 21 au 22 fut glaciale. Les couvertures n'étaient plus qu'un souvenir. Il fallait se serrer les uns contre les autres, s'engourdir à même le sol. Un clair de lune implacable illuminait une sorte de décor surréaliste. L'ambiance se révélait irréelle, sinistre, inquiétante pour ceux qui devaient en dépit de tout assurer la garde.

Finalement le jour se leva. Nous avions atteint les derniers mamelons qui précédaient le terrain plus plat, qu'il faudrait bon gré mal gré, aborder tout à l'heure. Le Capitaine Ville, le lieutenant Michel et un autre officier que je ne connaissais pas mirent en place hâtivement le dispositif de défense qui, nous l'espérions, permettrait de retarder l'ennemi.

Les guetteurs postés aux alentours, ne signalèrent d'abord rien de spécial. Des bruits indéfinissables nous parvenaient des positions allemandes. De toute évidence, quelque chose se préparait à environ 5 km de nous. Une brume sèche se mouvait par endroit. On distinguait mieux les détails du terrain devant nous. Surface désolée, parsemée d'une végétation rabougrie, creusée d'oueds desséchés qui par endroits formaient des fossés abrupts profonds de plusieurs mètres. Sur la droite extrême de notre dispositif, deux mitrailleuses Hotchkiss étaient pointées précisément sur l'une de-ces tranchées naturelles qui pouvaient servir d'abri pour la progression allemande. Les pointeurs-tireurs Lopez et Perez, les inséparables, tous deux vétérans des brigades républicaines d'Espagne, ne tenaient certes pas les Italo-Allemands dans leur coeur. Ils avaient pour cela d'excellentes raisons, qu'il ne m'appartient
pas de discuter ici. Bref, de notre côté, tout était prêt, nos pauvres moyens en place. Un calme inquiétant s'étendit sur notre groupe.

Le soleil chauffait à présent, soulageant un peu les membres fatigués et douloureux. Pour un peu, on se serait épouillé, car nos compagnons d'infortune inséparables se réveillaient avec la chaleur. Puis soudain, ce fut notre fête, la déflagration. Les chars allemands dans la plaine ouvrirent le feu sur tout notre dispositif de retraite. D'abord mal réglé, le tir se précisa de plus en plus, mais trop tendu ne pouvait nous atteindre derrière nos crêtes. Pendant ce temps, l'infanterie allemande profitant de tous les accidents de terrain et en particulier des oueds, déferlait et s'approchait dangereusement de nos positions.

Soudain le tir des chars cessa et fut remplacé par celui des Minenwerfer, les terribles mortiers allemands. Devant de telles armes, la protection des trous individuels devient illusoire. Les projectiles qu'ils lancent éclatent au dessus du sol et vient frapper le combattant abrité. Presqu'aussitôt, plusieurs légionnaires et goumiers furent tués ou blessés. Le légionnaire Viale mourut à mes côtés, la carotide
coupée. Pas d'aide médicale possible, nous n'avions même plus de pansement individuel. Le capitaine Ville criait les ordres, secouant les torpeurs. Le bruit des explosions empêchait tout contact oral. Il était impératif de détruire le Minen. Seul le 81 pouvait le faire à condition de déterminer sa position. L'officier inconnu que j'ai cité plus haut, rampa jusqu'au sommet de crête, afin de repérer l'engin ennemi. Ce héros, planta une baïonnette dans le sol, comme jalon, puis cria une hausse. Il mourut sur le champ, abattu par un tireur d'élite allemand. Mais les données exploitées firent leurs effets et au 3e obus, comme à la manoeuvre, le Minen sauta avec ses douze servants.

Léger répit, mais la situation du côté de Perez et Lopez qui avaient, comme précisé plus haut leur mitrailleuse pointée sur un oued profond et menaçant sur notre extrême droite se modifiait. L'infanterie allemande (Edelweiss au calot) s'y engouffrait sans se douter de ce qui l'attendait. Lopez et Perez, deux autres héros, attendirent que l'oued se remplisse d'allemands avant de lâcher chargeurs sur chargeurs dans cette masse grouillante et hurlante prise au piège et incapable de réagir efficacement. Les deux Espagnols, exultaient, ils tenaient leur vengeance. J'ignore bien entendu l'importance des pertes allemandes à cet endroit, mais j'ai le souvenir des cris qu'ils poussaient, espérant peut-être faire intervenir de nouveau les chars pour les dégager. Ceci ne se produisit pas, les chars tiraient à présent vers le sud, où le gros des troupes en retraite tentait de percer.

Mais hélas, d'autres Minen s'étaient approchés. La Légion saigna de nouveau. Le Capitaine Ville frappé par un éclat de mortier au visage était hors d'état d'assumer le commandement. Le lieutenant Michel le remplaca et donna l'ordre de sortir de ce guêpier où nous allions tous mourir pour rien. Pas question de reculer dans la montagne, car il fallait fixer l'ennemi où nous étions. Les munitions se faisaient rares.

Alors dans la plus pur tradition légionnaire, chacun mis la baïonnette au canon et fonça droit devant, vers l'ennemi, profitant des accidents de terrain. Une lutte inégale s'engagea avec les fantassins allemands mieux armés, bien embusquée dans leurs trous. Leur mimétisme avec le terrain était presque parfait, ils étaient très difficile à repérer. Encore et toujours les fusils à lunette ne pardonnaient rien. Nos mortiers de 60 tirèrent leurs derniers obus.

Les résultats du tir de notre 81 se voyaient pleinement : une boucherie. J'ai compté 12 Allemands. Par-ci par-là des morts, mais aucun blessé, sans doute évacués.

Il ne restait plus que quelques cartouches de mousqueton et des grenades à main. Que faire ? Se terrer, essayer d'abattre tout ce que nous pourrions, avancer, chercher le combat proche ?

C'est alors que l'ennemi porta le coup fatal. Les Spandaus balayèrent nos rangs en tir croisé. Des rafales de balles s'abattirent sur nous de tous côtés. En quelques secondes notre bel élan cessa faute de combattants. Le MDL Schaffer mourut à côté de moi. Le lieutenant Michel en plein élan descendit les 4 servants d'un Spandau, avant de mourir lui-même. Parmi les gémissements, les morts et le sang,
mission accomplie quand même jusqu'à la limite des forces, comme à Camerone. Les visions que j'ai emportées resteront pour moi inoubliables.

Plus d'officier, plus de chef, sans munitions, si n'est quelques cartouches inutilisables, quelques grenades à main. Il fallait sortir du guêpier et rejoindre les forces françaises. Un seul repère, indiqué par le lieutenant mort dont j'ai parlé plus haut, une édenture dans les montagnes barrant l'horizon au nord (piste de Siliane) tenue en partie, par le 2e Esc du 1er R.E.C. Il fallait joindre ce défilé, en accepter les conséquences. Dorénavant chacun pour soi !

Sortir de cet enfer, était plus facile à dire qu'à réaliser. Progresser en rampant avec en tête, le leitmotiv du fantassin : "Où ? Quand ? Comment ?". Épuisés, à la limite des forces, les quelques suurvivants du 1er Esc s'arrêtaient souvent pour reprendre haleine. La tentation était forte de ne plus bouger, de dormir, mais il fallait progresser. Les balles continuaient à siffler s'attardant parfois vicieusement sur un point précis. La fusillade continuait sur notre gauche, le gros des troupes perçait vers Tébessa.

C'est alors que, frappé d'une balle dans l'épaule, je perdis conscience.

Mission accomplie. La légion a une fois de plus honoré sa réputation.

À l'intention des anciens qui auraient participé à ce fait d'arme ou qui y aurait collaboré, de même que ceux qui à un titre quelconque s'en souviendraient, je rappelle quelques noms :

Capitaine Ville : Belge d'origine, sorti du rang, passé, je crois, par Saint-Maixent. Gueule cassée.
Lieutenant Michel : Saint-Cyrien, mort en combattant.
SLt ? : d'origine hollandaise, mort au combat.
Adjudant chef Jauvert : Surnommé Touf-Touf, gravement blessé ; j'ignore ce qu'il est devenu.
1er MDL Chef ? : Le nom m'échappe, gravement blessé au bas ventre. Sans doute prisonnier.
MDL Bader : Sous-officier courageux, rescapé, décoré croix de guerre à Fès.
MDL Schaffer : Mort au combat.
MDL Nierini : Sans nouvelle, figure légendaire, perdu une demi oreille dans une bagarre.
Brig Chef Muntlezun : Mort au combat
Brig Prieto : Rescapé des brigades républicaines d'Espagne. Blessé au combat.
Légionnaire Viale : Mort au combat.
Légionnaire Trofinov : Mort au combat le 11 janvier 1943. Lituanien.
Légionnaire Garibian : Arménien d'origine. Personnage inoubliable qui parlait l'arabe, le turc, le russe, l'allemand et le français. Tireur d'élite et remarquable cavalier, sans scrupules, rescapé.
Légionnaire Smolarski : Juif polonais issu d'un ghetto. Je lui dois la vie. Rescapé indemne. Passé dans les troupes du Général Anders (polonais en Grande-Bretagne).
Légionnaire Rocher : français à titre étranger, poète, artiste. Mort au combat le 11 janvier 1943.

D'autres visages flous réapparaissent, mais la mémoire me fait défaut pour y fixer un nom.


Date de mise à jour : Vendredi 30 Octobre 2015